CHAPITRE VIII
« J'avais déjà commencé le mouvement, dit-il, sachant bien que je marchais à la mort, mais décidé à faire mon devoir en homme d'honneur. J'avais caché à mes hommes le danger qu'ils couraient, et j'étais content de leur attitude. Au moment où, arrivés sur la crête, nous recevions les premiers obus, le général accourt à bride abattue, m'arrête et me demande où je vais.
« J'exécute un de vos ordres, mon général. — Faites demi-tour, et revenez à votie place de bataille. » ( 1 ) Les généraux avaient reconnu la position imprenable. Mais on avait remarqué l'intrépidité du lieutenant. On le proposa de nouveau pour l'avancement : quelques jours plus-tard, il était capitaine.
Cependant les Prussiens marchent sur Pontarlier. S'ils devinent le mouvement des troupes françaises, ils peuvent les envelopper et leur barrer le passage. Pour éviter de voir son armée prisonnière, Bourbaki prend le parti de la jeter en Suisse. Ce sera, hélas ! le désarmement : mais on aura échappé à la honte de la défaite.
« Le sang a monté à ma face déclare le capitaine Chesnelong, quand j'ai dû rendre mon sabre ; je rougissais d'humiliation en regardant l'oiïîcier suisse à qui j'ai dû le remettre. C'était un ami de la France ; sa sympathie répondait à mon émotion. »
Et, après le récit des maux inouïs que viennent d'endurer ses compagnons de misère, il ajoute, s'adressant à son père : u Si la guerre continue, ce sera dur de vivre en exil. Ce dernier cas échéant, je te pose une question : réponds-moi. Me permettrais-tu de quitter la Suisse, si une occasion d'évasion s'otïrait à moi, pour rentrer en France, et recommencer la campagne en repartant comme soldat ( (2) >' Ce vœu héroïque ne devait pas s'accomphr : la guerre ne continua pas.
(1) Lettre inédite, du 22 janvier 1S71.
(2) /'/.. datée de Berne. le 0 fé\ rier 1S71.
Un mois plus tard, le vieux foyer d'Orthez revoyait la famille au complet.
" Dieu nous a fait des grâces merveilleuses, écrivait l'heureux père ; mon cœur déborde de reconnaissance envers lui, et vous ne vous étonnerez pas qu'il se fond de tendresse pom- ceux qu'il m'a rendus (1). »
Il fallait suivre avec quelque détail cette expédition du remarquable officier que fut, avant même sa vingtième année, le capitaine Chesnelong. Dans ces lettres débordantes de foi et de patriotisme, on discerne déjà la noble droiture qui éclatera plus tard, aux assises de Lille, lorsque l'officier devenu avocat entreprendra de défendre, contre une éclatante conjuration des haines maçonniques, la cause de l'innocence. On trouve aussi, dans cette précoce bravoure, l'explication de la décoration accordée de bonne heure, par M. de Freycinet, au fils d'un adversaire politique.
Malgré ses angoisses paternelles, Chesnelong n'a pas cessé, même pendant la guerre, de tenir sa maison et sa table ouverte à ses amis de la région. L'abbé Barbe aime toujours à se délasser d'une station d'avant ou d'une mission dans l'intimité de la maison d'Orthez.
Les amis politiques, les électem-s influents, en particulier M. de Laborde-Noguès, ]MM. Louis et Barberen, d'Oloron, ne manquent pas de venir, eux aussi, s'entretenir avec Chesnelong des événements qui se précipitent. Ils rêvent toujours de le rendre à la vie publique.
Un armistice a été conclu. La France, à bout de ressources et épuisée de sang, veut la paix. Malgré sa soif de dictature, Gambetta ne peut se refuser désormais à laisser élire une Assemblée Nationale chargée de traiter
(1) Lettre du 27 mars 1871.
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avec l'ennemi. Mais quelle sera cette Assemblée ? Les masses populaires ne sont guère républicaines. Le scrutin du 8 février ne ramènera-t-il pas un gouvernement réactionnaire, prélude d'une nouvelle monarchie ? Cette crainte hante péniblement le tribun.
Hors de lui à la pensée de voir péricliter son œuvre, Gambetta, publie, le F*" février, un décret frappant d'inéligibilité tous les anciens députés qui, sous l'Empire, ont accepté le patronage du gouvernement.
Ce décret n'atteint pas Chesnelong, qui, pour les motifs que l'on sait, a décliné toute candidature ; mais un tel abus de pouvoir le révolte, et il écrit à Gambetta une lettre indignée : « Je proteste comme citoyen, dit-il, au nom de la souveraineté nationale que votre décret mutile dans ses inviolables prérogatives, et aussi au nom de la situation du pays, que la dictature révolutionnaire conduirait aux abîmes, et qui ne peut être sauvé que par l'effacement de toutes les défiances haineuses et l'union de tous les patriotismes sincères sur le terrain du droit et de la liberté (1). »
La dictature révolutionnahe, telle était bien la note de ce gouvernement d'ambitieux groupés sous la férule d'un sectaire passionné. Chesnelong, qui avait cru, un instant, à la possibilité d'une République honnête et conservatrice, fut vite désabusé. L'avenir allait affermir, à cet égard, ses convictions.
Le décret d'inéligibilité ayant été rapporté deux jours après son apparition, on procéda, le 8 février 1871, au scrutin d'où sortit l'Assemblée Nationale, et qui mit fin au gouvernement de Gambetta.
Faite sous les yeux, et, pour ainsi du'e, sous les canons de l'ennemi, cette élection parut d'abord un acte sauveui'. Elle groupait ce que la France contenait alors de
(1) cil. Chosnelong, Mémoires, t. II, p. 2:50.
plus intègre, de plu.s éclairé, de plus religieux, et, pour tout dire, de plus honorable.
Convoquée à Bordeaux, l'Assemblée conféra immédiatement à M. Thiers le titre et la fonction de a chef du pouvoir exécutif de la Répubhque française. » Le choix était commandé par les longs services de l'illustre homme d'État, et surtout par les élections multiples dont il avait été l'objet dans plus de vingt départements. Mais on s'étonna de voir cette Chambre, composée en majorité de monarchistes, élire comme président un républicain déterminé, Jules Grévy.
On apprécia davantage l'habileté de M. Thiers, qui, désirant faire assumer par tous les partis la responsabilité de la paix onéreuse qui allait s'imposer, constitua un ministère où se trouvaient représentées les plus diverses opinions- (1)
Il fallait aller au plus pressé. L'armistice accordé pour faire les élections était sur le point d'expirer.
M. Thieis, accompagné de M. Jules Favre, ministre des Affaires étrangères, se rendit à Versailles, afin de traiter avec le vainqueur des conditions de la paix.
Il a raconté, plus tard, devant Chesnelong, son entrevue avec Bismarck, ses efforts désespérés pour garder Belfort à la France, l'âpre discussion après laquelle il tomba, brisé de fatigue, sur un lit de camp, l'accès de pitié du chancelier poméranien, qui, le voyant endormi dans une pièce glaciale, jeta sur lui son propre manteau de guerre, enfin la victoire chèrement achetée du diplomate français, qui arracha aux griffes de l'envahisseur <( la clef de la maison. »
— « Je ne sais rien de plus poignant que ce récit, » déclarait Chesnelong. Les journaux allaient lui apporter,
(1) On sait qno l'élément répuhlicain fut ropré.^enté, dans le ministère, par MM. Jules Fa\re, Dufour, Jules Simon, Ernest Picard et l'umiral Pothunu; rélémont conservateur, par MM. lo baron de Larcy. Lambrecht, lo général do Cissey et Pouyer-Qucrtier.