‹ Chesnelong, sa vie, son action catholique et parlementaireChapitre 8 sur 302 · CHAPITRE F a · texte numérisé non relu

CHAPITRE F a

pagncr lui-même sa cargaison. Cette imprudence lui coûta cher : corsaires ou tempêtes se liguèrent contre la petite flotte, qui n'arriva jamais en France.

C'était, cette fois, rirréparahle. Rentré à Lagor, où il retrouvait six enfants groupés autour de sa jeune femme, il essaya de lutter par le travail contre la détresse où sombrait son ancien bonheur. La maladie anéantit ce suprême espoir. Il fallut successivement ahéner les vestiges de l'opulence passée ; meubles, bijoux, étoffes de prix. Le jour vint où l'on dut se défaire des six derniers couverts d'argent ; l'ancien colon s'éteignit peu après.

Son fils aîné, Jean^Joseph-Marie, était alors âgé de neuf ans. C'était un enfant d'une rare énergie. Il se mit en tête de pourvoir, par son travail, à ses propres besoins, et, le plus tôt possible, à la subsistance de ses sœurs.

Son père avait été le premier maire de Lagor. L'enfant obtint, grâce à la protection de son oncle, M. de Seignor, la charge de secrétaire de mairie, et l'on vit alors ce très jeune fonctionnaire appliquer, le soir, aux actes de mariage ou de décès les règles de grammaire qu'il avait apprises, le matin, sur les bancs de l'école. Cela dura cinq ans, sous les yeux émerveillés de l'oncle de Seignor et de la commune entière.

Cinq sœurs restaient au foyer, qui, en grandissant, allaient augmenter les charges de Jean Chesnelong. Sa })lace de secrétaire était décidément trop peu lucrative. Sans y renoncer, il résolut d'ouvrir à Lagor un petit magasin d'étoffes. On le vit, à quatorze ans, ses registres une fois mis à joui- de façon à rendre jaloux les plus lîers magisters des environs, parcourir à pied, souvent en pleine nuit, les sentiers qui conduisent chez les tisserands de la montagne, afin d'y commander les solides tissus qu'il devait revendre en détail aux ménagères de Lagor. Tant de courage appelait la sympathie.

4 CHESNELONO

Le petit magasin prospéra à ce point, que bientôt on put le transporter à Orthez, où une nouvelle clientèle ne tarda pas à apporter l'aisance.

Jean Chesnelong abandonna à ses sœurs la maison de Lagor, et fit à chacune d'elles une honnête pension. Il avait alors vingt-neuf ans : il était temps, pour lui, de songer à un établissement durable. Des circonstances étranges, et qui méritent d'être contées, déterminèrent son choix.

C'était en octobre 1813. L'Empire aux abois procédait sans miséricorde à ses dernières levées d'hommes. Plus d'exemptions : l'aigle déjà blessé arracheca à chaque mère son dernier enfant. Un jour, on vient annoncer à Jean Chesnelong que, le lendemain, ])araîtra un décret enrôlant tous les célibataires de sa génération et exemptant les hommes mariés.

Q^rtes, il ne manque ni d'endurance, ni de bravoure, il l'a montré ; mais l'avenu' de ses sœurs, la modeste fortune qu'il est en voie de réédifier à la sueur de son front, tout cela exige sa présence, et, au moment même où l'espoir commence à sourire, il va falloir' partir pour le lugubre champ de bataille, abandonnant à la ruine la maison d' Orthez et le bonheur entrevu.

Bouleversé à la pensée de l'échéance fatale, le jeune homme monte à cheval, s'élance hors de la ville, et va rafraîchir au vent de la route sa tête enfiévrée. Bientôt cheval et cavalier sont arrêtés par une main amie. Jean reconnaît un des notaires les plus considérés d'Orthez, M. Loustalot.

Celui-ci a deviné l'angoisse du pauvre conscrit : « Bah ! dit-il, le décret exécutt^ tous les célil)ataires. C'est très simple : il faut vous marier ce soir ; demain, vous serez « hors la loi ! »

Et, sans attendre les objections de son anji, il h. ramène à Ortliez, attelle sa carriole, puLs part avec lui

f CHAPITRE T 5

pour Salies-de-Béarn, où réside un de ses clients. M. I^aborde.

Chemin faisant, il explique à Jean Chesnelong que M. Laborde a une jeune fille charmante, qu'il a depuis longtemps s'"'ngé à la lui désigner comme fiancée, et qu'il s'agit maint(!nant, ce soir même, de conclure le mariage, envers et contre tous.

On arrive, les présentations se font. La jeune fille, d'abord effarée, est vite gagnée par la bonne mine et les franches allures du prétendant ; les parents consentent ; le curé et le maire sont mandés en toute hâte ; avant minuit,, les deux fiancés, inconnus la veille, sont unis pour l'éternité. Quelques jours après, l'heureux négociant rentrait à Orthez, emmenant sa jeune épousée. La maison de commerce était sauvée ; on allait fonder, dans la paix d'un travail sans trouble, un nouveau foyer chrétien.

Successivement deux filles vinrent cimenter l'union si rapidement conclue ; mais le père demandait au ciel un héritier de son nom. Il fut exaucé. Le 14 avril 1820 venait au monde Charles Chesnelong, dont nous allons raconter la vie.

Tout souriait au nouveau-né, et son enfance allait s'épanouir sous des influences aussi aimables que bienfaisantes. Avec son horizon montagneux et son ciel tantôt voilé de nuages menaçants, tantôt limpide et bleu comme Tazur des villes italiennes ; avec sa ceinture de remparts croulants et sa tour de Moncade, fier témoin des guerres religieuses ; égayée par ses minoteries, ses magasins et ses marchés. Orthez présente à la fois l'aspect d'un vieux nid féodal, théâtre d'exploits héroïques, et d'un centre industriel où la lutte pour la vie multiplie les miracles d'endurance et d'activité.

5 CHESNBLONO

La maison des Chesnelong offrait elle-même ce double caractère. Le comptoir était installé rue de l'Horloge, entre de vieux murs auxquels la patine des siècles prêtait le charme attendri de la légende, et Ton accédait aux appartements privés par la rampe ouvragée d'un de ces escaliers pyrénéens où l'on s'attarde volontiers pour le plaisir des yeux.

C'est dans ce cadre que grandit l'enfaii^ sur lequel reposaient tant d'espoirs. Plus tard, évoquant ces premiers souvenirs, il parlera avec une vive émotion de sa mère, « une sainte femme, toute pétrie de dévouement et de bonté, qui portait sur son visage rayonnant de grâce l'empreinte de toutes les richesses de son âme, et qui n'a eu à se faire pardomier, en paraissant devant Dieu, que des excès de tendresse pour son mari et ses enfants (1). »

Mais elle devait trop tôt disparaître, et c'est son père qui exerça sur lui l'action la plus décisive. Il a tracé de lui, dans une lettre adressée à une amie de la famille, un portrait qu'il faut reproduire : « J'aurais voulu vous dire la vie de mon pauvre père, prenant à seize ans la charge de ses vieux parents et de cinq sœurs, avec un capital de deux cent cinquante francs provenant de la vente des six derniers couverts qui restaient à sa famille d'une fortune perdue. Je vous l'aurais montré, privé de son père par la mort une année plus tard, acquittant toutes les dettes, et, depuis ce moment presque jusqu'à sa dernière heure, au prix de soixante-dix ans de probité, de travail honnête et incessant, de courage indomptable, entretenant à la fois deux familles, celle d'où il était sorti et celle qu'il s'était donnée, et transmettant à ses enfants, avec l'exemple d'une vie sans tache, une modeste aisance conquise sou par .sou, jour par jour, si bien qu'il n'est pas une de nos

(1) I.«ttro inédite u M"' Louine do Guérineb.

Page 1