CHAPITRE VI
neur qu'il me fait et pour le fardeau dont il me décharge. Je vous donne ma parole d'honneur que je n'ai pas, devant ces excitations, le plus mince atome d'ambition ministérielle ; je me sens incapable élu rôle, et je n'y ai pas la plus petite inclination. Les responsabilités ne m'attii'ent pas ; les honneurs me laissent indifférent, les témoignages de confiance et d'estime seuls me touchent Ma faiblesse, c'est de les trop aimer. Ma force, c'est de ne leur rien sacrifier de ce que je crois être le devoir (1). »
Exempt d'ambition pour lui-même, Chesnelong n'en était que plus libre dans son jugement sur les candidats désignés par l'opinion. Depuis longtemps, Clément Duvernois suggérait à l'empereur de confier à Emile OUivier la formation d'un nouveau ministère. C'était un tel défi jeté à l'extrême droite, que, malgré sa sympathie personnelle pour l'ancien député de la gauche républicaine, le souverain hésitait. Persuadé néanmoins que, tôt ou tard, il faudrait l'accueillir ; subjugué d'ailleurs par son habile fermeté, il finit, le 27 décembre, par lui demander officiellement de constituer un cabinet.
La tâche était difficile. Après de laborieuses négociations, qui révélèrent son tact et sa patience, M. Emile OUivier eut la bonne fortune de s'associer les deux chefs du centre gauche, MM. Daru et Buffet, et plusieurs membres marquants du centre droit, MM. de Talhouët, Segris, Chevandier de Valdrôme et Maurice Richard. M. de Parieu était appelé à la présidence du Conseil d'État. Quant aux deux port<^feuilles de la Guerre et de la Marine, ils demeuraient aux mains de leurs anciens titulaires, le général Lebœuf , successeur du maréchal Niel, et l'amiral Rigault de Genouilly.
Tous avaient conquis, depuis longtemps, l'estime dos divers partis. On appela leur réunion le « ministère
( l ) Lettre ini.i(lit(>. Ju ]9 cléceinhro 1801).
des honnêtes gens » ; mais c'est du garde des sceaux, M. Emile Ollivier, que le nouveau cabinet tirait son principal lustre.
Tout en subissant le charme de cette personnahté brillante et originale, Chesnelong ne l'admirait pas sans réserve. S'il était attiré par la vivacité distinguée de l'esprit, la loyauté d'âme, la fécondité charmante des idées, le don de les exprimer avec un éclatant relief, l'aménité des sentiments et la généreuse tendresse de cœur qui donnaient déjà au jeune ministre un si étonnant prestige, il regrettait le défaut de fixité dans les principes et d'esprit de suite dans les desseins, aussi bien que la part de naïve présomption, qui pourraient, un jour au l'autre, compromettre son autorité ; il déplorait surtout que son esprit religieux n'allât point au delà d'un libérahsme bienveillant, où la foi proprement dite paraissait n'avoir aucune part.
Cette inquiétude venait de se traduire par une démarche délicate, dont Emile Ollivier apprécia la sincérité.
Chesnelong suspectait un peu les dispositions du futur ministre sur la question romaine. Avant la constitution du cabinet, il alla lui demander dos sûretés à cet égard, et ne lui promit son appui auprès de ses amis qu'après une promesse relative au maintien des troupes françaises à Rome.
A part ces craintes, trop tôt justifiées, hélas ! Chesnelong faisait volontiers crédit au « ministère des honnêtes gens. )' Il espérait beaucoup, en particulier, d'hommes aussi intègres et rompus aux afi'aircs que MM. Daru et Buffet.
Autour de lui, la confiance dégénérait presque en engouement. Partout, on attendait de cette tiansformation de l'Empire un renouveau de faveur populaù'e pour la dynastie et une collaboration constante du
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pouvoir avec le pays, qui serait un gage de durée. C'est dans ce ciel joyeux que le « drame d'Auteuil » fit soudainement éclater l'orage.
La manifestation organisée par le parti révolutionnaire autour du cercueil de Victor Noir eût dégénéré en émeute, si le gouvernement n'eût pris des mesures énergiques. Au moment même où les masses ouvrières, excitées par Rochefort, se portaient vers la maison mortuaire, le Corps législatif votait l'autorisation de poursuivre le pamphlétaire, récemment élu député.
Le matin des obsèques, Chesnelong traversait la rue de Rivoli, encombrée de manifestants. Il aperçut Gambetta, qui se rendait, comme lui, à la Chambre, et lui dit : t Qu'est-ce donc que cette manifestation ? Est-ce qu'on veut faire une journée ? — Non, répondit l'orateur des gauches, ce sera un coup d'épée dans l'eau. » Et, montrant la pluie qui tombait à torrents : « Voyez, ajouta-t-il. le temps est contre cette malencontreuse manifestation. Il plei(t de Vesprit public. » Quelques instants après, pour complaire à son parti, il votait contre l'arrestation de Rochefort.
Grâce à la fermeté du ministère, l'incident d'Auteuil n'affaiblit guère le prestige de l'Empire rajeuni, et n'ébranla point les espérances de Chesnelong. L'entrain avec lequel furent réprimées les autres tentatives d'émeute ; les projets de M. Emile Ollivier sur le régime d'administration et de représentation de la ville de Paris. sur les moyens de ranimer la vie provinciale, sur la liberté de l'enseignement supérieur ; la réconciliation progressive entre les tenants de la nouvelle politique et les anciens adversaires de l'Empire donnaient raison à l'optimisme du député d'Orthez.
Il n'était pa"fe aussi rassuré, il est vi'ai, sur l'attitude du cabinet vis-à-vis de l'Église.
Pendant que l'Empire libéral s'essayait à la pratique des nouveUes institutions, le Concile du Vatican siégeait à Rome. Il venait de caractériser, avec une remarquable précision, et de condamner les erreurs du Naturalisme contemporai?!. Il se préparait à proclamer les droits divins de l'Église et son indépendance, comme société, vis-à-vis des pouvoirs humains. Un exi^osé de principes sur ces délicates matières avait été déjà élaboré, dans une congrégation spéciale, sous le titre de Schéma de Ecclesia. Enfin, on prévoyait que les évêques ne se sépareraient pas sans avoir défini Finfaillibilité du Souverain Pontife en matière de foi et de discipline.
Une communication prématurée et indiscrète ayant livré aux journaux le Schéma de Ecclesia, certains membres du ministère manifestèrent une vive émotion. Si M. Emile Ollivier préconisait l'entière liberté du Concile, la plupart de ses collègues, et spécialement M. Daru, ministre des Affaires étrangères, estimaient que les doctrines affichées dans le Schéma pouvaient offenser la légitime susceptibilité des États modernes et susciter des conflits (1). En conséquence, malgré son catholicisme avéré, M. Daru rédigea un Mcmorandum en vue de signaler ce qu'il croyait être un danger pour l'Église, et le fit parvenir aux autorités romaines. On apjirit bientôt que ce document avait été, de la joart du cardinal Antonelli, l'objet d'une réponse très conciliante sur les questions d'application, mais très ferme sur les principes, et que,
(1) L'n des uniis de Chesnclong, M. do Maekau, formulait contre li- Concile les objections alors courantes chez beaucoup d'iiommes du monde, et sa femme les avait longuement détaillées a»i député d'Orthez. 11 prit la peine d'adronscr à Mf'f do ISIackau une longue lettre quo nous donnons en appendice, et qui montre jusqu'à quel point il était maître en la matière. (Voir l'Appendice I, à la fin du volume).
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de plus en plus ému, M. Daru avait le dessein d'envoyer à Rome, comme ambassadeur auprès du Concile, M. le duc de Broglie, avec mission de faire aux évêques de nouvelles représentations.
En même temps, Jules Favre annonçait l'intention d'interpeller le gouvernement sur les précautions qu'il comptait prendre pour empêcher les empiétements de la société ecclésiastique, et M. Daru laissait entendre qu'il profiterait de cette interpellation pour faire connaître au pays les mesures déjà adoptées, ou du moins préparées pour la défense du pouvoir civil.
Qu'un ordre du jour de la Chambre approuvât, à la suite de l'interpellation Jules Favre, une intervention du gouvernement dans les décisions conciliaires, c'était la pression exercée, par un ministère en majorité catholique, sur l'Église agissant dans la plénitude de ses droits ; c'était la négation pratique du libéralisme affiché par le pouvoir, et préconisé par M, Emile Ollivier. •
Chesnelong voyait avec consternation un aussi ferme chrétien que M. Daru se lancer dans cette aventure ; mais il n'osait intervenir seul auprès du ministre. Son ami, M. Kolb-Bernard, lui promit d'appuyer, au besoin, ses représentations. Un jeune député alsacien, qui avait brillamment fait ses preuves comme orateur et comme catholique, M. Emile Keller, lui offrit également son concours.
Reçus tous les trois en audience par le comte Daru, ils ne lui cachèrent pas que l'interpellation projetée soulèverait, à leur avis, des débats fort troublants pour les catholiques, et que la publicité donnée au Mémorandum français, aussi bien qu'à la réponse d'Antonelli. afficherait des dissidences doctrinales qui ne pourraient tourner à l'honneur du ministère. Ils ajoutèrent que l'envoi d'un ambassadeur, même aussi heureusement choisi que le duc
de Brof/lie, aurait les apparences d'une menace, et que les catholiques de France ne la pardonneraient pas.
La question posée par votre Memoraiulutn, déclara Chesnelong, est encore [lus délicate et plus grave que celle du pouvoir temponl. Celle-ci revient à savoir si, comme on le prétend, il y a incompatibilité entre les droits des Romains et l'autorité du Saint-Père. Mais la question posée par vous donnera à M. Jules Favre l'occasion de soutenir que, de votre aveu, si vos représentations ne sont pas écoutées., l'incompatibilité sera flagrante entre la doctrine catholique interprétée par le Concile et l'indépendance de la société civile revendiquée par votre Meinorandum. Il n'est pas dans votre intention de poser cette question d'incompatibilité ; mais on se servira de votre travail pour la poser et pour la résoudre contre la divine mission de l'Église. Il y a lieu de réfléchir avant d'accepter définitivement une interpellation qui pourrait avoir de si graves et si funestes conséquences (1). »
M. Daru fut ébranlé ; mais il s'était trop publiquement engagé pour se soustraire à l'interpellation. Il fallait agiiauprès de Jules Favre : M. Keller s'en chargea.
Jules Favre qui, par ])assion antireligieuse, comptait mettre 1(^ ministre en demeure de faire rapi»eler de Rome les troupes françaises, se radoucit en apprenant que le comte Daru ne consentirait jamais à ce rappel. A ses yeux, l'interpellation perdait, dès lors, tout intérêt, et il déclara, à M. Keller que, l'attitude du Concile étant, selon lui, un acheminement vers la séparatit)n de ri^lglise et de l'État, à laquelle il aspirait, il ne ferait rien pour entraver cette attitude. Le projet d'interpellation une fois abandonné, M. Daru renonça à l'idée d'envoyer un ambassadeur au Concile. Chesnelonu; avait épargné au gouvernement une fausse déinarfhc. et à la cour do Rome un pénible embarras.
(1) Ch. Clio.snclong, Mémoires inédita, t. I. j). ]<').{.
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Revenons à son action purement politique. Emile Ollivier était disposé à aller jusqu'au bout des réformes libérales, et l'empereur, qui sentait l'évolution du régime généralement applaudie par ropinion,8e laissait peu à peu gagner à l'idée de sacrifier jusqu'à la constitution de 1852. Elle avait été. il est \Tai, profondément atteinte par les récentes concessions. Il en restait, de fait, si peu de chose, que mieux valait, disaient les ministres, la remplacer par une constitution nouvelle, qui consacrerait le fait accompli.
Tout en acceptant le principe de cette constitution, l'empereur réserva, en faveur de la couronne, le droit d'appel au peuple, pour le cas où un C(mflit surgirait entre le pouvoir exécutif et les Chambres.
Présentée par le gouvernement et votée en a\Til 1870, la nouvelle constitution fut ratifiée, peu après» par le Sénat, avec la réserve qu'avait stipulée Temperem*.
-Mais, avant de la mettre en vigueur, ne convenait-il pas de la soumettre elle-même à la consultation du pays ? Radicalement opposé, en plus d'un point, à la constitution de 1852, qui avait fait l'objet d'un appel au peuple, l'acte de 1870 ne serait -il pas. un jour, battu en brèche, s'il n'était, à son tour, couvert par le ch'oit plébiscitaire ? Et ne convenait-il pas, dans un intérêt d'ordre, de consulter la volonté nationale sur la forme constitutionnelle qu'allait prendre le gouvernement absolu, acclamé jadis par tant de millions d'électeurs ? Avant de décréter cette mesure insolite, l'empereur voulut la soumettre au Corps législatif.
C'est au cours de la discussion relative au plébiscice ([ue, pour la première fois. Gambetta donna sa mesure. On n'avait guère vu en lui. jusqu'alors, qu'un audacieux rhéteur dont les violences de langage paraissaient plus
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scandaleuses que redoutables. Cette fois, il accumula contre le plébiscite et contre l'Empire de si habiles sophismes. que Cliesnelong lui-même se sentit remué par sa parole « capiteuse », et qu'il fallut toute la dextérité d'Emile Ollivier pour faire triompher la thèse du gouvernement. Le député d'Orthez disait du nouveau tribun : « Il a le double don d'allumer l'ardeur de ses amis, et de déconcerter ses adversaires par une fougue maîtresse d'elle-même, qui sait se contenir avec habileté, même en se répandant avec passion (1). »
Chesnelong se rallia sans hésiter à la majorité qui votait le plébiscite. Ce n'est pas qu'il admît, pour son compte, le principe de la souveraineté du peuple ; mais
(1) Chosnelong qui, dans ses Mémoires, se complaît volontiers à tracer des portraits, dessine comme il suit la physionomie de Gambetta :
« Au coritraii-e de M. Emile Ollivier, M. Gambetta n'était pas libéral. C'était XM\ révolutionnaire autoritaire, voulant un État fort dont il fût le maître, et une démocratie nivelée, qui fût entre ses mains un in.strument de domination. Passionné pour son pou\oir et pour ses idées, il était sans haine contre les personnes. Facile et aisément bienveillant dans la \ie privée, il apportait dans la vie pulilique un égoïsnie hautain qui, devant l'obstacle, s'exaspérait jusqu'à la \ iolence. Il ne manquait pas d'ailleurs d'esprit politique, et, s'il avait des entraînements voulus par lescjuels il cherchait à s'imposer, il était capable d'une sort« de modération opportuniste. 11 inventa plus tard ce dernier mot, qui, du reste, répondait bien aux complexités de sa nattire, à la fois cauteleuse et emportée. Il était patriote, tout en subordonnant son patriotisme à son ambition et à ses passions de parti. Après avoir été tour à tour un déclamateur bruyant, un révolutionnaire intempérant, un dictateur agité, il aspirait, dans sa dernière manière, à devenir un homme d'État. Il en avait, à quelques égards, les instincts et les vues. 11 se trouva cependant arrêté, dans cette transformation Cjui était son rêve, par .«es impétuosités, par .ses liens anciens, par sa. répugnance à se séparer de la queue de son parti, comme il l'appelait, par son impuissance à le discipliner et à le subjuguer, surtout par ses passions antireligieuses.
» 11 était trop a'vi.sé pour ne pas tenir compte de la puissance morale de l'Église. Volontiers, il s'en serait ser\i au dehors pour accroître ce qu'il appelait > la clientèle catholique de la P'rance. » Au dedans, .sacliant bien qu'elle ne consentirait ni à se .soumettre, ni à se démettre, désespérant de l'assouplir à ses ciiprici^s et trop jacobin pour accepter