CHAPITRE IV
Le jour même du vote qui assura ce résultat, 12 mars 1868, s'ouvrait la discussion de la loi sur le droit de réunion. Autant le député d'Orthez avait mis d'ardeur à défendre la loi sur la presse, autant il apporta de réserve à soutenir la dernière des réformes libérales annoncées dans la lettre du 19 janvier.
Projet étrange, en effet, qui proclamait le droit de réunion, pourvu qu'il n'y fût question, comme disait Figaro, « ni de l'autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de personne qui tienne à quelque chose. »
On interdisait de parler religion et politique dans les réunions. Qu'en devait-il résulter ? C'est que la liberté proposée ne profiterait, ni aux croyances religieuses, ni à la politique conservatrice, parce que catholiques et conservateurs respecteraient les dispositions de la loi, tandis que les révolutionnaires, beaucoup moins scrupuleux, profiteraient du droit de réunion pour saper, sous le couvert de discussions sociales et écononliques, les fondements de toute religion et de toute société. Néanmoins, « avec plus de résignation que d'entrain (1) », la majorité vota la loi, sans doute parce qu'elle faisait partie du « bloc » libéral, que l'on estimait devoir consolider l'Empire.
Avant le scrutin final, un député du centre gauche, M. Latour du Moulin, eut l'idée d'inviter Chesnelong à sa table, un jour qu'il recevait le prince Napoléon. La réunion était singulièrement mêlée : M^I. Buffet, de Parieu, le marquis d'Andelarre y voisinaient avec Havin et l^mile Ollivier.
Après le diner, on fit cercle autour du prince, qui s'abandonna, comme de coutume, aux saillies de sa verve gouailleuse, tout en développant des théories d'une
(!) Ch. Chesnelong, Mémoires inédits, t. I, p. 120.
dangereuse hardiesse. La conversation roula naturellement sur le droit de réunion. Le prince trouvait mauvais, lui aussi, qu'on voulût interdire toute discussion sur la politique et la religion. Mais ses arguments étaient assez différents de ceux de Chesnelong :
« Est-ce qu'on peut espérer, disait-il, soustraire la politique à la discussion ? C'est par la discussion qu'elle vit et c'est par la discussion qu'elle se fait sa place. Et la religion, est-ce que la discussion n'est pas aussi son arme ? La religion, dit -on, est faite pour être crue. Soit, je le veux bien ; mais, quand elle s'adi'esse à ceux qui ne croient pas, il faut bien qu'elle discute avec eux pour les amener à croire. »
LTn théologien n'eût pas manqué de faire, à ce propos, les « distinctions » requises. Chesnelong écoutait, pour son compte, avec une curiosité assez sympathique, ce monologue, où l'imprévu et l'originalité des traits n'excluaient pas toujours la sagesse, lorsque, pour conclure son réquisitoire en faveur de la liberté, même en matière religieuse, le discoureur ajouta, d'un ton méprisant : « Certes, le Dieu des catholiques n'est pas mon Dieu ; mais enfin, je lui fais l'honneur de penser qu'il peut supporter la discussion. »
C'était l'ironie blasphématoire après le simulacre d'hommage. Pendant que les autres convives s'efforçaient de sourire, Chesnelong s'esquiva : u C'était, dit -il, la première fois que j 'entendais le prince Napoléon ; ce fut la dernière fois que je m'approchai de lui. »
D'autres relations, il est vrai, le reposaient des travaux parlementaires. Avec son caractère droit et son âme bienveillante, il s'était fait, surtout parmi ses collègues, beaucoup d'amis. Quand il ne dînait pas chez MM. Cliam- ]>etier de Ribes, de Mackau ou Kolb-Bernard, c'était