CHAPITRE IX 20:i
de ne pouvoir (quitter Argagnon pour répondre à son appel ; puis est venue la politique. Voici le résumé da sa conversation :
» Toute la politique consiste en ceci : se placer entre les partis pour empêcher leur choc, pour prévenir toute perturbation, et attendi'e, dans un ordre relatif, le moment de la libération du territoire.
«Trois grands buts à atteindre. C'est tout un programme : P établir l'équilibre financier entre les recettes et les dépenses ; 2° constituer une armée ; 3° libérer le territoire.
» Pour ce dernier but, M. Thiers se croit mieux en mesure que tout autre d'aboutir efficacement. L'Europe a confiance en lui ; M. de Bismarck a de la considération pour lui, et voit dans son gouvernement le meilleur gage de sécurité pour la France et pour le dehors. Quand il est ébranlé, M. de Bismarck s'inquiète et l'Europe s'alarme. On fera pour lui ce qu'on ne ferait pas pour tout autre gouvernement dans les circonstances actuelles. Mais il faut qu'on l'aide sur les trois points essentiels, sans quoi la tâche serait impossible. Il a voulu s'en aller ; il est resté par patriotisme ; mais on devrait lui faciliter l'accomplissement de son œuvre.
» Il faut faire cela d'abord ; la question constitutionnelle viendra ensuite ; on ne pourra pas toujours l'ajourner. Le radicalisme ne compte pas ; c'est une minorité impuissante, qui a de l'audace, mais qui est vaincue et ne se relèvera pas. Le pays n'est, ni avec la gauche extrême, ni avec la droite ; le pays est en partie centre droit, en partie centre gauche, en partie gauche modérée. C'est avec cela qu'il faut fonder... Fonder quoi ? La légitimité ? Elle n'a pas changé ; c'est toujours la royauté de droit divin, avec une charte octroyée et un article 14. C'est une impossibilité ; le pays ne l'admet pas. Une monarchie contractuelle avec les d'Orléans i
Elle a contre elle la droite, la gauche et la majeure partie du centre gauche. Cela ne pourrait ni arriver, ni durer.
» Il faut prendre les faits tels qu'ils sont. On jjeut ajourner encore ; mais, tôt ou tard, il faudra se mesurer avec ces questions.
» En attendant, on pourrait faire quelque chose qui n'engagerait pas la forme définitive de gouvernement, une seconde Chambre, par exemple. En tout cas, elle serait nécessaire. Une Assemblée unique et omnipotente, contenue par un homme, voilà le régime actuel. Il ne peut pas durer au delà de la nécessité : c'est le régime conventionnel ; il est plein de dangers, et il appelle des contrepoids.
» Voilà les paroles de M. Thiers. Ce n'en est pas le texte, mais j'en ai reproduit fidèlement le sens.
.«Nous marchons dans le gâchis et dans les ténèbres, et M. Thiers y marche avec nous, voilà le fait. Sur la pohtique actuelle et immédiate, pas de désaccord, sauf les moyens, en ce qui concerne les trois buts : finances, armée, libération du sol. Mais sur les conditions d'un gouvernement définitif, c'est l'incertitude, une incertitude qui nous dissout, nous énerve et nous livre aux aventures. En attendant, constituer un parti conservateur avec les éléments de droite, du centre droit et d'une partie du centre gauche, ce devrait être l'œuvre du moment. Nous créerions un instrument de préservation actuelle et de salut éventuel. M. Thiers, et c'est mon grief, ne s'y prête pas. Ses sympathies sont pour la gauche. Il ne voit pas que c'est un état-major dont le radicalisme est l'armée. Il paraît ne pas redouter le radicalisme, et, par nos divisions, nous préparons son avènement. Je ne désespère pas de mon pays, mais voilà mes craintes, et ces paroles de M. Thiers les ont confiriiif'es au lieu do les détruire (1). »
(I) Lettre iin^cUte.