CHAPITRE IV
Il s'agissait, pour Chesnelong, de se mesurer de nouveau avec un des plus puissants orateurs de la Chambre. Ses collègues, qui avaient encouragé ses débuts, lui continueraient-ils une faveur qu'allait lui disputer un des vétérans des luttes parlementaires ? Il ne s'arrêta pas à la crainte d'une blessure d'amour-propre. On l'avait envoyé à la Chambre pour défendre le pape : coûte que coûte, il résolut de parler.
La harangue de Jules Favre ne fut pas seulement une attaque virulente contre la politique impériale ; ce fut un véritable réquisitoire contre l'institution même du pouvoir temporel et contre les doctrines sociales de l'Église.
Chesnelong n'hésita pas à le suivre sur ces divers terrains. Que le gouvernement, abjurant enfin ses déclarations équivoques, manifestât clairement ses iésolutions quant au présent et ses desseins pour Favenii*, il le demandait aussi expressément que son adversaire, quoique dans un but différent. Au lieu de rabaisser, comme avait osé le faire Jules Favre, le glorieux fait d'armes de Mentana, il l'exaltait au contraire, comme la plus récente protestation de l'honneur français contre la rapacité et l'injustice. Quant au pouvoir temporel, il le montra, une fois de plus, comme la garantie indispensable de l'indépendance spirituelle du pape et de la Uberté des consciences, puis, rappelant que ce pouvoir était, en grande partie, l'œuvre de la France, il affirma, avec une ardeur de conviction qui ébranla la Chambre entière, le devoir que de telles origines imposaient à son pays.
« Quoi ! s*écria-t-il, la France a été associée à l'établissement de la papauté temporelle ; après avoir contribué à la fonder, elle semble avoir eu la mission historique de la défendre. Pour m'en tenir aux faits contemporains.
elle a relevé, en 1849, au prix de son sang, le trône pontifical; en 1859, et au moment même où nous affranchissions l'Italie de la domination autrichienne, elle a réservé, par les déclarations les plus solennelles, les droits de la papauté ; en 1864, elle n'a consenti à prendre l'engagement d'évacuer Rome qu'en garantissant par sa signature le maintien de la souveraineté pontificale ; en 1866, elle a proclamé, par la voix de l'empereur et par l'adhésion si vivement accentuée du Sénat et de cette Chambre, la nécessité du pouvoir temporel ; hier encore, elle mêlait le sang de ses généreux soldats à celui des défenseurs du pouvoir de Pie IX ; et on lui demanderait aujourd'hui de désavouer ses vieilles traditions et ses engagements récents, l'honneur de son histoire et la loyauté de sa politique, les intérêts de sa foi et de sa dignité ! Et on lui demanderait de jeter tout cela aux pieds de l'ambition italienne et de la révolution mazzinienne ! Non, cela n'est pas possible, car la France sera toujours noblement impuissante pour toute résolution qui, lui fût-elle conseillée par son égoïsme, serait contraire à son honneur (1). »
Restait à répondre aux attaques de Jules Favre contre les doctrines sociales de l'Église. Chesnelong établit sans peine que ces doctrines étaient, pour la société moderne, non une menace, mais la première des forces et la plus nécessaire des sauvegardes. Enfin il demanda, sous forme de conclusion, que nos troupes restassent à Rome aussi longtemps que l'Italie n'aurait pas expressément renoncé à en faire sa capitale, et que, si le règlement do la question romaine était soumis à une conférence, la France ne prît part à cette réunion que pour y défendre le pouvoir temporel de la papauté.
(1) Discours prononces par M. Chrsnclom/, députe au Corps li'ijislatij, dané In^ séances du 3 et 5 décembre 1867, sur des interpiilationa relatives ri la question romninr. — Orthez. CIuudo-Duinosnil, 18(58.