CHAPITRE xxir
]y[me Izoard, belle-sœur de Chesnelong, et son mari quittèrent ce monde, laissant au cœur du vieillard une double blessure ; puis ce furent de chers compagnons de travail, Lucien Brun, Kolb-Bemard, puis un ami de date plus récente, mais dont la disparition était une perte irréparable pour l'Église comme pour le pays, Mgr d'Hulst.
Soutenu par la tendresse de sa femme et l'attachement des amis survivants, KeUer, Ancel, Desbassyns de Richemont, Ernoul, l'humble chrétien supportait ces coups sans faiblir. Ses fonctions actives au Sénat apportaient une salutaire diversion à ses deulLs. Parfois aussi il trouvait moyen de s'épanouir au contact de la jeunesse béarnaise, spécialement dans les solennités scolaires.
Jusqu'à la fin il présida la distribution des prix dans une des écoles libres de son département. Celle qui, dans la province natale, entendit sa dernière allocution fut l'école chrétienne des Frères d'Orthez. Il y célébra les joies et les récompenses du travail, au milieu d'une assistance qui trouvait dans le spectacle de sa vie le meilleur commentaire de son discours. Entre temps, il faisait, à la Société générale d'Éducation, le panégyrique de Mgr d'Hulst, du frère Joseph, supérieur général de l'Institut des Écoles chrétiennes, et des victimes du Bazar de la Charité.
Se sentant au terme de sa journée, il se hâtait, afin que sa moisson fût pleine. Il se résignait à ne pas voir en ce monde le plein succès de son labeur ; mais, sachant que le Maître se contente du persévérant effort, il restait sur la brèche, courageux et souriant, attendant pour partir l'ordre du Très-Haut.
Ni les progrès de la guerre contre le clergé et les congrégations, ni les hontes de l'affaire Drevfus, ni l'inquiétude semée au sein de l'Église par les premières
audaces du modernisme ne purent afifaiblir sa foi à la victoire finale.
Une atroce machination venait d'être ourdie contre un religieux instituteur. Il s'agissait d'attiser les haines poj)ulaires contre les Frères des Écoles chrétiennes, afin de justifier leur proscription. Le nom du frère Flamidien s'étalait dans tous les journaux maçonniques et jusque sur les murs des monuments publics, comme synonyme de lubricité infâme et de sauvage cruauté. Des juges vendus à la secte s'apprêtaient à le condamner, lorsqu'un avocat du barreau de Lille, ayant pu faire la lumière sur le ténébreux attentat, proclama la honte des vrais coupables, sauvant à la fois la tête de l'innocent et l'honneur de son mstitut. Il s'appelait Pierre Chesnelong. Son nom retentit dans la France entière. Ce fut la dernière joie du vieillard qui, le premier, l'avait formé à la défense des nobles causes.
Celui-ci achevait à Orthez ses vacances de 1898, lorsqu'un spasme violent lui parut comme un premier appel de Dieu. II sortit de cette crise, mais affaibli, sentant bien que sa maladie de cœur était une perpétuelle menace. Il reprit néanmoins ses travaux de sénateur et sa correspondance d'affaires charitables.
Le 29 juin 1899, en la fête de saint Pierre, un de ses patrons, il adressa un mot spécial, tendre et confidentiel, à chacun de ses enfants et petits-enfants. Dans sa pensée, c'était un testament.
Un mois plus tard, le 19 juillet, fête de saint Vincent de Paul, c'est à la petite sœur de la maison de Paris qu'il voulut consacrer, dans la communion matinale, son premier souvenir et sa meilleure prière. Il était, depuis quelques jours, fort affaibli; mais, n'ayant pas à sa portée un prêtre pour lui apporter à domicile la sainte hostie, il s'élança de son lit, se fit habiller et monta en voiture, pour aller communier à la chapelle de l'hospice.