‹ Chesnelong, sa vie, son action catholique et parlementaireChapitre 58 sur 302 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

solennels » (1) ; il jouit surtout, avec un plaisir infini, d'une société que Dieu a providentiellement choisie ])our lui adoucir l'épreuve, celle de M"^ de Guérines et de l'abbé Barbe, venus à Cauterets, eux aussi, pour soigner leur santé.

La lettre précédente nous a révélé la confiance que M"*" de Guérines avait inspirée à Chesnelong. Il appréciait de plus en plus ses connaissances variées, son goût littéraire, son jugement généralement juste, même en matière politique, et surtout sa parfaite fidélité à ses amis. Même avant le récent accident, elle avait pressé le député d'Orthez de se soustraire à la servitude du discours écrit. On sait avec quelle énergie, après le choc qui venait de l'abattre, elle avait combattu ses premières

(1) Lettre à M. Champetier de Ribes, 21 juillet 1808. — La lettre suivante, adressée à son fils aîné, démontre mieux encore que la maladie n'avait pas affaibli sa riche.sse d'imagination :

( Il me semijle que je reprends mon assiette. Je n'ai plus de res dél'aillances de conversation qui me préoccupaient, soit" que l'occasion me manque, soit que mon cerveau se remette. 11 me semble aussi que je ressaisis l'idée avec plus de vigueur, et cjne je reprends mes facultés de développement et d'expression.

') Du reste, n'était le ver intérieiur qui me naord à l'endroit du souvenir de ma mésaventure et de mon éloignement précipité, et n'était aussi. la santé intermittente de ta bonne mère, je suis ici dans des conditions propices pour reprendre mon aplomb, et je me sons fortement empoigné par les beautés sévères de cette nature grandiose que je ne connaissais pas. J'ai été enchanté do ma course d'hier. Nous partîmes six : l'abbé Barbe, M^'^' Louise et Blanche de Guérines, Albert Durand, Emile et moi. J'avoue que ce que j'aime le moins dans les montagnes, ce sont ces &entiei*s rocheux, taillés à leur base, et bordant dos gouffres ou do.s précipices. Les chevaux ont le pied mon • tagnard ; c'est un motif do sûreté. J'avouo pourtant que la grande route a ses charmes, et. si j'étais le pape, je condanmerais l'évêque de Tuile à cinq heures de marche pendant un mois à travers les routes par trop primitives des montagnes, pour lui faire expier ses déclamations contre les chemins «le fer. Evidemment la civilisation a du bon ; ce qui n'empêche pas que, par intervalles, on ait un certain plaisir à en perdre la trace pour se trouver face à face avec les beautés simples terribles et imposantes de la nature livrée à ses forces spontanées Donc, Mimien tète, nous nous mîmeson route à sept heures du matin

terrem"s. Elle continua à lui recommander la confiance en lui-même, laissant à l'abbé Barbe le soin de lui prêcher l'espoir en Dieu.

Celui-ci, rappelé inopinément à Toulouse par la maladie d'une de ses sœurs, priva trop tôt Chesnelong du charme de ses causeries. D'ailleiirs, la saison thermale avait pris fin. Délivrée de ses sombres pressentiments, la famille voulut faire à Lourdes un pèlerinage d'actions de grâces, puis elle reprit le chemin d'Orthez.

Il fallait maintenant un aliment à l'activité du convalescent. Lui qui, à Cauterets, parmi les assujettissements du traitement, trouvait moyen de lire un volume par jour, n'allait pas laisser sans emploi des connaissances qu'il ne cessait de renouveler et d'étendre. Sachant que,

A peu de distance de Mahourat, nous rencontrâmes nne première cascade presque coquette et à demi-civilisée, qui remplit du bruit de ses eaux jaillissantes une gorge serpentant entre des montagnes dévastées par des avalanches, et dont les flancs sont recouverts de quartiers do roches détachés du sommet, qu'on appelle, je crois, en langagei scientifique, des blocs erratiques.

Plus loin, c'est la cascade de Cérisé, qui est vraiment b^ello à contempler. Elle a mille aspects divers selon le plan de perspective où l'on se place. Ici, nous la voyons se précipitant de roche en roche, en vastes nappes, et produisant à droite et à gauche, sur des blocs de pierre qui l'avoisinont, tous les reflets de l'arc-en-ciel. Ici, c'est le gouffre qui l'absorbe dans ses profondeurs, et qui lui creuse un lit tourmenté, oîi elle s'écroule avec le fracas d'im torrent contenu. Ailleurs, c'est l'arc-en-ciel encore, mais un arc-en-ciel mobile et vaporeux, formé par des gouttelettes d'eau qui se détachent de la cascade, se groupent et se condensent sous lo regard, se revêtent de mille couleurs diaprées, s'évaporent tout aussitôt, et sont incessamment remplacées par d "autres vapeurs aqueuses, qui renouvellent le phénomène. On voit l'arc-en-ciel .se former, briller, s'étendre, s'évanouir, se reformer encore ; c'est d'un effet ravissant.

Noua nous arrêtâmes à ce spectacle cliarmant et majestueux pendant un quart d'heure, et nous poursuivîmes notre route ^■e^•8 le pont d'Espagne, à travers des sentiers impossibles. Au pont d'Espagne, nouvelle station et nouveaux aspect*. Des montagnes puissantes, que l'avalanche respecte, couvertes d'une végétation inipo.iantc, «les bois de sapins épais, vigoureux, (l'une verdeur (\u\ témoigne tic leur foror séculaire ; une

même rentré à la Chambre, il devrait longtemps se condamner au silence, quelques-uns de ses amis lui proposèrent des travaux de publicité.

Un homme d'oeuvres, qui devait, plus tard, militer près de Chesnelong à la Société d'Éducation et dEnaeignempMt, M. Le Camus, dirigeait alors, dans le sens le plus catholique, une importante revue, le Contemporain. Il offrit au député d'Orthez d'en rédiger la chronique politique. C'eût été, à échéance fixe, un article d'une certaine étendue, nécessitant des recherches trop pénibles encore pour une santé ébranlée. Chesnelong garda sa liberté.

Le même motif le fit résister aux instances de M^^^ de Guérines, qui, de nouveau, le pressait de s'associer à la rédaction du Françms, récemment fondé. Peut-être

cascade terrible et magnifique ; la grandeur toute nue san.s un ra\on de grâce qui l'éclairé ; c'est d'une beauté terrifiante. L'âme s'incline dans le sentiment de la petitesse de l'homme, devant ce déchaînement de forces courroucées.

Nous reprenons l'ascension, et des sommets glacés qi<i apparaissent dans le lointain nous annoncent les hauteurs du Vignemale et l'approche du lac de Gaube. Ici la végétation expire et s'avoue vaincue ; la pierre nue et stérile semble avoir raison do la fécondité de la nature. Pas tout à fait cependant. De la roche même s'élèvent, par-ci, par-là, quelques sapins rabougris, pâles, étriqués, mal venus, qui demandent à l'atmosphère pour leurs feuilles malades une vie ineonvplète, dont le sol infécond leur refuse l'aliment.

Nous avançons encore; le cadre s'élargit, en conservant le même? aspect sauvage ; à droite et à gauche, les montagnes dénudées et leurs pics pierreux ; en face, le Vignemale et ses glaciers éternels ; à la beise, le lac de Gaube et ses eaux tranquilles, et ses nappes miroitantes d'un bleu céleste. Nous n'étions pas fatigués d'admiration ; mais l'homme est un être complexe : que ce soit une intelligence servie (selon le mot profond et élevé de M. do Bonald) ou osscrmc (selon l'expression matérialiste et trop souvent vraie de philosophes moins respectueux pour la dignité humaine) par des organes, toujours est-il que, malgré les enchantements de l'imagination et les émotions de l'âme, cet organe essentiel qui a nom l'estomac ne tarde pas à réclamer ses droits sous l'influence de l'air vif de la montagne et de ses eaux. Donc nous voilà sous une tente dressée en face du lac et des glaciers du Vignemale, étendant siu- une table rustique nos provisions de route, etc. « (Lettre inédite).

aussi, persuadé, comme il l'était alors, que l'Empire était la meilleure sauvegarde de l'ordre social, goûtait-il médiocrement un journal qui affichait une sorte de neutralité politique : « J'ai peur, disait-il, que, de l'indifférence pour le gouvernement, il ne glisse dans une opposition de parti, que les circonstances actuelles ne justifieraient pas. — Au reste, ajoutait-il avec une excessive défiance de lui-même, la dextérité, la souplesse d'esprit, la variété de ton, l'habitude d'écrire, tout me manque pour faire du journalisme (1). »

Ce qui ne lui manquait jamais, c'était la bonne grâce accompagnant le service rendu. A peine de retour à Orthez, il est sollicité pai son ami Guiraud, absent et malade, de faire les fonctions de sous-préfet : malgré son état de faiblesse, il se prête à tout.

Mais la session du Conseil général est ouverte. Il se rend à Pau, et, pour rassurer les ((bonnes âmes » disposées à exploiter son « invahdité, )> il prend la parole sur de multiples sujets. Une question de chemin de fer passionne alors sa circonscription. Il y a deux tracés en présence, l'un réclamé par la viUe de Pau, appuyé par le préfet et Yi. Larrabure, l'autre sollicité par Oloron-Orthez. Chesnelong n'hésite pas à soutenir les intérêts de ses électeurs en défendant ce dernier. On voit alors les deux amis se livrer à une chaude discussion, à la suite de laquelle 24 voix contre 14 donnent raison à Chesnelong.

'< Vous n'auriez qu'à faire ainsi au Corps législatif, » disent ses collègues ; mais il estime que la représentation nationale est autrement impressionnante qu'une réunion de compatriotes dissertant sur des affaires d'intérêt local, et il se réserve de prendre son temps pour reparaître à la tribune.

Entre la session du Conseil général et la rentrée du Corps législatif, il aura des loisirs ; il va les mettre à

(1) Cité par M. do Marcey. o/^ r//., t. l.p. I !•.">.

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