CHAPITRE IV
d'effroi cette fête gigantesque. Cette cour en costume de bal lui paraissait danser sur le bord d'un abîme. Les portes du Palais-Bourbon à peine fermées, il se hâta de fuir Paris, et accourut à Orthez. Il écrivait de là, quelques jours après : « Le décor est beau, les danseurs sont de marque, l'entrain est grand, la fête est réussie, les maîtres de la maison sont satisfaits, mais il y a de l'électricité dans l'air ; des coups de tonnerre, qu'on n'entend pas toujours, ébranlent la maison... » Et encore : « Je suis effrayé de toutes les éventualités, et je prévois, avec une secrète terreur, non seulement le dénouement de la féerie, mais l'heure de la rentrée des Chambres... Si l'Empii'e croulait, ce serait l'anarchie ; il faut le faire durer, mais sans rien sacrifier de l'honneur de la France et de sa mission traditionnelle. Plus de politique garibaldienne ; pas de politique italo-prussienne ; tout plutôt que cela ! (1) »
L'empereur appréciait-il cette fidélité éclairée et courageuse ? Voulut-il récompenser les importants services déjà rendus par le député, spécialement à la Commission du budget ? En tout cas, le 15 août 1867, à la demande de M. Schneider, président du Corps législatif, Chesnelong reçut le brevet d'officier de la Légion d'honneur. « Je me laisse aller à en être content, écrivit-il. Je le serais bien autrement si mon pauvre père était là !... »
Des semaines s'écoulèrent, au cours desquelles le député d'Orthez songea surtout à jouir de la satisfaction de ses proches. Mais les événements d'Italie se précipitaient ; les nouvelles de ce pays troublaient, presque chaque jour, le repos de ses vacances.
L'armée française avait quitté Rome depuis plusieurs mois, et, selon les prévisions de Chesnelong, l'Italie, à peine délivrée de nos troupes, avait insidieusement violé
(1) Cité pnr M. do AInroey. op. cit. t. I, p. 101.
la Convention du 15 septembre. Sous les yeux et avec la comj)licité du gouvernement de Florence, Garibaldi parcourait la Lombardie en recrutant des aventuriers pour une invasion du territoire pontifical. Le 22 septembre, il était parti pour Arezzo. prêt à franchir, avec ses bandes, la frontière du domaine convoité.
Napoléon III, qui, en cédant récemment la Vénétie au Piémont, avait expressément demandé qu'on laissât Pie IX mourir en paix, avait fini par se sentir blessé, et. après diverses notes comminatoires venues de Paris, le ministre Rattazzi avait dû faire arrêter Garibaldi.
Les affaires italiennes en étaient là. lorsque, aux premiers jours d'octobre, les députés des Basses-P\Ténées se rendirent en corps à Biarritz, afin d'offrir, selon la coutume, leurs hommages à l'empereur.
Toujours bon et condescendant avec son entourage, surtout dans cette résidence d'où l'étiquette était bannie, le monarque fut, ce jour-là, plus affable encore que de coutume. Au sortir de table, il prit à part Chesnelong, qui, le voyant en veine de confidences, en profita pour lui parler de la question romaine. Il lui dénonça, en particulier, la duplicité du gouvernement de Florence, qui venait de faire relâcher secrètement Garibaldi, et prétait, plus que jamais, au condottiere son appui déguisé. « La France catholique, ajouta-t-il, est inquiète pour Rome ; mais elle a la confiance que la parole de l'empereur couvre le pouvoir du pape, et que ses armes, au besoin, le protégeront. »
Tant qu'il s'était borné à parler de l'agitation garibaldienne, l'empereur avait sévèrement blâmé l'audacieux chef de bandes : mais lorsque le député exprima 1 "espoir d'une prompte intervention de nos troupes, il revêtit son masque dimjîassibihté, et « entra, dit son interlocuteur, dans un de ces silences que ses ennemis mettaient au compte de sa dissinuilation, qui jjouvaient cej)endant