CHAPITRE V
des manifestations républicaines qui avaient signalé la période électorale, n'avaient osé aborder le scrutin qu'avec l'étiquette de conservateurs libéraux. Quelques jours après l'élection, Chesnelong lui-même avait prédit que, si le gouvernement ne renonçait pas à ses instincts autoritaires pour adopter une politique « sérieusement conservatrice et loyalement libérale», la Révolution, qui venait d'accentuer ses progrès à Paris par l'élection de Gambetta, de Ferry, de Garnier-Pagès, d'Esquiros et de Pelletan, (( passerait à travers les fissures ) , et que son double caractère serait d'être antireligieuse et antisociale (1).
Aussi, lorsqu'il vit le centre gauche disposé à revendiquer la responsabilité ministérielle, s'associa-t-il franchement au projet. Cinquante députés de ce groupe avaient signé une interpellation en faveur de la réforme en question. Ils demandaient à la fraction la plus libérale du centre droit de se joindre à eux, Or. la détermination à prendre était grave pour le centre droit. La responsabihté ministérielle qu'il s'agissait de faii'e décréter n'était rien moins qu'une révolution légale. C'était la substitution d'un Empire, non seulement libéral, mais parlementaire, à la dictature démocratique instituée par la Constitution de 1852. En s'associant à la demande du centre gauche, le centre droit brisait la majorité gouvernementale, et privait l'empereur de tout moyen légal de résistance. D'autre pai't, ne pas donner à l'Empire la possibilité de s'appuyer davantage sur le parlement, au moment où la Révolution préparait lassaut de la dictature, nétait-ce pas compromettre définitivement la dynastie ? Persuadé que l'empereur accepterait, quoique à regret, la transformation demandée, Chesnelong ajouta sa signature à celle des 66 membres du centre droit qui se joignaient à lem*s 50 collègues du centre gauche.
(1) Lettre adressée à un aini, le 29 mai 18G9.
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M. Larrabure. récemment nommé sénateur, était alors loin de Paris. Il vit avec peine son ami s'associer à ce qu'il appelait un acte hasardeux. Chesnelong crut devoir lui adresser, en faveur de son adhésion, une sorte de plaidoyer, dont voici le passage saillant : « Quelle est la situation actuelle ? Les partis extrêmes marchent à leur but avec une audace effrayante de destruction. Les partis conservateurs sont profondément divisés ; certaines fractions sont avec le gouvernement pour Tordre et avec l'opposition républicaine pour quelquesunes de ses revendications. Il faut reformer le faisceau des forces conservatrices, ou la Révolution passera à travers nos malentendus et nos scissions.
» Isoler et affaiblir les oppositions hostiles en leur enlevant la part légitime de leurs griefs et ne leur laissant que la faiblesse de leurs revendications excessives, fortifier la part de l'ordre en y faisant entrer toutes les nuances d'opinions modérées, diminuer la responsabilité de l'empereur en y associant l'action et la responsabilité de tous les pouvoirs pubHcs, faire le contrepoids des lil^ertés dangereuses par le développement salutaire des libertés préservatrices, voilà ce que la situation exige ( 1 ). »
Chesnelong avait prévu que l'empereur se rendrait ; l'événement allait lui donner raison. Le jeudi qui suivit le dépôt de l'interpellation, le souverain avait invité, comme de coutume, les députés à sa réception du soir, à Saint-Cloud. Les 116 signataires de l'acte s'}" rendirent, afin de bien montrer qu'il n'avaient pas voulu témoigner d'hostilité à la dynastie.
L'empereur les accueillit avec sa bonne grâce habituelle. Sans se refuser à la transformation constitutionnelle qui lui était demandée, il en mettait en doute l'efllicacité, et paraissait même en redouter les résultats.
(1) Mh)wirrf> iniiila, t. J, p. l."J8.