CHAPITRE V
prévisions qui allaient bientôt s'imposer au pays, apparaît tout d'abord comme un temps d'arrêt, calme et reposant, entre deux périodes pleines d'angoisse. D'inquiétants symptômes alarment toutefois les amis clairvoyants de la dynastie. A côté des progrès de V Internationale, devenue, en très peu d'années, une puissance révolutionnaire, on remarque l'audace de la presse républicaine, antireligieuse et même anarchiste. Ce ne sont pas seulement le Réveil de Delescluze et la Tribune de Pelletan qui battent en brèche le pouvoir, c'est la Lanterne de Rochefort qui, chaque semaine, verse l'injure spirituelle et acérée, provocante et ordurière, sur les hommes et les institutions. De telles excitations portent leurs fruits : la souscription Baudin accentue l'audace de l'opposition répubhcaine ; Gambetta, inconnu la veille, se révèle par une diatribe aussi vive qu'insolente contre le « crime du 2 Décembre; » une élection partielle dans le Jura envoie au Corps législatif un adversaire très déterminé du régime, Jules Grévy.
D'autre part, les hommes dévoués qui furent les bons
des niasses de cartes du jour de l'an, qui me donneront une heure d'ennui poiu" répondre à cette politesse. 11 est huit heures ; j'attends mon coiffeur pour aller, débarbouillé ot habillé, entendre à Saint - Roch la messe où, il y a deux ans, nous allions ensemble, et aller voir nos amis de Ribes ; après quoi, je monterai en voiture pour mes visites otfipielles, qui me prendront la journée. Noius avions tous hier le cœur bien gros ; et, de fait, je ne %'ou.s ai pas encore quittés. Je vous ai gardés tous dans ma pensée pendant tout le vo\;^ge, obsédé que j'étais par le souvenir de tout le bonheur et des tendresses que je laissais derrière moi et l'appréhension du vide que je rencontrerai ici. Les heures seront remplies ; la vie sera pleine, mais l'âme restera mutilée. Ah ! c'est que je vous aime bien ! que vous ôtes une part bien nécessaire et bien précieuse do ma vio, et que, lorsque je ne \ous ai pas là, à portée do mon regard ot de mon cœur, j'ai au fond de mon être une impression de tristesse et comme une nostalgie morale ! Enfin, courage, amie ! Ce que j'éprouve, tu l'éprouves aussi. Trouvons notre bonheur dans la pensée que nos souffrances communes sont le trairo do notre tendresse réciproque.» — Lettre inédite.
génies de lEmpire vieillissent et meurent ; après le comte Walewski, c'est M. de Moustiers, ministre des Affaires étrangères ; ce sera bientôt le maréchal Niel. Malgré les brillants dehors, la décadence est indéniable. Sur qui s'appuiera désormais le souverain, malade luimême, inquiet et désabusé ? Un seul parti s'impose à lui, au dire de Chesnelong et de son groupe : diminuer de plus en plus ses responsabilités, en associant davantage à son jiouvoir les représentants du pays. C'est cette conviction qui inspirera les grands actes de notre député jusqu'aux catastrophes finales.
En attendant qu'il puisse de nouveau exposer ses vues à la tribune, il reprend un travail toujours à sa portée, le travail des commissions, et ses collègue? lui renouvellent d'emblée leur confiance, en lui continuant son mandat poui" la Commission du budget. (1) Un pénible incident va l'obliger à prendre position, avec
(1) La lettre suivan<,e, datée du 22 février 1869, donne uno idée exacte de sa vie quotidienne et de ses dispositions d'alors. Il écrit à jVIme Chesnelong : « Vendredi, j'allai, chez M. Thiers, et je fus vivement intéressé par la causerio inimitable de cet illustre vieillard. Je t'avais dit ma rencontre avec M. Guizot ; samedi, chez notre collègue de Saint-Paul, je passai une bonne soirée avec plusieurs députés. Hier, chez M. Leroux, 'SI. Rouher, qui y dînait avec les commissaires du budget, nous attacha par sa conversation.
f Mes procf'is-verbaux ont toujours grand succès, et me placent bien dans l'estime de mes collègues. M. Leroux me prodigue les compliments ; le rapporteur me fait l'honneur de ne prendre aucune note dans les séances où je suis en fonctions, parce que mes procès-verbaux y suppléent. « Vous êtes désespérant, me dipent d'autres ; qui peut donc, avec vous ou après vous, être secrétaire ?» — Tout cela est fort bien ; im quart d'heure d'improvisation vaudrait mieux. Devant la tribune, mes idées se brouillent, la peur me prend, et mon énergie s'affaisse ; je perds mon peu de moyens. Je suis résigné au silence pour cette session. Nous verrons après, si je suis réélu. liéaigné est le mot, parce que je sens bien qu'il me faudrait un retour do parole inspirée pour que j'eusse toute ma situation. Après tout, j'ai fait mon devoir, je n'ai pas été inutile ; je ne me suis pas épargné à la besogne ; j'ai fait ce que j'ai dû et ce que j'ai pu. Je suis estimé et accepté comme un député
un vrai courage, dans une affaire d'ordre politique.
Un conflit vient d'éclater entre la ville de Paris et le Crédit foncier. La ville a commis de graves irrégularités financières. La Commission du budget s'en est émue, mais le gouvernement, qui veut à tout prix couvrir le préfet Haussmann, entend faire sanctionner par un article de loi les pratiques blâmées. Bien que la responsabilité ministérielle n'existe pas encore, le pouvoir a cru devoir poser la question de cabinet. C'est dire l'importance qu'il attache au vote favorable de la majorité. On tâche de circonvenir les fidèles ; on semble attacher au vote de Chesnelong un prix particulier.
Un matin, un familier de l'empereur, M. Conti, vient le prier, au nom de Sa Majesté, de voter dans le sens de l'article proposé : « Je me retranchai respectueusement derrière mon devoir, écrit Chesnelong ; trois heures après, je votais contre l'article (1). » Et, dans une lettre adressée à sa famille, il ajoutait : « Nous sommes dix auprès de qui la démarche a été faite, je suis le seul qui ai résisté (2). »
Quelques semaines après, la session était close, et un décret convoquait les électeurs à une date très rapprocrée • — 23 et 24 mai — pour le renouvellement du Corps législatif.
Les députés n'avaient que vingt jours pour préparer leur réélection, et ils allaient se trouver en présence de
honnête, laborieux, intelligent et consciencieux. Cette part peut me suffire, puisqu'il ne m'est pas donné d'aspirer plus haut ; je dis plus haut dans l'ordre de l'influence morale et de la situation de député ; car, pour tout le reste, je no le désiie à auciui degré, et je résiste, dans toute la sincérité de mon âme, aux ambitions que des amis imprudents soufflent quelquefois en moi, sans y éveiller autre chose qu'im éloigneraent profond et une répugnance invincible. » — Lettre inédite.
(1) Lettre du 17 mars IS69.
(2) Lettre inédite à M™*" Chesnelong, 7 mors 1SG9.
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concurrents depuis longtemps à l'œuvre. De plus, si l'appui du gouvernement était assuré à Chesnelong, malgré l'indépendance de son dernier vote, il comptait bien mener son élection à sa guise, et ne demandait rien à la Préfecture, sinon de ne pas lui susciter d'adversaire.
En fait, depuis l'élection de 1865, l'opinion avait marché. Les passions démagogiques avaient fait leur œuvre ; M. Lacaze, le concurrent jadis conservateur de Chesnelong, avait évolué vers la gauche ; les protestants de la circonscription récriminaient contre la protection promise par la France au Souverain Pontife ; les paysans regimbaient contre les nouvelles charges de la loi mihtau'e ; bref, tous les actes qui, au cours de la précédente législature, avaient mérité au député d'Orthez l'applaudissement des gens de bien, allaient être exploités contre lui.
On ne manqua pas de lui reprocher son attitude militante dans les questions rehgieuses, sa participation active à la loi sur le recrutement de l'armée, enfin ses agissements budgétaires.
Loin de décliner ces responsabihtés, il va les revendiquer, au contraire, dans sa profession de foi, avec une fierté qui intimidera la calomnie.
« En venant solliciter le renouvellement de vos suffrages, dit-il à ses compatriotes, je n'ai rien à désavouer de mes paroles ni de mes actes. Ce que j'ai été, je le serai encore, dirigé par les mêmes principes, animé des mêmes convictions, je me tiendrai au service de la même cause...
« Je m'honore d'avoir défendu, dans le pouvoh" temporel de la papauté, la condition nécessaire de la liberté des consciences catholiques. Une déclaration soIenneUe l'a placée à jamais sous la garantie de la France. Quoi qu'il arrive, dans la mauvaise comme dans
la bonne fortune, je resterai toujours dévoué à cette grande cause, qui se confond, pour moi, avec celle de notre civilisation chrétienne et de notre honneur national...
« En matière de finances, assurer l'équilibre stable des budgets, à l'aide des recettes normales, par le maintien sévère des règles d'une bonne comptabilité financière et par une sage modération dans les dépenses, ne recourir aux emprunts que pour les grandes nécessités du pays, garantir la diminution de la dette publique par le respect inviolable de l'amortissement que la loi de 1867 a constitué, telle est la voie dans laquelle on est entré après avoir liquidé la situation exceptionnelle que les événements de 1866 avaient amenée ; 11 importe de n'en plus sortir. J'y persisterai, pour ma part, avec une fermeté inflexible...
« J'ai cor sidéré le vote de la dernière loi sur notre organisation militaire comme un grand devoir national. J'en accepte la responsabilité, sans craindre que votre patriotisme me le reproche. La vérité des faits a d'ailleurs prévalu sur les exagérations qui ont dénaturé le caractère et la portée de la loi ; c'est une loi de prévoyance pour le cas de guerre, ce n'est à aucun degré une loi d'aggravation du service militaire en temps de paix...
« J'ajoute un dernier mot. Le gouvernement rahonore de son patronage. Dans ce lien de loyale sympathie, on affecte de signaler une aliénation de l'indépendance législative. Je l'ai dit à la tribune, et je le répète ici : la conscience d'un honnête homme ne relève, après Dieu, que d'elle-même ; elle ne se livre à personne. Si le gouvernement a raison de compter sur la sincérité de mon dévouement, je suis sûr qu'il me fait l'honneur de ne douter ni de mon désintéressement, ni de mon indépendance. Ce sont des
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qualités de l'âme qui n'appartiennent, par privilège exclusif, à aucune opinion. J'ai l'orgueil de penser que, comme elles ont été jusqu'ici l'inspiration de mon mandat, elles seront toujours, si votre bienveillance me reste fidèle, la force et l'honneur de ma carrière. »
^klalheureusement, ni la loyauté, ni la bravoure ne suffisent en période électorale. Il faut, à force de surveillance et d'observation, surprendre les fourberies, préparer la réponse aux mensonges les plus variés et les plus audacieux, démasquer les faux frères, confondre les traîtres, en un mot, se montrer partout et parler sans relâche.
Chesnelong vit tout de suite à quel point la lutte serait ardente et le succès difficile. Aucune période électorale, depuis l'avènement de l'Empire, n'avait aussi vivement passionné l'opinion. Ateliers et salons rivalisaient de commentaires sur les deux candidats. .
A Oloron, les tenants de M. Lacaze ouvrirent la campagne avec un acharnement inouï. La calomnie, l'argent, le vin, tout fut mis en œuvre auprès des électeurs. On vit des gens du peuple comblés des bontés de Chesnelong se ranger parmi ses adversaires et retourner contre lui ses propres bienfaits. On comptait, sans doute, sur la charité du chrétien : « Jamais, affiima un journaliste du temps, je n'ai entendu homme dire du bien de M. Louis Lacaze, comme ce député, qui la toujours eu comme concurrent (1). »
On avait compté aussi sans la tenace activité du candidat. D'un bond, il se lança en pleine bataille, décidé à tenir jusqu'au bout : « Je suis, écrivait-il, au régime de cent kilomètres et de dix à quinze discours par jour. Ma santé n'en est pas moins excellente ; mon larynx seul s'éraille et parfois se brise. J'ai eu, soit à
( 1 ) Articlr? du Mémorial dis Fyrèniea, 2'.\ soptomlire J 871.