CHAPITRE IV
Privé de ces jouissances d'esprit, qui à la fois dilatent et réconfortent ; obligé, au cours de la discussion des récentes lois, de supprimer même les réunions du soir où il trouvait quelque relâche au milieu de ses amis, le courageux député sent que l'épuisement le gagne et que la maladie, peut-être, n'est pas loin. Il éprouve une surexcitation nerveuse, de grandes lourdeurs de tête, une sorte d'horreur instinctive de la tribune : « C'est une faiblesse, dit-il, et j'en suis honteux ; mais il faut aller jusqu'au bout, et la délivrance approche avec le mois de juillet (i). »
11 ira jusqu'au bout, en effet ; mais pourra-t-il suffire à son immense labeur ? Préoccupé, depuis longtemps, du sort des travailleurs d'usine, il a étudié, en vue de l'améliorer, les économistes les plus en renom. Comment soulager tant de misères? Il fait et refait des calculs, essaie de pénétrer les idées de l'empereur, ordinairement secouraJble aux ouvriers, consulte les membres du Conseil d'État, l)ref se met en mesure d'aborder la tribune, lorequ'un projet de réforme sociale y sera déposé.
L'occasion se présente le 29 mai. On discute un projet de loi pour les assurances sur la vie. Chesnelong demande la parole, et soutient, contre l'orateur du gouvernement, que l'assurance doit avoir son effet si la mort survient, même après le premier versement. La Chambre n'était pas préparée à tant de générosité : elle repousse l'amendement, mais Chesnelong avait ralhé à son sentiment une belle minorité, et, au point de vue oratoire, son discours avait été un nouveau succès. Communiquant, le soir, ses impressions à M™^ Chesnelong, il ne lui cache pas que l'effort a été douloureux, et que des avantages humains, achetés au prix de telles fatigues, ne valent
(1) Lettre à M. de Marcey, 14 mai 1868.
pas ce qu'ils coûtent. « L'improvisation pleine de la forme n'est pas à ma hautem* ; il faut que j'en prenne mon parti. Seulement, et telles qu'elles sont, j'avais plutôt broché les pages de ce discours que je ne les avais écrites.
» Il y a dans tout cela des satisfactions personnelles, et le rare plaisir de satisfaire sa pensée en se rendant l'écho de doctrines saines. Mais ce n'est pas le bonheur, ce sont quelques minutes d'enivrement, après quoi le cœur est vide, triste, et l'amertume jointe à la joie du succès. Pauvre nature humaine ! Il n'y a que deux joies pleines et vraies : la joie en Dieu d'une âme religieuse et la joie des bonnes affections du foyer (1). »
Il travaille, il est vrai, pour un tout autre intérêt que les jouissances oratoires, et c'est ce qui lui fait ajouter encore à ses occupations quotidiennes nombre de démarches conseillées par la charité.
Comme tout député dont on a éprouvé l'obligeance, il est assailli de solliciteurs en quête de places ou d'avancement pour eux et leur proches. Des instituts religieux, conwne les Frères des Écoles chrétiennes, invoquent à chaque instant son influence : il ne refuse rien, promet à tous appui et secours, et tient sa promesse, sauf à prolonger plus avant son travail de la nuit.
Bien plus, comme si la tâche quotidienne n'absorbait pas toutes ses forces, il prévoit les réformes désirables pour le pays, surtout au point de vue religieux, et se prépare de longue main, afin de les obtenir un jour de la Chambre. C'est ainsi que, dès 1868, il songe à la liberté de l'enseignement supérieur, et prie son ami, l'abbé Barbe, de lui préparer des documents pour l'heure où la question sera mûre (2).
(1) Lettre) inéditij, du .SI mai 18G8.
(2) La lettre que lui adi-osse, à ce sujet, l'abbé Barbe nous a paru dipno d'uttontion. Elle révèle la perspicacité et la largeur do vues do