CHAPITRE VIII
prince lui fit savoir que, pour le moment, cette démarche ne serait pas agréée. On ne tarda pas à savoir pourquoi.
Le 5 juillet paraissait un manifeste, daté de Chambord. Dans un langage d'une parfaite loyauté et d'une admirable noblesse, mais d'une netteté qui ne laissait aucune place à l'illusion, le prince parlait d'abord « d'une condition qu'il ne devait pas subir », et, plus loin, « du seul sacrifice qu'il ne pût pas faire à son pays, celui de son honneur « ; puis, ayant i appelé les souvenirs et les gloires du drapeau blanc, il terminait par cette solennelle déclaration : « Français, Henri V ne peut abandonner le drapeau d'Henri IV. »
Chesnelong était l'homme de la mesure et de la sagesse. Il savait que le retour à l'ancien régime était un épouvantail dont les radicaux abusaient traîtreusement; mais il craignait l'effet du drapeau blanc sur les masses simplistes et facilement irritables. De plus, il aimait le drapeau sous lequel venaient de combattre ses fils ; il fut un moment décontenancé, et ne cacha pas sa déconvenue : ( Non, s'écria-t-il, jamais la France, qui, depuis près d'un siècle, a, sous les plis des trois couleurs, gagné ou perdu cant de batailles, jamais l'armée, qui a tant souffert pour son drapeau, jamais l'universalité du parti de l'ordi'e n'acceptera de répudier un emblème trempé du sang encore tout chaud de ses enfants... Le drapeau tricolore a combattu l'étranger et l'émeute ; il est en possession ; ne soulevons pas cette formidable difficulté (1). »
Par le fait même du manifeste, la difficulté était soulevée. Bon gré, mal gré, il en fallait tenir compte. Chesnelong le reconnaît deux joui's après : « Le manifeste du comte de Chambord, dit-il, m'a vraiment démonté. C'est fier, c'est noble, c'est chevaleresque, et l'inhabileté
(1) Uttro du i) juillet 187 1 à M'" do Guérines.
politique ne fait, sans doute, que mettre en relief la grandeur morale — ou épique — de cette attitude. Mais, au point de vue de l'avenir, est-ce mieux ?... Ce que je constate, c'est que, dans le moment actuel, voilà une solution désirable et attendue qui devient une impossibilité (1). »
Chesnelong croyait trop au patriotisme du comte de Chamboid pour admettre la permanence de l'obstacle. Il en vint à penser que le prince, mieux éclairé sur le véritable esprit de la France, ferait, un jour, sans rien sacrifier de ses principes, les concessions opportunes. Il le désirait, en tout cas, si vivement, que, escomptant le changement d'attitude du prince, il laissa ses amis poursuivre la campagne qui devait le faire rentrer lui-même dans la vie publique.
Depuis le retour de ses fils, il ne pouvait plus opposer les intérêts de sa famille et de sa maison à ceux qui le suppliaient de rendre son concours aux affaires du pays. Dès la fin de juin, avant la publication du manifeste, il s'était laissé porter comme candidat au Conseil général, pour le canton d'Orthez.
C'était un acte de courage. Les absurdes récits répandus, après la chute de l'Empire, sur son action en faveur du plébiscite et sur sa participation à la déclaration de guerre avaient laissé des traces, et il ne Tignorait pas. Ce qu'il n'aurait pu prévoir, c'est la mauvaise foi et l'acharnement avec lesquels on combattit sa candidature à l'assemblée départementale.
Il avait pour concurrent un protestant, M. Vidal, qui fit de la lutte une affaire de rivalité religieuse.
Sans égards pour l'impartialité bienveillante avec laquelle le maire d'Orthez avait tiaité les protestants de
(1) L«<ttn- du 11 juillet à M»" de Guérines.