CHAPITRE XXII
la petite sœur a senti l'attrait des missions lointaines. Elle craint d'alarmer la tendresse de son père, auquel néanmoins elle ne cache pas tout à fait son ambition. Un instant déconcerté, le chrétien ne tarde pas à se reprendre : « Tu m'as écrit, ma fillette aimée, que tu ne réaliserais tes désirs qu'avec mon consentement et ma bénédiction. Mon consentement, je n'ai pas le droit de te le refuser. Tu t'es donnée à Dieu, et c'est à Dieu de disposer de toi. Je n'ai pas le droit de me placer entre ton âme et lui pour intercepter les impulsions de sa grâce. Le moment venu, tu auras donc, si tu persistes, mon consentement, non pas un consentement qui murmurera, bien qu'il soit douloureux ; mais un consentement qui remerciera Dieu de la grâce de choix qu'il t'aura faite. Quant à ma bénédiction, si pauvre par elle-même, et qui ne vaut que comme attribut de ma paternité clirétienne, elle est inséparable de ma tendresse. Et là où tu seras, là où Dieu te voudra, ma fillette aimée, là, jusqu'au dernier souffle de mon vieux cœur, ma tendresse te suivra, ne fût-elle faite que de larmes. Et, fùt-elle faite de larmes, ces larmes te diront encore et toujours que tu as été dans ma vie un vrai trésor du bon Dieu (1). »
Tout en agréant ce sacrifice sanglant, le Très-Haut n'en exigea pas la consommation. Les supérieures de la jeune religieuse avaient d'autres desseins. Quelques années plus tard, après avoir dirigé, comme supérieure, une maison des Filles de la Charité à Tours, elle était appelée à la charge de directrice des novices, et son père, toujours guidé par sa foi, l'engageait à entrer dans cette nouvelle voie (( avec simphcité, avec sérénité, avec la fermeté calme et forte du devoir accepté (2). »
(1) Lettre écrite au printemps de 1894.
(2) Lettre du 27 raai 1898.
Là ne se borna point, entre le chrétien d'élite et cette vraie religieuse, l'échange d'appels à la perfection. Celle-ci n'hésite pas à déclarer, à l'heure où nous écrivons, que c'est au spectacle de la vie de son père qu'elle dut la grâce de sa vocation.
Chesneiong avait toujours été prodigue de son bien comme de son cœur. Il donnait largement, aux mendiants dans la rue, aux besogneux chez lui. Jamais sa fille ne l'avait vu repousser un indigent. Elle admirait de plus en plus sa charité pour ses adversaires politiques, auxquels il ne refusait jamais un service, qu'il excusait toujours. Elle savait quelle délicate sympathie il témoignait à ses collaborateurs dans les œuvres, quand une épreuve les atteignait. Elle avait été témoin de sa piété, chaque joui' plus tendre et plus confiante. EUe le voyait communier tous les huit jours, souvent plus fréquemment. Elle avait assisté à cette lecture des Matines de Noël, qu'il faisait fah*e en famille, pour se préparer à la messe de minuit. Enfin elle avait fait partie de ces réunions dans la petite chapelle d'Ozenx, où, après le chant des psaumes, le patriarche faisait, en présence des enfants et des domestiques, la prière du soir.
Tous ces grands actes de foi et d'abnégation l'avaient convaincue que la suprême beauté de la vie consiste dans le travail et le sacrifice acceptés pour le salut d 'autrui, et courageusement, sans regarder en arrière, elle s'était affiliée à la milice de Saint- Vincent de Paul.
Ses lettres, rares de par la règle, mais débordantes de piété filiale, pénétraient le cœur du vieillard d'une infinie douceur.
La maison d'Orthez ne réunissait plus que rarement ses hôtes d'autrefois. De plus, la mort fauchait incessamment autour du chef de famille, et dans le silence des voix amies, s'épaississait chaque jour cette ombre glacée qui précède la nuit éternelle. Successivement