CHAPITRE XXII
un temps de repos au milieu des improvisations les plus animées, et ses collègues lui accordent ces suspensions avec une sorte de respect affectueux. Malgré tout, il étudiera jusqu'au bout, avec la même sûreté de coup d'œil et la même indépendance de jugement, cette inquiétante situation financière, signalant le danger des nouvelles mesures, encourageant le ministre des Finances, lorsque le budget témoignera, comme en 1897, d'un effort d'économie inaccoutumé.
Cependant l'arrêt des médecins esc impérieux : il faut se réduire au silence. Cliesnelong s'en consolera en exprimant au pays, par la voie de la presse, ce qu'il ne pourra plus faire entendre à la tribune.
Le projet d'impôt progressif sur les successions, présenté en 1895 par M. Poincaré, n'est venu en discussion au Sénat qu'en 1897, et, à la surprise unanime, il a été adopté en première lecture.
Cliesnelong jette de nouveau le cri d'alarme, dans un article aussi fermement écrit que puissamment documenté, qu'il confie encore au Correspondant. Ces trentecinq pages constituent un des plus vigoureux réquisitoires qui aient paru contre le socialisme d'État. Car, selon les prévisions de Chesnelong déjà exprimées à la tribune, l'impôt progressif sur les successions se généralisera fatalement, et c'est au socialisme d'État qu'il ouvrira fatalement la porte. Celui-ci triomphera dès lors, avec ses désorganisations, ses iniquités et aussi ses impuissances et ses déceptions, qui seront un danger de plus.
« Voici, déclare Chesnelong, ce qu'il ferait, le jour où. armé de l'impôt progressif aggravé et généralisé, il pénétrerait dans le domaine des questions financières, économiques et sociales, le jour où il exercerait son action dominatrice et désorganisatrice sur les finances du pays et sur ses intérêts économiques, comme aussi sur les conditions essentielles de la paix sociale et de l'épargne
nationale. Les ressources du pays seraient livrées aux risques d'une véritable aventure. Le Trésor public perdrait, par la diminution de son crédit moral, par le fléchissement de ses autres recettes, par l'aggravation des charges qu'il serait tenu d'assumer, plus, beaucoup plus que la progressivité de plusieurs de ses impôts ne lui apporterait. L'ensemble de ses ressources serait amoindri, malgré l'accroissement de certaines d'entre elles, et à cause même de leur accroissement.
«Les intérêts économiques du pays, et nous entendon» par là les intérêts solidaires de la propriété et du travail, ne seraient pas moins gravement compromis. La propriété serait atteinte dans ses droits, mutilée dans sa possession, arrêtée dans sa formation, soit pendant qu'elle se constitue et à mesure qu'elle s'élève, soit au moment où elle se transmet. En particulier, ce capital mobihsé, qui est comme le fonds de roulement, non seulement des spéculations exceptionnelles, mais aussi des échanges permanents qui représentent le mouvement normal de l'industrie et du commerce, et de l'industrie agricole aussi bien que de l'industrie manufacturière, ce capital mobilisé, si impressionnable et si ombrageux, qui se dérobe quand il se sent menacé, se mettrait en partie en retraite, peut-être aussi se transporterait en partie hors de France, pour échapper à l'impôt progressif, et, par ces deux portions, cesserait de vivifier la production agricole et industrielle de notre pays. Quant au travail, par suite de l'insécurité du capital, de l'arrêt de ses initiatives, du ralentissement de ses entreprises, il serait lui-même troublé dans son fonctionnement, enrayé dans ses progrès, quelquefois paralysé dans son action : car le capital et le travail sont deux forces sœurs qui ne peuvent prospérer qu'ensemble ; et, pour que le travail ait toute son activité, il faut que le capital garde toute sa sécurité (1). »
( 1 ) /.< liéyiint fiscal de^ Hiicccssiona et l'impôt progressif, pur Cliarlos Chesnelong, séiiatonr. — Pari», de Soye, 1898.
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Ces lignes datent de 1898. Chesnelong venait d'entrer dans sa soixante-dix-neuvième année. Elles furent, en quelque sorte, le testament du patriote qui, depuis trente ans, consacrait sa compétence financière à défendre la fortune du pays.
Un moment, M. Keller, confirmé par les élections de 1893 dans sa défiance du ralliement, avait songé à faire communiquer au pape un mémoire s'inspirant de ses idées et de ses craintes sur la situation religieuse en France. Mais, au gré de Chesnelong, l'heure d'agir en haut lieu était passée. Il détourna son ami de toute nouvelle tentative. « J'ai toujours le regret, lui écrivitil, que nous ne soyons pas allés à Rome après la réponse si laudative du pape à notre adresse du Congrès catholique, et au moment de la formation de VUîiioii de la France chrétienne. Le toast africain avait été prononcé ; l'Encyclique n'avait pas été publiée. Peutêtre alors aurions-nous pu porter des informations utiles... Nous étions encore, vous et moi, à Rome, personœ gratœ. Sans doute, nous fîmes tout le possible auprès du cardinal et auprès du nonce, Mgr Rotelli, qui était avec nous. Nous aurions dû aller à Rome même , nous ne le fîmes pas, et nous y fûmes minés par Mgr Lavigerie et par Mgr Thomas (1), j'en suis sûr, peut-être par d'autres. — Nous étions, disait-on, des hommes excellents, très sincères, ayant rendu des services, méritant des égards, mais inféodés au parti royaliste, barricadés dans un système de défense catholique qui avait fait son temps, désormais plus C(^mproraettants qu'efficaces, et dont l'influence sm* les cathoUques était un obstacle plutôt qu'un secom's. h' Union chrétienne, sous notre direction, c'était l'Église identifiée à un parti, etc. — La dissolution de Y Union chrétienne fut, de notre part, un
(1) Arcliovè(nie (ie Rotiod.
acte de devoir ; mais on la voulait. L'Union chrétienne portait ombrage. On nous a su gré, je le crois, de nous en être tenus à une résistance silencieuse ; on nous garde de l'estime, on agrée nos efiEorts sur le terrain exclusivement religieux. De là, les paroles que le pape nous fit transmettre par le cardinal Richard, et dont, du reste, nous avons eu raison d'être heureux. Mais on aurait voulu plus de nous ; on ne peut pas ne pas nous faire un peu grief de n'avoir pas été jusqu'à l'adhésion à la politique pontificale. Nous sommes suspects, mon cher ami, et je ne nous crois pas en situation d'être écoutés. (1) » Telles étaient les pensées graves et tristes de ce vaillant, réduit à l'inaction partielle.
Loin que son chagrin altérât, sur le terrain religieux, sa soumission à l'égard de Rome, il entendait ne s'associer jamais, ni de près ni de loin, à aucune manifestation hostile aux récentes directions du Saint-Père.
Nous le verrons, en 1895 n'accepter une place dans le Comité royaliste du duc d'Orléans, qu'à la condition de ne jamais prendre part à une attaque directe et publique contre la politique française de Léon XIII.
Au reste, il gardait le même entrain qu'autrefois pour les œuvres rehgieuses. La Société générale d'Éducation et le Comité catholique avaient toujours en lui, nous le savons, leur plus ferme appui. Néanmoins ces œuvres avaient souffert des derniers événements. Le Comité catholique surtout, privé de ses congrès annuels depuis la dissolution de V Union chrétienne, subissait une crise, et Chesnelong s'en préoccupait vivement.
H Pour la Société d'Éducation, écrivait-il à Keller,
(1) Lottrp ini'dite, du 7 novombro ISHIi.