CHAPITRE IV
de cœur et de bien, croyant à Dieu, aimant leurs semblables, et se respectant eux-mêmes dans la dignité bien comprise de leur nature et de leur vocation (1). •> Ce discours, que Larrabure traitait de chef-d'œuvre, et pour lequel il ne craignait pas de comparer Chesnelong à Lamartine, n'était pourtant qu'une de ces compositions de circonstance que le député d'Orthez acceptait pour l'utilisation de ses vacances. Depuis lors, la discussion au parlement de la loi militaire, comme la préparation des lois sur la presse et le droit de réunion, lui avaient imposé d'autres soucis.
Nous l'avons laissé à Paris, au début de l'année 1868, privé de la compagnie des siens, et commençant à sentir, malgré ses succès d'orateur, le fardeau de la vie publique. Ce fardeau s'alourdit à mesure que l'Empire, victime de ses fautes, perd du terrain et se crée une atmosphère d'antipathie. En vain l'empereur, qui parfois s'effarouche des « inflexibilités » du député, mais qui se souvient des conventions acceptées, lui fait-il des avances aux dîners des Tuileries ; en vain, l'impératrice qui sent déjà le vide se creuser autom' du trône, réclame-t-elle ses conseils sur la très délicate question de l'établissement d'une régence éventuelle, il a, même au sortir des salons princiers, des heures d'accablement et de mélancolie.
« Ma santé est très bonne, écrit-il à M'"^ Chesnelong, seulement je suis un peu las ; avec les commissions, la Chambre et ma correspondance, je suis écrasé. Je viens d'écrii'e depuis midi dix-huit lettres. N'est-ce pas abrutissant ? Tout n'est pas rose dans cette situation. Je ne regrette })as de lavoir acceptée, puisqu'il en
(l) Cité par le Mercure d'Orthez et lies Basses-P'/reurcs. s.tim-di 31 août 1867.
rejaillit sur le nom que m'a transmis mon pau\T:e père im honneur de bon aloi ; mais, pour mon bonheur personnel, mieux aurait valu l'obscurité de mon existence passée. Je ne suis pas content ici. Trop de choses m'y manquent ; je porte avec moi une inquiétude perpétuelle. Je n'ai pas ces jours de franche insouciance où la vie semble bonne ; puis vraiment, quoique je ne répugne pas au travail, je n'aime pas le travail continu et forcé (1). »
Pour que ce vaillant laisse échapper de telles plaintes, il faut qu'il sente ses forces le trahir. Le secret de sa tristesse, c'est que, au lieu d'être « un peu las, « comme il le déclare par une affectueuse réticence, il est véritablement exténué.
Il recherche, le dimanche du moins, les réunions qui, tout en fortifiant sa piété, peuvent à la fois le délasser et l'instruire. Il a toujours aimé à suivre les prédicateurs en vogue, et, plus volontiers que jamais, il cède à son attrait. Hélas ! le sermonnaire à la mode, en cette année 1868, est l'abbé Baiier, ancien carme, que l'impératrice a pris comme aumônier, et dont la valeur ne justifie guère les prétentions : « C'est un talent surfait, écrit Chesnelong : de la déclamation, un débit théâtral, des poses étudiées, de l'exaltation à froid, plus de chaleur de tête que d'entrailles, une éloquence épileptique. Cela plaît aux femmes et me charme très peu. Et dire qu'il y a des gens qui citent son nom à côté de ceux du père Hyacinthe et du grand Lacordaire (2) ! «
(1) Lettre inédite, du 8 janvier 1808.
(2) Lettre inédite, du 2 mars 1808. — L'abbé Baiier, précédemment le P. Mario-Bernard, de l'ordre de.s Cannes, était im juif converti dont l'esprit de pénitence et d'humilité avait toujours été fort douteux. Après la guerre do 1870, il justifia amplement les défiances de Chesnelong, en renonçant aux fonctions ecclésiastiques.