‹ Chesnelong, sa vie, son action catholique et parlementaireChapitre 93 sur 302 · DR M. THIERS. — DEBATS SUR LA QUESTION ROMAINE · texte numérisé non relu

DR M. THIERS. — DEBATS SUR LA QUESTION ROMAINE

— DÉBUT DE l'action SOCIALE DANS LES ŒUVRES

C'est le 7 janvier 1872 que le vote de ses concitoyens avait envoyé Chesnelong à Versailles. Lorsqu'il y arriva seul, en plein hiver, l'esprit préoccupé de la lourde tâche qu'il allait assumer, une étrange angoisse l'étreignit.

Avec son palais vide, ses immenses avenues et son parc au silence inviolé, Versailles éveille, en tout temps, l'idée d'une somptueuse nécropole. Au moins l'art et le souvenir ont-ils jeté sur cet asile de nos vieilles gloires un voile de beauté qui en charme la mélancolie.

En 1872, à quelques mois de la Commune, à quelques semaines du départ des Prussiens, tout charme avait disparu. Partout, dans les maisons comme dans les rues, la trace de violences haineuses et grossières. Dans le parc, non loin des bassins brisés, les troncs d'arbres abattus rompent l'alignement des solennelles allées; les dieux de marbre gisent mutilés et salis ; enfin le château de Louis XIV. aménagé pour l'Assemblée Nationale, subit le va-et-vient et les commérages des journalistes, là même où se tenait jadis le conseil du roi

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Plus de calme dans cette ville envahie par le gouvernement et S2S divers services ; plus d'espace pour le logement des étrangers ; les députés arrivés en février 1871 ont dû élire domicile dans des salles du château converties en dortoir.

L'année suivante, le départ d'une partie des troupes avait diminué l'encombrement; Chesîielong put trouver un modeste logement meublé, sous le toit d'une famille qui se chargea même de préparer s?s repas. Un député béarnais, qu'il comptait depuis longtemps parmi ses amis, M. Xavier Dufaur, lui facihta les premiers arrangements.

Peu de jours après son arrivée, il prenait contact avec l'Assemblée. De nombreux collègues du Corps législatif, MM. Magne, Desseilligny, Boduin, Daguenet, lui firent fête. M. Lacaze lui-même, son vieil adversaire, lui • tendit la main en souriant. Sa bonne humeur allait vite triompher de la tristesse de l'heure et du lieu.

D'ailleurs, le labeur qui allait le saisir ne laissait aucune place à l'ennui. Jamais Chambre n'avait été aussi occupée que l'Assemblée Nationale. A peine restait-il aux députés, dans l'intervalle des séances publiques et des commissions, quelques instants pour un rapide voyage à Paris.

Lorsque Chesnelong arriva à Versailles, on discutait l'impôt sur les matières premières, qui suscitait contre Thiers une formidable opposition. Il s'agissait de savoir si les produits employés à la fabrication des tissus, comme la laine, le lin, le coton ou la soie, seraient frappés, à leur entrée sur notre territoire, d'un impôt de 20 pour 100. Le président prétendait tirer de cet impôt une notable partie des recettes destinées à gager son récent emprunt pour la libération du territoire. La

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plupart des députés voyaient dans cette mesure protectionniste une gêne pour les produits du travail national et une occasion de représailles pour l'étranger, qui ne manquerait pas d'entraver nos exportations. Mis en échec sur cette question, Thiers, qui ne supportait déjà plus d'avis différents du sien, donna sa démission.

Chesnelong avait voté avec la majorité, parce qu'il croyait à une erreur économique du président ; mais, en présence de sa détermination aussi inquiétante que brusque, il approuva la démarche de l'Assemblée, qui fit immédiatement porter à M. Thiers des propositions d'entente.

11 fut amené, peu après, à se prononcer de nouveau contre l'avis du président. Nombre de députés, qui avaient leur appartement à Paris, et à qui pesait décidément le silence de Versailles, opinaient pour le retour de l'Assemblée dans la capitale. Privé d'une partie de s'^s relations, avide d'ovations et d'hommages, Thiers ne voyait pas non plus la nécessité de bouder Paris, et, par un jeu de mots où se manifestait son dépit d'en être éloigné, il appelait la préfecture de Versailles, alors décorée du nom de Présidence, « le palais de la Pénitence. »

Chesnelong pensait, au contraire, que la Commune avait laissé dane la capitale trop de ferments révolutionnaires pour que l'Assemblée y fût en sûreté ; il redoutait, en tout cas, l'action des masses jacobines sur l'extrême gauche de la Chambre, qui déjà gagnait du terrain : il vota contre le retour à Paris.

C'était, dès le début, prendre position contre le président, et il pouvait craindre que celui-ci lui en tînt rigueur. De fait, malgré leur commune attitude, sous l'Empire, vis-à-vis de la question romaine, Thiers n'avait pas désiré l'électicm de Chesnelong ; il redoutait son indépendance.

Mais le nouveau député possède un ami que Thiers admet lui-même dans son intimité. Dès l'arrivée de Chesnelong à Versailles, M. Larrabure le recommande au président comme une des futures puissances de l'Assemblée, qu'il faut, à tout prix, s'attacher. Obligé de le subir à la Chambre, Tliiers estime qu'en efifet, il est souhaitable de l'avoir pour ami, et il se dispose à déployer, dans ce but, toutes ses puissances de séduction. Mais Chesnelong, qui vient de voter deux fois contre lui, trouve le moment mal choisi pour aller faire antichambre dans son palais.

Thiers ne renonce pas, pour si peu, à sa conquête, et il écrit à Larrabure : « Imaginez que je m'attendais à recevoir M. Chesnelong. Je me préparais, pouilui-même et pour vous, son ami, à lui faire le meilleur accueil : il n'a pas même paru chez moi. Je crains de me mettre en avant, non par une susceptibilité déplacée dans ma position, mais parce que je ne voudrais pas gêner sa liberté. Je vous en parle en confidence et avec peine ; je voudrais qu'il sût, au moins, qu'il n'y a pas mauvaise volonté de ma part. »

Convaincu que son ami ne saurait résister à de telles avances, Larrabure lui cite les paroles ci-dessus, et il ajoute : « Convenez qu'il est impossible qu'un chef de gouvernement y mette plus de grâce. Mon cher ami, répondez-y. Vous pouvez avoir une grande part dans le bien à faire ; ne la refusez pas à M. Thiers et au pays (1). »

Hélas ! le châtelain d'Argagnon ne connaît que l'ancien ministre de Louis-Philippe, le défenseur du pouvoir temporel du pape, l'adversaire du projet de guerre de 1870, enfin l'homme d'esprit et le charmeur dont le commerce enchante ; il ne soupçonne pas l'astucieux

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