‹ Chesnelong, sa vie, son action catholique et parlementaireChapitre 57 sur 302 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Son beau-père, M. Lacoste, s'était retiré, en quittant ses fonctions de i?ous-préfet, clans sa terre d'Ozenx, à quelques lieues d'Orthez. Il y avait là, dans un site gracieux et reposant, une jolie villa accostée d'une métairie dont les produits pouvaient suffire à tous les besoins. C'est là qu'on se rendit en famille, sauf le fils aîné, retenu à son bureau par le soin des affaires courantes.

Le malade retrouva vite, au milieu des siens, sa gaîté coutumière, et sentit renaître peu à peu sa vivacité d'esprit. Il y avait si longtemps qu'il n'avait savouré sans distraction les caresses de ses enfants ! Il jouissait de leur bonne mine, de leur vive intelligence, de leur charmant caractère. Marie était maintenant une jeune personne de vingt et un ans, gaie, instruite, qui lui servait de secrétaire ; ses deux fils, Pierre et Hylas, achevaient leurs études à l'école de Sorèze, et leur présence allait élargir, dans quelques semaines, le cercle de famille ; Céleste gardait l'attitude recueillie de sa récente première communion ; enfin le gazouillement enfantin de la petite Louise semait la joie et éveillait le sourire : seul, le jeune Emile, âgé de douze ans, soufïi'ait d'une bronchite qui exigeait des soins assidus.

Le premier souci de Chesnelong fut de calmer les inquiétudes des siens. Il sut dominer son intime souffrance jusqu'à répandre autour de lui son entrain de jadis : u Si vous saviez, disait alors l'un des petits, comme papa sait nous faire rire ! »

Ses amis de Paris lui expédiaient les nouvelles de la Chambre. Il apprit bientôt, par des témoignages irrécusables, et même fort inattendus, quelle grande place il y tenait.

M. Larrabure lui écrivait, le 0 juillet : a Le triste incident que nous déplorons a fait éclater les sympathi* ->;

CIIKSNKLONC:. — y.

les plus vives et les plus générales. Chacun veut être nommé quand je vous écrirai. Je promets et je remercie ; mais il me faudrait une pancarte interminable chaque jour. Avant-hier, M. Jules Favre, avec qui je n'ai pas de relations, vous le savez, m'a arrêté et m"a demandé avec le plus grand intérêt comment vous vous trouviez de l'air du pays et du repos ; M. Jules Simon venait de me faire les mêmes questions. Je vous cite ceux-là parce qu'ils sont de l'opposition, et que, même là, je trouve l'expression dune haute et sympathique estime. Jugez ce que ce doit être dans nos rangs (1). »

De son côté, M^^^ de Guérines combat de toutes ses forces la première impression qui a porté le malade à quitter les fonctions publiques. Dans sa réponse, à la fois courageuse et mélancoUque, Chesnelong, tout en prouvant qu'il a pleinement compris l'avertissement d'en-haut, laisse entrevoir l'héroïque résignation du soldat blessé qui reprendra volontiers son poste. Peu de pages nous révêlent à ce point ses épreuves intérieures, sa foi et son énergie : « Ce qui a été profondément atteint, dit-il, c'est le sentiment de confiance personnelle qui fait partie de toute valeur intellectuelle, grande ou petite... Les autres pourront attendre quelque chose de moi ; mais moi !... Il faut, à la tribune, la pleine possession de soimême, une liberté d'esprit qui permette à l'inspiration de se produire ; la préoccupation étouffe l'inspiration. Triste infirmité ! Et c'est désormais la mienne : voilà le fait. Et puis, ma vie isolée à Paris m'est souvent pénible. J'ai les tourments de la vie pubhque, et je n'ai pas les douceurs des affections domestiques qui sont ma force et ma joie, et je sais qu'on est triste ici de mon

(l) Lettre Inédite.

absence... Et aussi, laissez-moi vous le dire avec une entière franchise, bien que je remercie Dieu d'avoir pu un jour être le soldat de sa cause, et que je ne mette rien au-dessus d'un pareil honneur, si, en ce moment, la question était entière, s'il fallait choisir pour la première fois, je ne renoncerais pas à mon ancienne vie, où je pouvais mieux assurer le bonheur des miens et diriger l'éducation de mes enfants, où, dans l'accomplissement de devoirs plus modestes, je trouvais un bonheur qui ne m'appartient plus.

» Cela dit, je sais bien que je ne puis pas quitter la partie à la suite d'un échec d'amour-piopre et d'un accident physique passager. Je comprends bien que je ne dois pas renoncer à mon mandat tant que je puis conserver l'espoir d'être, à un moment quelconque, le serviteur des bonnes causes. Vous le dites et je le sens comme vous, l'avenir est si gros et si incertain, que nul ne peut guère quitter son rang de bataille ; il faudrait que la force supérieure des choses nous relevât de notre poste, ou que le dernier tronçon de nos armes fût brisé. Oui, c'est vrai, pour nous affranchir dun devoir, il faut un devoir nouveau qui prime le premier, ou une impossibilité absolue de le remplir ; Fégoïsme d'une convenance personnelle n'est pas un motif suffisant. Et je résume cette méditation faite avec vous par une formule à laquelle je vous vois acquiescer : » On est libre de ne pas entrer : une fois entré, on ne doit sortir que par la bonne porte. »

» Vous voyez que je n'abonde pas dans mon sens, et, en effet, mon parti est pris, quant à présent. S'il n'y a pas de dissolution cette année, je me rendrai à la session prochaine, et je verrai après ce dont je suis capable ; s"il y a dissolution, je me présenterai tout de même pour souscrire le nouveau bail. Je ferai donc mon devoii' dans la mesure de mes forces. Si je ne puis aborder

la tribune qu'avec des discours écrits, je me résignerai ; si je ne puis pas l'aborder du tout, j'agirai où et comme je pourrai ; en tout cas, je voterai sous l'œil de Dieu, et je descendrai au bas échelon qu'il m'indiquera par mon impuissance même. Le côté délicat de ma position vient justement de la situation qui m'a été faite à mes débuts. Si l'on m'eût accueilli avec moins de faveur, j'aurais pu, sans inconvénient et sans peine, rester dans le coin où sans doute je vais être obligé de me tenir.

» Vous pourriez me dire qu'il y a en tout cela un mélange de préoccupations d'ordre inférieur peu dignes d'une âme chrétienne, ce qui est parfaitement vrai ; mais vous savez que si du chrétien Dieu m'a donné la foi, j'ai mal répondu à ce don en gardant toutes les faiblesses d'une nature profondément humaine.

» Voilà ma confession pleine et entière. Je reste encore ici pour refaire ma santé, et, à moins que la session ne tourne court, je reviendrai voter le budget et faire à la Chambre une réapparition (1). »

Chesnelong ne songeait alors qu'à attendre le retour de ses forces dans la riante propriété d'Ozenx ; mais, un traitement thermal ayant été prescrit à son jeune fils Emile, la famille entière se décida à partir pour Cauterets.

L'air vif de la grande montagne, les eaux de la source de Mahourat, l'ascension des pics rocheux et fleuris de bruyères rendirent aux deux convalescents une vigueur inespérée. En présence de la nature grandiose, l'orateur se sent devenir poète ; il admire « le soleil dorant de ses plus vifs rayons le sommet dénudé des montagnes: » il u contemple les sublimes horreurs de l'orage, et entend avec recueillement ses grondements

(1) Lettre citée par M. de Marcey, op. cit. t. 1, p. 170 et auiv.

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