SCENE VIII
VIVETTE, puis LE COLONEL
(Vivette ouvre prudemment la porte côté jardin,
s'assure qu'elle est bien seule. Elle va sur la
pointe des pieds au téléphone et compose un
numéro, tournant le dos à la porte du colonel.)
VIVETTE. — AUo?... C'est toi, Suzanne... (Le colonel a ouvert sa porte doucement. Il entre, reste immobile et écoute.) Ecoute, Suzanne... est-ce que je peux aller chez toi ce soir V Oïd, j'ai quelque chose de gi-ave à te dire... Oui... tu sais le colonel... qui... Eh bien ! je crois qu'il est fou de moi... ie sejis que rien ne l'arrêtera... Moi ?... je ne sais plus où j'en suis. Alors tu comprends, il faut que je prcinie uîie décision... Peut-êtro que je passerai la nuit chez toi... demain je convoquerai le colonel pour savoir exactement (luellcs sont ses intentions. Tu traduiras... Merci, Suzanne, lu es un chou ! Toi au moins, lu compi-ends tout... Soit, à ce soir... Au revoir, ii tout à l'heui-e. (Elle raccroche, aperçoit le colonel et bredouille confuse:) Oli ! pardon... je... je téléphonais à...
LE COLONEL, en très bon français. — A Suzanne, j'ai entendu.
VIVETTE, troublée. — Vous... vous avez compris? LE COLONEL. — Oui, je nai pas perdu un seul mot.
VIVETTE. — Mais c'est affreux !
LE COLONEL. — Epouvantable !
VIVETTE, effrayée, réalisant seulement qu'il s'exprime en français. — Mais... mais...
LE COLONEL. — Mais quoi ?
VIVETTE. — Vous parlez français ?
LE COLONEL. — Presque aussi bien que vous.
VIVETTE, petite fille. — Oh ! non alors, ce n'est pas juste ! Vous avez triché ! Vous vous êles moqué de moi !
- LE COLONEL. — Cela vous déçoit que je parle français ?
VIVETTE, boudeuse. — Non, au contraire... mais pourquoi m'avoir joué cette comédie ?... Ce n'est pas chic!... C'est méchant, c'est...
LE COLONEL, amusé. — Aloi-s, vous ne m'aimez plus ?
VIVETTE. — Je n'ai pas dit ça... (Un temps.) Et vous d'abord... que voulez-vous de moi ? Est-ce par amour que vous faites toutes ces bêtises... enfin, toutes ces gentillesses ?
LE COLONEL. — Mais, naturellement.
VIVETTE, tremblante. — Vous... vous m'aimez ?
LE COLONEL. — Oui, beaucoup.
VIVETTE. — Ah ! Alors c'est... c'est la catastrophe.
LE COLONEL. — Pas du tout. Vous n'aurez pas besoin d'aller chez Suzanne ce soir.
VIVETTE. — Plus que jamais, il faut que j'y aille. J'y resterai jusqu'à ce que...
LE COLONEL. — Ce soir nous dînerons au Palace.
VIVETTE. — Nous deux ?
LE COLONEL. — Nous deux, oui. Mais pas seuls, il y aura des invités.
VIVETTE. — Des amis à vous ?
LE COLONEL. — Des amis à nous. Il y aiu-a Pierre, Lil et Gaston.
VIVETTE. — Gaston ? Impossible, ça ferait un drame. Il sait déjà que nous nous aimons.
LE COLONEL. — Il en sera enchanté I
VIVETTE. — Enchanté, lui ? Pourquoi ?
LE COLONEL. — Parce qu'il saura la vérité.
VIVETTE. — Si vous croyez que ça va le calmer I
LE COLONEL. — Tout le monde sera content, vous verrez.
VIVETTE. — Vous êtes donc magicien ?
LE COLONEL. — Mieux que cela : je suis votre oncle.
VIVETTE. — Vous ? Vous êtes mon oncle ?
LE COLONEL. — Eh oui ! Madame... Comme vous êtes ma nièce pour qui, paraît-il, je fais des folies.
VIVETTE. — C'est une blague. Maman n'avait qu'un frère... qui est mort aux Indes...
LE COLONEL. — C'est moi. Mais je vis.
VIVETTE. — Oh ! flûte alore !...
LE COLONEL. — Comment ,flûte ? Vous me préféreriez mort ?
VIVETTE. — Oui... Enfin non... je veux dh-e.., vous comprenez... c'est dommage que vous soyez mon oncle.
LE COLONEL. — Avec la meilleure volonté du monde, je ne peux pas être votre tante.
VIVETTE. — Non, mais vous auriez pu être... bien davantage.
LE COLONEL. — N'y pensez plus, Vivette, c'est mieux ainsi.
VIVETTE. — Mais c'est bien vrai au moins que vous êtes mon oncle ? Vous ne l'inventez pas pom*... comment dii-e ? Pour opérer une retraite sans dégâts ?
LE COLONEL. — Non, Vivette. C'est la vérité pure simple et charmante.
VIVETTE. — Alors, comment se fait-il V... (On entend du bruit.) Voilà Gaston !
LE COLONEL. — Je vous expliquerai... Eml)rassez-moi, ma nièce. On va lui jouer un lour à ce iJolil jaloux I (// l'enlace.)
VIVETTE. — Oh oui ! ça lui apprendra ! Serrezmoi bien fort clans vos bras. (Ils s'étreignenl en riant sous cape.)
SCENE IX LE COLONEL, VIVETTE, GASTON, PIERRE (Gtiston et Pierre sont entrés. Médusés sur la porte ils regardent le couple enlacé.)
PIERRE. — Trop tard, Gaston : tu es cocu. (Le couple ne bouge pas et sembl[e ne pas entendre.) '
GASTON, prenant le ciel à témoin. — Ah ! misère. A quoi sert donc la bombe atomique ? (Vioette et le colonel se séparent en riant.)
VIVETTE. — Calme-toi, Gaston. C'était pour te faire mousser. Le colonel est notre oncle. Je suis sa nièce.
GASTON. — Qu'est-ce encore que cette histoire ? Ah ! non, ma petite, je ne suis pas l'idiot qu|e tu crois. Trouve autre chose.
VIVETTE. — Je te répète que le colonel Patch est notre oncle.
GASTON. — C'est un mensonge. Tu en connais, toi, des Patch dans la famille ? Allons, Pierre, dis-lui ce que tu as à lui dh'e et qu'on en finissie !
PIERRE. — Sir, I should like to explain to you.,
LE COLONEL. — Ne vous fatiguez pas, Pierre, je sais très bien le français, mieux que l'anglais, certainement.
GASTON. — J'attends vos explications, monsieur I
LE COLONEL. — C'est facile. Voilà, je m'appelle Jules Pasche, frère aîné de la maman de Vivette. A vingt ans je suis parti pour les Indes. Après bien des voyages et des avatai-s, j'ai échoué aux Etats- Unis. Là-bas, je suis devenu Julius Patch, citoyen américain. Engagé dans l'armée, après l'Afrique la guerre m'a ramené en Em^ope). Dès que ce me fut possible, je me suis mis à la recherche de mes parents. Je n'ai plus trouvé que Vivette. Or, comme je suis riche et célibataire, j'ai décidé de faire des foUes pom* elle, comme vous dites. Dans ti'ois semaines, je serai libéré et Ubne de vivi-e à ma guise.
VIVETTE, joyeuse. — Et voilà... tu peux rentrer ta bombe atomique.
PIERRE. — Mais c'est formidable. C'est épatant ! Parce que vous savez, Colonel, il y a l)eau temps qu'on y croit plus aux oncles d'Amérique.
GASTON. — Pourquoi cet incognito ? Pourquoi cette comédie.
LE COLONEL. — Parce que j'adore m'amuser. Et puis, je voulais savoir si ma iiièce et son mari méritaient qu'où les gâte, s'ils étaient dignes des projets que je caresse pom* eux.
PIERRE. — Etes-vous satisfait de l'examen ?
LE COLONEL. — Très.
VIVETTE. — Vous êtes un chic colonel, mon oncle.
PIERRE. — Je crois qu'il y a quelqu'un dans le hall, on a frappé.
VIVETTE, gamine, allant ouvrir. — C'est peut-être la nouvelle bonne, n'est-ce pas mon oncle ? Si c'est elle, surveillez Gaston : il est dans le cas de faire explosion... moralement. (Elle ouvre la porte.) Ah ! c'est toi Lit ? Entre donc !