‹ Chesnelong, sa vie, son action catholique et parlementaireChapitre 89 sur 302 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

dans sa solitude d'Orthez, des détails plus navrants encore.

Les conditions de la paix, dures, humiliantes, terribles, avaient été notifiées à l'Assemblée de Bordeaux par les deux messagers. Demander cinq milliards à la France épuisée, subir la proclamation de l'empire d'Allemagne en plein palais de Versailles et l'entrée triomphale de Guillaume à Paris, c'était peu. Le sacrifice dans sa eu- ])rême horreur, c'était de livrer au vainqueur, malgré leurs protestations désespérées, l'Alsace et la Lorraine. L'Assemblée ne s'y résignait pas. Au préinier mot de cette cruelle amputation, le député alsacien Keller, l'ami et compagnon d'armes de Chesnelong, (1) s'élança à la tribune, et fit entendre, au nom de ses compatriotes, de telles clameurs désespérées, que les députés hésitèrent longtemps à consommer l'abandon.

Il fallut accepter l'inévitable. Thiers voulait, du moins, procurer à ses concitoyens la faculté de travailler en paix au relèvement. Il convia donc tous les députés, sans distinction de parti, à faire converger leurs efforts vers la réorganisation financière, militaire et économique du pays, s'engageànt, de son côté, à n'incliner la question constitutionnelle, ni vers une solution monarchique, ni vers une solution républicaine, en sorte que, l'heure venue, l'Assemblée pût adopter, en toute indépendance, une constitution définitive. C'est ce qu'on appela le <( pacte de Bordeaux ». Plus que personne, Chesnelong s'en réjouie. Il ne croyait plus au salut par la République, et il appréciait grandement la liberté de le chercher ailleurs.

Pendant les loisirs de son séjour à Orthez, il avait réfiéchi. Sans doute, le retour de l'Empire était, pour le moment, impossible; sans doute, la forme républicaine répondait aux idées, d'ailleurs fort discutables, de souve-

(l) 11 avait été réélu en ISOO.

raineté populake de plus en plus répandues. Mais n'étaitil pas à craindre qu'une RépubUque gouvernée par des conservateurs inspirât de secrètes défiances aux ennemis de la forme monarchique, et que, si elle passait aux mains des républicains de conviction, ceux-ci, poussés par les sociétés secrètes, fissent prévaloir peu à peu un jacobinisme oppresseur des consciences ? Dans les deux cas, la République ne serait-elle pas impuissante à fonder l'ordre et à restaurer la liberté ?

D'autre part, les politiques honnêtes et consciencieux n'étaient-ils pas généralement monarchistes, et le parti républicain ne s'était-il pas recruté principalement parmi les déclassés, les brouillons, les superbes et les incroj^ants? Et de ce fait, la République n'était-elle pas condamnée à porter au pouvoir aes hommes dont l'influence serait néfaste au pays ?

Ces considérations inclinaient de plus en plus Chesnelong vers la monarchie traditionnelle représentée par le comte de Chambord. S'il n'avait pas appartenu jusqu'alors au parti royaliste, c'est que les représentants les plus en vue de ce parti, par scrupule de fidélité au seul pouvoir estimé légitime, s'étaient tenus à l'écart des fonctions publiques, tandis que, derrière tout gouvernement de fait, Chesnelong avait toujours vu la France, et avait volontiers servi les institutions visant à la préservation sociale.

Le jour où il fut convaincu de l'impuissance de la Répubhque à maintenir l'ordre dans la liberté, il prit nettement son parti. Persuadé qu'avec la monarchie restaurée sur la base du principe d'hérédité, et fortifiée par une sage coopération du parlement, la liberté n'aurait plus la fragilité d'une conquête d'un jour; prévoyant que son pays grandirait en Europe de tout l'éclat dont la maison de France était l'héritière, il se rallia sans réserve au comte de Chambord.

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111 ne le connaissait encore que par ses lettres publiques ; mais l'accent de loyale franchise qu'on y discernait l'avait rapidement conquis. Il savait, d'ailleurs, que les fils du roi Louis-Philippe consentiraient à reconnaître les droits de leur cousin, et que les partisans de la branche cadette escomptaient déjà cette reconnaissance officielle pour fusionner avec les légitimistes.

En attendant l'heure de l'action, voici comment Chesnelong concevait le régime qui, selon lui, relèverait le pays : « Des institutions décentralisatrices à la base ; la représentation nationale garantissant, au sommet, un contrôle efficace, qui ne fût pas cependant une absorption de l'autorité royale ; — l'ordre moral préservé par le respect des croyances rehgieuses et par des exemples venus de haut ; l'ordre matériel s'appuyant sur le ralliement de toutes les forces conservatrices autour du pouvoir ; — la France pacifiée, retrouvant au-dehors de fortes alliances, se relevant au-dedans dans la sécurité, dans le travail, dans la concorde, tout cela à l'ombre ^'un pouvoir qui ne serait, ni le produit d'une insurrection victorieuse, ni le résultat d'un coup d'audace, ni l'émanation d'un caprice populaire, mais qui représenterait la nation renouant, par un acte de sagesse, le présent au passé, le progrès à Ja tradition, les aspirations modernes au droit historique, et les réconcihant dans un accord fécond (1),)) tel était, de plus en plus, l'objet de son rêve et de son espoir.

De nouvelles catastrophes allaient, hélas ! Ten distraire. Pendant que l'Assemblée Nationale et M. Thiei's négociaient la paix avec TAUemagne, une insurrection formidable se préparait à Paris. Elle éclata

(1) Ch. Chesnelong, La Vampofinc monarchique d'oclobre 187.'^. p. 4.

le 18 mars, et, bénéficiant, par la fatalité des circonstances, des engins réunis, pendant le siège, contre les Prussiens, elle ne tarda pas à inspirer de sérieuses alarmes.

Impossible d'organiser la résistance dans la capitale, où, sur tous les points, les insurgés avaient des complices. M. Thiers n'hésita pas à la quitter pour se rendre à Versailles, où l'Assemblée Nationale se réunit deux jours plus tard.

Il y appela aussitôt toutes les troupes réunies à Paris, et, en présence de l'ennemi toujours campé dans la banlieue de la capitale, c^ui feignait de protéger le parti de l'ordi'e, mais qui, sous main, attisait la Révolution, les hostilités commencèrent. En un instant, lé mot d'ordre de la révolte avait été porté à tous les coins de la France ; Lyon était en ébuUition ; Duportal proclamait la Commune à Toulouse ; Esquiros allait terroriser Marseille.

Le spectacle de cette suprême honte infligée à son pays mit, une fois de plus, Chesnelong à la torture. Il avait consenti à donner ses fils pour repousser l'invasion étrangère ; le cœur brisé mais l'âme sereine, il les avait envoyés sous le feu des mitrailleuses prussiennes, et n'avait cessé de leur crier, d'une voix que les sanglots n'altéraient point : « En avant pour Dieu et pour Iv pays ! » Et maintenant qu'il les avait retrouvés fortifiés par l'épreuve et grandis par l'héroïsme du sacrifice, il faudrait les faire rentrer dans la fournaise, avec mission, cette fois, de combattre des Français et de barrer le passage à l'émeute ! C'en était trop ; aussi le pauvre père supplie-t-il la Providence de détourner de lui ce calice : « Sauvez-nous, s'écrie-t-il, Seigneur, sauveznous !... Quoi ? nous allons nous entr'égorger sous les veux de l'ennemi !... Mes pauvres fils qui m'étaient revenus sains et saufs !... Et ils n'avaient eu à combattre que l'étranger !... l'étranger qui nous excite et nous

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