CHAPITRE V
Une discussion ne tarda pas à s'engager entre lui et M. Buffet, partisan résolu du régime parlementaire. L'empereur se disait résolu à respecter les indications fournies par les dernières élections ; mais les arguments de M. Buffet en faveur de l'efficacité de la réforme se heurtaient toujours à son incrédulité mélancolique. Il finit par dire, avec un sourire de tristesse résignée : K Je suis comme un vieux lion qui avait déjà rogné ses ongles, et à qui on veut encore aiTacher ses dents. Il ne lui restera plus que sa crinière. C'est assez pour la parade. Sera-ce assez pour la protection de la société ? Vous le croyez ; moi, j'en doute. Les événements prononceront ; mais je veux marcher d'accord avec la Chambre ; j'espère que nous nous entendrons. »
Quatre jours après, l'empereur acceptait en principe, par un message à la Chambre, la réforme sollicitée. En même temps, il prorogeait le Corps législatif, et se préparait à remanier le ministère conformément au nouvel état de choses.
Le ministre du pouvoir absolu, Rouher, sentit le besoin de se démettre, et fut appelé à la présidence du Sénat. MM. Magne, de Chasseloup-Laubat, Alfred Leroux, Duvergier et Bourbeau, qui venaient de prendre place, dans le cabinet, auprès de MM. de Forcade la Roquette, le général Lebœuf, l'amiral Rigault de Genouilly, le prince de La Tour d'Auvergne et Gressier, ne tardèrent pas à saisir le Sénat d'un projet de sénatusconsulte, qui réaliserait la réforme des institutions promise par le message impérial.
L'initiative des lois était attribuée au Corps légLslatii comme à l'empereur. Les ministres dépendaient de l'empereur pour leur nomination comme pour leur révocation mais ils étaient solidairement responsables devant les Chambres. Le droit était reconnu aux deux Chambres de faire leur règlement ; les traités internationaux
modifiant les droits de postes et de douanes devaient être soumis à la ratification du parlement ; enfin les séances du Sénat devenaient publiques, et on lui attribuait le droit, soit de renvoyer les lois à un examen nouveau du Corps législatif, en indiquant les modifications qu'il jugerait désirables, soit de s'opposer à leur promulgation.
Telle était cette transformation qui donnait à l'Empire un regain de force et de popularité, et qui aurait pu l'affermir, si les fautes commises dans la politique extérieure par le régime dictatorial n'avaient entraîne d'irréparables conséquences. Le 2 août 1869, le Sénat se réunit pour délibérer sur la réforme demandée. L'Empire libéral était proche.
Persuadé qu'il avait contribué à fortifier le parti de l'ordre et à enrayer la Révolution qui, bientôt peut-être, se poserait en face de l'hérédité, Chesnelong didait, avaAt de reprendre la route d'Orthez, le lendemain du message impérial : « Je n'ai ressenti, dans ma carrière législative, que deux grandes satisfactions : l'une, le 5 décembre 1867 (date des engagements de Rouher en faveur du pouvoir temporel) ; l'autre, hier. Ce sont, en. fait, deux grandes parties gagnées (1). » L'avenir allait lui donner un cruel démenti ; mais qui pouvait prévoir alors les prochaines catastrophes ?
(1) Cité par M. de Marcey, op cit., p. 240.