CHAPITRE VIII
cette ville, on ne voulut considérer que le défenseur de l'Église romaine et du pouvoir temporel du pape. Ce furent quatre mois de diffamations, de calomnies, de rumeurs insensées.
Chesnelong voulut répondre aux injures par d(is raisons. A l'accusation vague, mais réitérée, de bonapartisme, il opposa, au cours de sa profession de foi; la déclaration suivante :
(' J'ai tenu, en homme d'honneur, le serment que j 'avais prêté au régime tombé. Je croirais me manquer à moi-même si j'insultais à sa chute. Mais je la tiens pour définitive, et, s'il est un parti qui travaille au retour de l'Empire, je n'appartiens pas à ce parti. »
Après avoir rappelé que la cause de la souveraineté pontificale, défendue par lui, était celle de la liberté des consciences catholiques, et qu'en parlant en faveur du pape, il avait barré le passage, un instant du moins, aux funestes ambitions italiennes, il abordait, avec la même fière sérénité, un autre grief, le plus injuste et le plus odieux :
u Je n'accepte ni pour mes amis ni pour moi-même cette sorte d'exécution sommaire qui, au mépiis de la réaUté des faits et de l'évidence des intentions, réprouve, comme autant de compUces de la guerre, tous ceux qui votèrent le plébiscite, ou au moins "ceux qui lui prêtèrent un appui public. Nous n'eûmes d'autre pensée, vous le savez bien, en nous associant au vote plébiscitaire, que d'opposer une barrière à la Révolution déjà menaçante, par la consécration des franchises parlementaires nouvellement inaugurées. La question de la guerre y resta absolument étrangère. Elle n'était pas née ; elle n'était pas même pressentie ; elle ne se mêla à aucun degré aux préoccupations du vote... La vérité, c'est qu'au moment où la question de la guerre fut portée devant le Corps législatif, je nw séparai du gouvernement
et de la majorité pour me joindre aux quatre-vingt-trois députés qui essayèrent d'arrêter la résolution fatale en votant pour la communication des pièces diplomatiques demandée par M. Thiers et refusée par le ministère. Voilà le fait public, officiel, incontestable. Je fais un appel à la loyauté de tous les hommes sans parti pris ; qu'elle prononce ! »
On n'osa répliquer ; mais si forte était la coalition des haines protestantes et radicales, que le premier tour de scrutin n'aboutit qu'à un ballottage.
Ce résultat stimula le zèle des amis de Chesnelong. Regardant son succès comme leur victoire, les catholiques s'entendirent pour lui assurer la majorité ; on vit même, dans leur camp, des dévouements méritoires, comme celui du cmé de Ramons, qui, paralytique et impotent, se fit porter à la mairie pour assurer une voix de plus à son candidat (1).
Cette fois, Chesnelong obtint trois cent cinquante suffrages de plus qu'au premier scrutin : il était élu. C'était le 15 octobre; le Conseil général se réunit aussitôt.
Chesnelong dut quitter, de nouveau, le doux nid d'Orthez, où, depuis plus d'un an, il avait repris les habitude? familiales, et s'installer, à Pau, dans la froide atmosphère de la vie d'hôtel. Dès la première séance, il fut nommé vice-président.
Le gouvernement venait de lancer l'idée de l'instruction obhgatoire, et, docilement, le préfet des Basses- Pyrénées demandait un vœu en faveur de cette mesure. Le nouveau conseiller vit tout de suite que l'instruction primaire, décrétée obligatoire, deviendrait, le jour où l'école serait athée, la pire des tyrannies, et il prit nettement position contre le vœu demandé à ses collègues. Il
(1) Cf. Protestation adressée à Messieurs les membres du Conseil général des Basses-Pyrénées contre l'élection de M. Charles Chc^nelony. — Brofhiire imprimée à Orthez.
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plaida tarie et si bien en faveur de la bberté, qu'il obtint une majorité contre la motion.
C'était un succèB, dans une question qui dépassait de beaucoup les intérêts locaux. Telle avait été sa puissance de parole et l'énergie de son attitude, que, l'incident une fois clos, sa candidature aux prochaines élections parlementaires fut proposée, convenue, et en quelque sorte acclamée par tous les hommes d'ordre, sans distinction de nuances.
On ne savait pas l'événement si proche pour Chesnelong. Avant de le suivre de nouveau dans l'arène électorale, jetons un rapide regard sur sa vie domestique dans cette ville de Pau, dont les grandioses horizons ne lui font pas oublier la vallée d'Oithez.
L'emploi de ses journées ne diffère guère de celui que lui imposaient jadis ses fonctions de. député. Matinée consacrée au travail de cabinet, aux visites, aux réunions de commissions ; heures de l'après-midi absorbées par les séances du conseil ; soirées prises par les devoirs du monde : « C'est la vie parlementaire dans un plus petit cadre, et plus intense, parce que les préoccupations se condensent en un très court délai (l). »
Des pensées d'un autre ordre lui permettent de faire face à cette rude besogne. Avant même d'être élu conseiller général, il a demandé à l'abbé Barbe son concours pour une nouvelle retraite, qu'il veut faire en famille, afin de se prémunir contre la dissipation de la vie publique.
Le missionnaire promet d'être à sa disposition entre l'avent et le carême ; mais, avant d'entrer dans le recueillement auquel il aspire, le conseiller général va connaître un surcroît de labeur.
(1) Lettre du 16 novembre 1870, à M"* de Giiérines.
L'amiral Jauréguiberry, député de Bayonne, ayant démissionné, son département fut mis en demeure, au mois de décembre 1871, de lui donner un successeur. Avant de se séparer, le Conseil général avait exprimé le vœu de revoir Chesnelong en possession d'un siège de député. L'heure semblait venue d'agir : tous les conservateurs qui, avant les élections du 8 février, avaient promis leurs voix à Chesnelong, le sommèrent de se porter candidat.
Un scrupule de délicatesse le retenait. Un homme de haute valeur morale et intellectuelle, M. de Laborde- Noguès, qui, le 8 février, avait accepté la candidature refusée par lui, avait obtenu près de quarante mille suffrages. Mille voix seulement lui avaient manqué pour le succès. N'était-il pas le candidat désigné pour l'élection de Bayonne ? Chesnelong le pensait, et ne songeait qu'à s'effacer devant lui. Mais quand M. de Laborde-Noguès. avec une spontanéité pleine de bonne grâce et de franchise, l'eut engagé à entrer en campagne ; quand les conseillers généraux des Basses-Pyrénées, par une lettre rendue publique, eurent joint leurs instances à celles de ses amis, Chesnelong n'hésita plus à tenter la fortune.
C'était accepter la lutte contre une coaUtion plus acharnée encore que celle qui l'avait combattu en octobre. Protestants, radicaux de toutes nuances, sectaires sans principes se liguèrent de nouveau contre l'homme qui incarnait les idées d'ordre, de fidélité au catholicisme et de dévouement sans condition aux intérêts de la patrie. D'autre part, tous 1(S conservateurs influents du département, MM. Larrabure, Xavier Dufaur, Barberen, Dutey-Harispe, se mirent en campagne en faveur de leur ami, et le clergé, encore puissant sur les populations béarnaises, n'épargna pas son appui.
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Chesnelong avait deux concurrents: l'un, M. Guillemin, honorable, mais sans influence, l'autre, M. le marquis de Noailles, républicain de fraîche date, que Thiers avait suscité pour barrer le passage à un royaliste qu il redoutait.
Craignant de perdre l'appui des conservateurs, le préfet, M. de Nadaillac, n'osa prendre en main la candidature de M. de Noailles ; il encouragea même sous main celle de Chesnelong (1). Des hommes de grande autorité, comme M, de Gontaut-Biion, récemment nommé à l'ambassade de Berlin, et le baron de Mackau, ancien député de l'Orne, applaudissaient aux efFor\s de Chesnelong, tout en reconnaissant les difficultés de la campagne (2).
Elles étaient énormes. Privée de l'appui du préfet, n'ayant à présenter que deux candidats peu populaires, la faction jacobine répandait partout, comme mot d'ordre, l'abstention. De plus, Chesnelong ne pou vait arborer un drapeau politique d'une couleur nettement accusée. Opposé à l'établissement définitif de la République, détaché du parti bonapartiste, il était retenu, dans l'expression de ses préféienccs royalistes, par le manifeste de Chambord. Aussi abusait-on contre lui d'une réserve que lui impesait la loyauté, aussi bien que
(1) Il lui écrivait, le 16 décembre 1871 : " M°"= de Xadaillac me jnande qu'elle a dîné jeudi en nombreuse compagnie chez M. le président de la République, et que chacun faisait les vœux les plus N'ifs en votre faveur, sauf le président, qui désirait voir M. Larrabure se présenter, et qui lui écrivait même en ce sens. > — Lettre inédite.
(2) M. de ^lackau lui faisait prévoir que les soucis ne cesseraient pas avec la campagne électorale. Après l'avoir félicité de ses cliances de succès, il ajoutait : « Pourquoi me faut-il avouer que mon affection vous plaint d'aller, en ce moment, occuper un siège à l'Asseniblée Nationale ? Combien il eût mieux valu pour vous que cette éventualité ne se fût produite que plus tard ! 11 y a, à mon avis, dans cette Chambre honnête, mais passionnée, si peu de clioses possibles, au moins en ce moment ! Vous lui apporterez votre fermeté habituelle et votre sens politique, dont l'alliance est si nécessaire. Puissiez -vous et rt- écouté ! ■ — Lettn' iii>"'lit.', .In l>< .I.'<-.>mi't.- 1^71.
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la prudence. « Qu'il ose dire ce qu'il veut ! » répétaient ses adversaires.
Il dédaigna ces provocations, et s'en tint fièrement à son programme de politique conseivatrice : « Ni césarisme, ni jacobinisme, déclara-t-il. Le pays audessus des partis, et son salut avant tout ! Je prends l'engagement et je garde la liberté de ne jamais faillir à cette règle de conduite. J'aimerais mieux renoncer à l'honneur de vos suffrages, que d'accepter, avec un mandat plus impératif, un mandat diminué (1). »
Tant de désintéressement et de courage finirent par faire impression. En vain, par une manœuvre indigne de lui, l'ancien concurrent de Chesnelong, M. Lacaze, fit-il publier, à la dernière heure, une lettre destinée à égarer l'opinion, le conseiller général d'Orthez obtint, le jour du scrutin, 50.000 voix sur 90.000 votants : il était élu.
L'Assemblée Nationale était en plein travail ; il y fallait prendre place au plus tôt. Chesnelong dut, encore une fois, interrompre des relations qu'un séjour de plusieurs mois avait fortifiées ; il dut, chose plus douloureuse, déserter un foyer où se rétrécissait la belle comonne d'enfants qui en avait fait la joie. Au moins adressa-t-il à tous un adieu courageux et tendie.
Sorèze même eut sa visite. Un de ses fils, Hylas, y achevait alors ses études. Sur les instances du P. Mourey, directeur de l'école, le nouveau député y prononça un vibrant discours. Quelques jours plus taid, le train de Bordeaux l'emportait vers Paiis.
( 1 ) Profession do foi avant l'élection.
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l'assemblée nationale. — ATTITUDE VIS-A-VIS