CHAPITRE VIII
musique de VO salutaris et du Tantum ergo. On a mis, à cet effet, un harmonium à notre disposition. Tu vois que nous n'oublions pas le bon Dieu. »
Le jeune mobile compte, d'ailleurs, sur un nouvel appui. Il espère avoir son frère comme compagnon de vie militaire. Quelle bonne fortune, s'ils pouvaient servir sous le même capitaine, et se battre, un jour, côte à côte ! « La dernière lettre que j'ai reçue d'Orthez, lui écrit-il, m'apprenait qu'après t'être fait rayer de la liste des mobilisés pour constater ton droit, tu t'étais engagé dans ce corps comme volontaire. C'est très beau à toi de vouloir que nous payions ainsi, toi et moi, un double tribut à la patrie. Notre pauvre mère souffrira beaucoup de cette séparation. Je connais ton cœur, et je sais que le sacrifice est également énorme poui' toi. Je ne puis pourtant que louer ta résolution, et te féliciter de l'énergie que tu y apportes.
» Le mobile cherche, chaque jour, à se rendre digne de celui dont il tient la place, et il est de plus en plus fier de payer, lui aussi, un faible tribut à la patrie presque expirante. Tu ne m'aurais pas fourni cette occasion de la servir, que je l'aurais cherchée, en m'engageant comme tu le fais en ce moment (1). »
Cet espoir de vie commune devait être déçu, puisque les circonstances conduisirent Joseph sous le drapeau de Charette. Mais l'héroïsme avec lequel le père accepte son double sacrifice est pour le jeune mobile une nouvelle et puissante leçon. Aussi le remercie-t-il avec effusion de cet exemple, qui l'affermira lui-même :
u Tu es le meilleur des pères et le plus généreux des citoyens. Comment n'aurais-je pas un peu de courage et d'abnégation, quand tu montres toi-même tant d'énergie et une si grande force de volonté, dans répreuve que nous traversons ensemble ? C'est
(1) Lfittre inédite, du 23 octobre 1870.
ton sang qui coule dans mes veines, et, quoi qu'il advienne, quel que soit le péril, bon sang ne peut faillir : je serai toujours un Chesnelong. Je serai courageux, parce que j'ai fait d'avance, si Dieu l'exige, le sacrifice de ma vie. Je serai confiant, parce que l'espérance est le plus grand des soutiens ; je serai résolu, parce que, ayant accepté un devoir, je tiens à le remplir en homme d'honneur. C'est la seule profession de foi qu'ait à faire un soldat, et je la fais sans peur et sans jactance ; c'est mon cœur qui me la dicte.
» Tu as l'espoir de nous voir, Joseph et moi, revenir sains et saufs. Je ne me dissimule pas les périls de maladie, de blessures et de mort même que nous courons ; mais, comme toi, je compte sur un heureux retour. J'ai foi dans la protection de Dieu ; j'ai foi dans les prières que tu lui adresses pour nous et dans celles de ma mère chérie, qui, partant d'une âme si saintement pieuse, doivent être d'une puissante efficacité.
» Et, quand il nous sera domié de nous retrouver tous à notre foyer, quelle joie! quelle joie ! Comme nous nous embrasserons avec bonheur ! Et puis, nous reprendrons, Joseph et moi, une nouvelle et meilleure campagne, toujours avec la même cocarde et la même gaîté de cœur (1). »
L'ancien député d'Orthez, privé de ses fils, ne se contente pas de fai^-e bonne contenance, il les excite luimême à ge sacrifier sans léserve au salut du pays ; mais duand il écrit à ses amis, son cœur se soulage en cris de qétresse et en supplications éperdues au Maître de la vie.
« Pierre est au feu, s'écrie-t-il, priez pom* lui ! Il est à Chagny, où sa petite armée attend chaque jour les Prussiens... Peut-être s'est-il battu hier, peut-être
(1) Lettre inétlito, du 2.') octobre 1870.