‹ Chesnelong, sa vie, son action catholique et parlementaireChapitre 75 sur 302 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

l'hoimeur de l'Empire que l'empereui lui-même ; ils virent dans la dépêche du prince Antoine, moins ce qu'elle contenait que ce qu'on y cherchait vainement, c'est-à-dire l'approbation formelle, faite par le roi de PruKse, du désistement, et l'engagement pris par lui d'empêcher, à l'avenir, toute candidature du même genre. Sous leur inspiration, nombre de journaux se mirent à réclamer des garanties, et cette idée gagna si vite le peuple de Paris, que le duc de Gramont, toujours impressionné à l'excès par l'attitude des foules, la prit à son compte, et n'hésita pas à s'en faire le patron auprès de l'empereur. Une réunion eut lieu à Saint-Cloud, à laquelle, selon toute apparence, l'impératrice prit une part active, et Napoléon III, quelques heures auparavant si pacifique, souligna les exigences de son ministre, en recommandant « que Benedetti insistât pour obtenir une réponse catégorique. »

Des instructions furent envoyées dans ce sens à l'ambassadeur, qui, avec une respectueuse inflexibilité, présenta au roi Guillaume les nouvelles demandes de son gouvernement.

Tout en approuvant officiellement la renonciation au trône d'Espagne, le monarque lefusa de piendre aucun engagement pour l'avenir, et, devant l'insistance de Benedetti pour obtenir une nouvelle audience, lui fit savoir que, n'ayant rien à ajouter, il ne se prêterait point à une entrevue désormais sans objet. Ce refus d'audience, transmis à l'envoyé français dans des termes qui n'avaient rien d'offensant, n'était pas, en lui-même, un casus helli. Malheureusement, le récit en fut transmis à Berlin, où, par une habile perfidie, le comte de Bismarck en modifia les termes de façon à les rendie piovocateurs, puis fit adresser l'information, ainsi envenimée, aux chancelleries de toutes les cours d'Europe.

L'effet prévu à Berlin fut immédiat. Trompé par les

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instances de Lebœiif en faveur de la gueire, dominé par les conseils de l'impératrice, Napoléon III se résigna à signer l'ordre de mobilisation.

Il fallait, avant tout, soumettre à l'approbation du Corps législatif les projets de loi qui étaient l'annonce et la préparation de la guerre. Ces projets furent accueillis, de la part de la majorité, par des applaudissements.

Thiers eut, ce jour-là, le plus rare des courages, celui qui sait braver le reproche de lâcheté. Après avoh- fait remarquer que la Prusse, en définitive, avait cédé sur la question de fond : « Laissez-moi vous dire, continuat-il, que je regarde cette guerre comme souverainement imprudente. Cette déclaration vous blesse, mais... j'aime mon pays. J'ai été affecté plus douloureusement que personne par l'attitude de la Prusse, mais, dans ma profonde conviction, l'occasion est mal choisie... Si vous ne comprenez pas que je remplis un devoir, le plus pénible de ma vie, je vous plains... »

Des huées accueillirent ces paroles. Il ajouta néanmoins : « Je suis prêt à voter au gouvernement tous les moyens nécessaires quand la guerre sera définitivement déclarée ; mais je désh'e connaître les dépêches sur lesquelle-: on fonde cette déclaration... »

La plupart des membres de la gauche, sachant quel usage coupable on peut faire d'un télégramme, appuyaient énergiquement cette demande, à laquelle le duc de Gramont refusait satisfaction.

Depuis le commencement de la séance, l'opinion de Chesnelong était faite : il s'associait sans réticence aux réclamations de Thiers. Celui-ci continuant à demander communication de? pièces diplomatiques, la Chambre dut prononcer entie le ministre et lui.

Le vote pouvait avoir une immense poitée. Mis en échec sur cette question, le ministre seiait, sans doute,

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contraint de se retirer, et un successeur ménagerait peut-être une détente avec la Prusse.

Chesnelong était prêt à déposer son l)ulletin de vote, lorsque son voisin, M. Bourbeau (I), l'arrêta brusquement : « Ne vous trompez- vous pas, dit-il, ou bien croyez-vous devoir voter contre le ministère et pour la proposition de M. Thiers ?

— Je vote, déclara Chesnelong, contre la guerre et contre le ministère qui la propose. Je ne veux pas mettre ma responsabilité dans cette guerre. Elle nous expose à des périls formidables, sans que le succès lui-même puisse profiter à notre grandeur. Faites comme moi. Demain peut-être nos amis nous blâmeront ; mais qui nous dit qu'ils ne regretteront pas, plus tard, leur entraînement présent (2) ? »

M. Bourbeau était un esprit sage, honnête, allant droit à ce qu'il ci oyait le devoir. Il réfléchit un instant, et se décida à voter comme Chesnelong.

Malheureusement, la Chambre était trop enfiévrée pour écouter des conseils de sagesse : la demande de M. Thiers ne réunit que 81 voix.

Cette fois, c'était définitivement la guerre. Après avoir voté hâtivement le l>udget, la Chambre se sépara, au milieu d'une émotion faite de vagues terreurs, où pourtant dominait l'espérance. Avant le départ, le Corps législatif se rendit à Saint-Cloud, et, par la bouche de son président, M. Schneider, exprima à l'empereur son dévouement à la dynastie et sa foi dans le succès de nos armes. La réponse du souverain fut hésitante et mélancolique. A la veille d'engager cette formidable

(1) Député de la N'^ienne et ancion ministre.

(2) Cf Cil. Chesnelong. Méinnircs. t. I. p. intî.

partie, il était anxieux, et sa physionomie altérée par la soufifrance reflétait tristement le trouble de son âme.

Chesnelong sortit de l'audience inquiet, presque terrifié. Comme il exprimait son impression à M. Werhlé, député du Rhône, celui-ci répondit : « En entendant l'empereur, je me suis rappelé, malgré moi, les adieux de Fontainebleau. »

Ce n'est pas que Chesnelong ciût à la défaite. Comme tous ses collègues, il prenait au sérieux les assertions du maréchal Lebœuf ; mais il était persuadé qu'en cas de succès, et pour peu qu'elle voulût s'agrandir, la France trouverait l'Europe devant elle. Aussi, rencontrant M. Emile Ollivier le lendemain de l'audience de Saint- Cloud, crut-il prudent de hasarder un avis : « J'espère, Monsieur le président du Conseil, dit-il, que nous ne tarderons pas à apprendre la victoire de nos armes. Mais, je vous en supplie, profitez de nos premiers succès pour faire une prompte paix, qui garantisse notre ascendant. N'ayez pas d'autre ambition. Si vous vouliez faii*e une guerre de conquêtes, je craindrais beaucoup que vous n'eussiez affaire à l'Europe en même temps qu'à la Prusse, et, en ce cas. Dieu seul sait ce qui pourrait advenir. »

Après avoir travaillé pom- la paix, Emile Ollivier était gagné, depuis quelques jours, à d'autres idées. < Cette guerre, dit-il, est une nécessité d'honneur ; nous n'en ferons pas une guerre de conquêtes. Ayez confiance en moi. Je ne suis pas de ceux qui se laissent entraîner. Est-ce que, depuis le 2 janvier, je ne l'ai pas montré ? J'ai eu à traverser des défilés bien difficiles. J'ose dire que je n'ai pas commis une faute (1). «

Cet optimisme si content de soi, dans des conjonctures si inquiétantes, parut à Chesnelong un danger de plus.

(1) Ch. Chesnelong, Mémoire», t. 1, p. IKT'

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