CHAPITRE VIII
Il signale maintenant deux de ses fils sous les drapeaux. C'est, en effet, l'élite de sa lignée qui va prochainement affronter le feu de l'ennemi.
Le chef de famille une fois de retour au foyer, Joseph, voyant la maison de commerce en bonnes mains, n'a pu supporter le calme de la maison d'Orthez ; l'annonce de nos désastres répétés l'a poussé vers le bureau de recrutement ; il est maintenant aux zouaves de Charette.
Chaque jour, le malheureux père va aux renseignements, guette l'arrivée des dépêches et les lit avidement, avec la cruelle préoccupation de soustraire aux regards de M™6 Chesnelong ce qui pourrait alarmer sa tendresse. Il est seul à dévorer ses inquiétudes, car il ne veut pas
les conséquences avec une admirable justpsse. Il écrit olors à M. de Mûckau, devenu son intime ami : « Nous allons voir se dessiner dans leur réalité brutale tous ces problèmes religieux et sociaux dont nous nous sommes si souvent entretenus. I/'existence matérielle de la religion menacée par la suppression du budget ecclé=;iaïitique, sous prétexte de la séparation do l'Église et de l'État ; l'âmo du pauvre peuple arrachée à l'Église, et livrée en pâture aux soldats enrégimentés de la libre-pensée; l'éducation clirétienne atteinte par la suppression des congrégations religieuses ; le droit et la dignité du père de famille courbés sous la suprématie de l'État ; le catholicisme livré dans son chef, bouleversé dans son organisation, calomnié dans ses doctrines, méconnu dans ses droits, pourchassé dans ses libertés, quels nobles clients à défendre ! C'eût été pour nous, mon cher ami, une joie suprême de confesser, dans leur abaissement, rimmortalité des croyances auxquelles nous avons donné notre âme et pour lesquelles nous donnerions notre vie, d'opposer l'énergiquo affirmation de notro foi aux haines de quelques-uns et aux défaillances de beaucoup d'autres, do protester, au nom du droit éternel, contre les brutalités révolutionnaires. Jo vous l'assure pour moi, et j'en jure par vous, par votre unie, que je connais bien, par votre cœur que j'aime, nous ne regrettons que cela..
» Nous avons assisté à trop d'effondrements pour croire à l'efficrtcité des mécaniques gouvernementales, quelles qu'elles soient : mais ne pas être le soldat do la cause de Dieu, au jour et au poste d\i péril, c'est une douloureuse amertume, et, en épanchant la mienne dans votre cœur, jo suis sûr d'y rencontrer la vôtre. » — Lettre inédite», écrite pondant la guerre.
affliger sa femme, ni sa fille aînée, récemment fiancée, ni sa sœur Félicia, toujours plus dévouée à mesure qu'elle le voit plus soucieux, ni cette phalange d'enfants joyeux, trop jeunes pour s'associer à son deuil, et dont le sourire jette, parfois encore, un éclair de joie parmi ses tristesses.
Seules, les lettres de ses fils calment sérieusement son angoisse. Aussi avec quel soin minutieux il les lit, les recueille et même les collectionne ! Nous avons sous les yeux un volumineux cahier rempli de sa fine écriture. Ce sont les lettres de Pierre, reçues au cours de la campagne, fidèlement transcrites par lui, et qu'il compte garder comme un trésor de famille.
Rien de plus attachant que ce récit au jour le jour des expéditions tronquées et des combats mal préparés des pauvres mobiles de l'Est. On y sent une crânerie que n'entameront ni la claire vue de l'insuffisance du commandement, ni le spectacle d'actions vulgaires et lâches, parce qu'elle s'inspire constamment des exemples de la famille et du sentiment chrétien.
Incorporé au 3^ bataillon de mobiles des Basses- Pyrénées, Pierre Chesnelong a quitté Bayonne le 24 septembre, à destination de Bourg. Quinze jours plus tard, nous le retrouvons à Pont-d'Ain, où ses camarades, mal équipés et mal vêtus, ne possèdent même pas des cartouches à blanc pour s'exercer au tir. Heureusement, la religion vient mettre un peu d'espoir et de gaîté au cœur de ces jeunes gens, presque tous catholiques d'éducation. Le 9 octobre, Pierre écrit à sa mère : « Ce matin, nous sommes allés entendie la messe chez les moines de Pont-d'Ain. Nous avons chanté des cantiques et des hymnes en musique, avec un ensemble et un entrain admirables. Ce soir, à quatre heures, vêpres ; chant en