CHAPITRE Vri
Chesnelong prescrivit à son fils Joseph de faire rentrer les capitaux en circulation et de se borner aux engagements strictement nécessaires, puis il remit à la garde de Dieu sa famille et sa maison : « Je puis, écrivait -il alors, en avoir fini avec l'existence politique et redevenir un humble père de famille comme devant ; je puis éprouver des pertes de fortune et voir notre position amoindrie. Rien de tout cela ne me donne une ombre de préoccupation. Que Dieu sauve notre pauvre pays et qu'il conserve nos existences : voilà ce que je souhaite; le reste est accessoire. Je reprendrai avec bonheur l'existence de famille ; nous avons tous des goûts assez simples pour restreindre notre vie, si nos revenus sont diminués. Cela ne vaut pas une larme ; il faut réserver les nôtres pour des émotions qui touchent davantage à l'intime de l'âme (1). »
Ces émotions, ou plutôt ces déchirements qui bouleversent les plus intrépides, n'allaient pas non plus lui être épargnés. Son fils Pierre, nous l'avons vu, avait obtenu de s'enrôler afin de maintenir Joseph à la tête de la maison d'Orthez ; il allait partir pour Bayonne. et il venait de l'annoncer à son père. Celui-ci écrit aussitôt à M"^<? Chesnelong : « Mon brave Pierre ne part donc que lundi. L'instruction des mobiles sera poussée vivement ; après quoi, de grands hasards peuvent lui être réservés... Que Dieu nous le garde ! Comme je suis privé de ne pouvoir l'embrasser avant son départ ! Je lui envoie de loin mon baiser d'adieu, en lui demandant de nous adresser, chaque jour, deux lettres : une pom* sa mère, à Orthez. avant tout ; deux hgnes pour moi (2). »
Au reste, ces amertumes ne sont rien, en comparaison des angoisses que lui caus? l'état d'esprit de ses collègues.
(1) Lettre inédite, du 20 août 1870.
(2) Id., du 20 août 1870.
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A mesure que l'Empire perd du terrain, la gauche républicaine manœuvre pour imposer au paj'^s le régime de son choix ; mais ces manœuvres sont louches, sans dignité comme sans droiture : « Dans la Chambre, écrit notre député, la gauche extrême est de plus en plus détestable. Elle n'ose provoquer un mouvement, par la crainte de faire mettre à son compte la défaite de la France, si nous étions vaincus ; elle craint, d'autre part, de se trouver plus tard en face d'un vainqueur irrité et faisant expier les tentatives manquées, si le sort des armes nous favorise (1). » Et il ajoute, quelques jours plus tard : « Ces gens-là craignent que la partie ne leur échappe si la victoire revient sous nos drapeaux ; ils voudraient se hâter, et profiter de l'émotion pubUque pour faire une révolution, au risque de compromettre la défense nationale ; c'est un crime (2). »
Les nouvelles du théâtre de la guerre empiraient chaque jour. La jonction promise entre les armées de Mac-Mahon et de Bazaine paraissait un leurre ; l'empereur n'avait plus le moindi'e prestige ; son nom était omis jusque dans les documents officiels ; la responsabilité des premières défaites lui était attribuée, et un retour de fortune n'aurait pas même pu le relever. L'impératrice montrait, dans cette terrible épreuve, une fermeté de bon aloi ; on parlait d'elle avec respect et sympathie ; mais c'était tout ; le sentiment qu'elle inspirait n'allait pas au delà de sa personne, et ne profitait pas à son gouvernement.
Visiblement on était à la veille d'une catastrophe décisive. Le jour où l'Empire, qu'il avait servi, s'effondrerait sous la poussée simultanée des Allemands et des révolutionnaii'es, quelle serait l'attitude de Chesnelong ?
( 1 ) Lettre inédite, du l.j août 1870. (2) Lettre inédite.