CHAPITRE I
l'enfance et la jeunesse (1820-1836)
« Je dois tout à mon père, a dit un jour le héros de ce livre, et je ne tiens pas à remonter plus haut que lui. »
Expression d'une reconnaissance passionnée, cette parole n'implique nul dédain pour des ancêtres qui, aussi loin qu'on remonte dans le passé, font figure parmi les notables de leur province.
C'est à partir du XVIII^ siècle qu'on peut suivre leurs gestes sans interruption dans les annales béarnaises.
Mais, dès 1656, nous trouvons un Chesnelong auditeur, puis correcteur à la Chambre des Comptes, et c'est à lui que se rattache Chesnelong, écuyer, sieur de Loinville, que nous rencontrons, vers la même époque, en Normandie.
Après la conquête de Saint-Domingue, un tils de ce dernier quitta les rivet* de la Manche, obéissant au mouvement d'expansion qui entraînait la France vers ses nouvelles colonies. Il y développa des exploitations qui s'étendirent jusqu'à la Martinique, où son fils Joseph domia naissance, vers 1750, à un enfant du nom do Phihppe.
CHE.SNBLONG. — I
2 CHESNELONO
Arrivé à l'âge d'homme, celui-ci se trouvait seul à la tête d'une grosse fortune. Il voulut traverser les mers, afin de saluer la terre de ses aïeux.
Il avait des parents à Lagor, chef-lieu de canton situé à quelques kilomètres d'Orthez ; c'est dans ce coin du Béarn qu'il vint reprendre contact avec la mèrepatrie. Il y comptait passer quelques mois ; mais l'aspect de la bourgade coquettement assise, sur sa lumineuse colline, en face d'un splendide horizon, séduisit vite son imagination de créole. Son cœur même fut bientôt conquis, si bien qu'au lieu de reprendre la route des Antilles, il épousa sa cousine Jeanne de Seignor, fille de Joseph de Seignor, notaire royal, et de Thérèse de Prat.
De ce mariage naquit, en 1784, Jean-Joseph-Marie Chesnelong, dont nous retrouverons, au cours de cette histoire, le nom et l'influence.
Les propriétés de la ^lartinique apportaient au jeune ménage une très large aisance ; on vivait dans la plénitude des joies familiales, à ce foyer que venait chaque année égayer un nouvel enfant, lorsque les décrets de la Constituante déchaînèrent sur les Antilles françaises ime tempête aussi effrayante qu'imprévue, la révolte des noirs.
Il fallait conjurer la ruine. Philippe Chesnelong partit seul, laissant son foyer à la garde de Dieu. Il était trop tard. A peine débarqué, il apprit que ses plantations étaient ravagées et ses terres abandonnées sans culture, faute de travailleurs.
Comment sauver une épave, au moins, de ce grand naufrage ? Le malheureux colon vendit tous ses domaines, ses entrepôts, ses fabriques, et acheta des chargements de denrées coloniales, qu'il put, à force d'énergie, embarquer, malgré la guerre civile.
Avant de quitter pour toujours la Martinique, il crut devoir s'attarder à quelques adieux, et négligea d'accom-