CHAPITRE VIII
se bat-il aujourd'hui; l'angoisse nous déchire. Il est, lui, plein d'entrain et de courage ; ses lettres, qui nous font pleurer et fiémii, sont notre consolation et notre orgueil. »
Puis, faisant allusion à l'aîné : « Mon Dieu ! que ferions-nous si ces deux enfants nous étaient enlevés ?... Priez pour eux, priez pour nous !... Venez-nous en aide ; nous avons besoin de vos mains tendues vers le ciel. Que ces enfants nous reviennent, ô mon Dieu ! Miserere ! miserere ! y> (1)
L'annonce des succès de Pierre calme, de temps en temps, cette cruelle anxiété. Non seulement il résiste aux privations, aux marches forcées, aux nuits glaciales et sans abri ; mais son entrain et son endurance conquièrent à ce point ses camarades que, sous-lieutenant depuis quelques semaines, il est nommé lieutenant au choix.
Ne pouvant vivre côte à côte, les deux frères s'encouragent, par lettre, à rester unis, selon la tradition familiale, et à vivre par la pensée avec les ancêtres" disparus. Citons encore ces lignes, d'une si délicate inspiration, adressées de Sathonay, par le mobile, à son frère le zouave : « Au moment où tu écrivais ta lettre du 16 novembre, je priais Dieu pour mon grand-père, et je demandais qu'il me fût donné un peu de son caractère et de son cœur. Je me prends quelquefois à penser à notre pauvre défunt comme s'il nous appartenait encore, et cette pensée me fait toujours du bien. D'ailleurs, on ne meurt pas chez nous, on change de vie, et, quand on quitte cette terre, on se retrouve au ciel. Ici-bas, nous apprenons à aimer. C'est là-haut qu'on aime pleinement. Il me semble pom*tant que l'apprentissage de tendresse que nous faisons dans l'intimité de notre foyer a quelque chose en lui de l'aurore céleste. N'es-tu pas de mon
(1) Lettres, du 8 novombro 1870 et du 13 janvier 1871, .adressées à M"'" de Guérines.
avis ? C'est d'un cœui qui t'aime bien qu'a jailli cette pensée. Que cette feuille, en te l'apportant, te dise aussi toute mon affection de frère et d'ami (1). »
Cependant l'heure critique approche pour le pauvre lieutenant. Son bataillon vient d'être dirigé sur Besançon ; les Prussiens sont à cinq lieues ; l'ordre d'aller au feu est imminent. Pierre tient à en avertir son père : ('J'ai pressenti, dit-il, cet ordre hier soir. J'ai mis tous mes papiers en règle. Je me crois prêt à paraître devant Dieu, et cette confiance fera ma force à l'heure solennelle. Si nous partons, j'ajouterai un mot à cette lettre ; s'il m'est permis de le faire, je vous adresserai aussi mon adieu avant la lutte. En tout cas, crois bien, cher père, que je ferai mon devoir de bon Français, et que je sauvegarderai mon honneur en toute éventualité (2). »
Le jeune lieutenant a calculé juste. Le 12 janvier 1871, première rencontre avec les Prussiens ; un obus tombe à deux pas de lui, mais une. épaisse couche de neige l'empêche d'éclater. Le lendemain, nouvel engagement, mais plus meurtrier. Cette fois, un obus éclate à ses côtés, et un fragment de l'engin passe entre ses jambes, sans l'effleurer. Le 14 et le 15, la mitraille lui enlève plusieurs hommes : >[ Dieu m'a protégé jusqu'ici, écrit-il. L'épreuve rend bon chrétien. Je prie Dieu avec ferveur soir et matin, et ma pensée s'élève instinctivement vers Lui à chaque instant du jour (3). »
Il devait voir de plus près encore le danger. L'armée de l'Est est devant Héricourt, occupé par les Prussiens. On a songé à prendre d'assaut cette position formidable. et Pierre Chesnelong a été désigné, par son colonel, pour marcher, à la tête du régiment, avec sa compagnie. Il doit la déployer en tirailleuse, afin de soutenir la colonne.
(1) Lettro in(';dite, du 21 novcinluc IS70.
(2) Id., du 3 janvier 1871.
(.'?) fd., du 18 janvier.