‹ Chez Gabriele d'AnnunzioChapitre 5 sur 8 · CE POÈTE · texte numérisé non relu

CE POÈTE

Stendhal se fût mis à genoux devant un tel exemple d'énergie et d'inébranlable ténacité. Loin de le tenir pour un impulsif et un agité, il faut voir en lui la tête la plus ferme, le plus méthodique organisateur de projets et de plans, un calculateur aux longs, très longs desseins, lentement mûris, un penseur habile à méditer, et qui n'envisage pas seulement l'heure qui suivra. Le colonel d'Annunzio n'est pas un fou, pour cela, non ! Il sait bien ce qu'il fait, et mieux encore ce qu'il veut.

Nous nous trouvions près de lui, en son escadrille de Venise, lors de la victoire italienne, c'est-à-dire en octobre-novembre 1918. Il nous disait en son langage imagé : « Je suis suffoqué par la puanteur de la paix autrichienne. Mais si l'on veut louvoyer ensuite, je serai là ! » Le 18 mars 1919, il nous écrivait : « Pour la question adriatique, les décisions du Congrès n'auront aucune valeur. Si elles

sont injustes, je me charge de continuer l'agitation... Je ne céderai jamais.» Et plus loin il parlait de sa « probable action future». Il y a de cela six mois. Voilà bien de l'esprit de suite, n'est-il pas vrai, pour un pêcheur de lune?

Que d'étincelants génies jettent en quelques mots leur avis, touchant « ce poète», si cela les met en belle humeur pour la journée : néanmoins, le qualifier de « fou » serait inexact et démenti par les faits.

Quant aux amis de Gabriele d'Annunzio, ils ne le «jugent» pas, et se contentent de penser à lui avec respect. Ils ont même l'insolence de croire qu'ils n'ont pas tort.

3 octobre igig.

Traverser les campagnes délicieoîsement douces de la Lombardie, et côtoyer les lacs irisés f>ouT apercevoir, aux portes de Milan, le drapeau rouge iiissé sur les usines, parmi des bandes de bolchevisants, voilà un grand sujet d'étonnement et de trouble. Puis, arriver à Venise au milieu de la nuit la plus tendre, s'y trouver soudain en gondole, effleurer les palais endormis où rêve ime lanterne, entendre au loin mourir la dernière guitare... Songer que, tout près de Ik, Gabriele d'Annunzio poursuit l'entreprise inouïe de Fiume...

Quelle étrange féerie ! En quelle époque prodigieuse vivons-nous?

66 CHEZr GABRIELE d'ANNUNZIO.

C'est le 12 septembre 1920 que le Comandante — on ne l'appelle jamais autrement dans sa cité de Fiume — doit inaugurer officiellement, si l'on peut s'exprimer ainsi, et solennellement la Régence italienne du Camaro. Quelques esprits s'effarent un peu devant le nouvel État. « Quoi ! disent-ils, la Régence du Carnaro, mais d'où sort cette création surprenante? Quel congrès s'est réuni pour en constituer les bases? M. le président du Conseil de tel pays en a-t-il disputé longuement avec M. le ministre de tel autre pays? Où ont eu lieu les pourparlers? Combien de temps ont-ils duré? Quels journaux en ont parlé? S'est-on bien querellé? A-t-on failli se refaire la guerre? Non?... Allons, tout ça |i'est pas sérieux. »

Pas sérieux?... Il est difficile de savoir ici-bas ce qui est sérieux, un peu, beaucoup ou passionnément. En attendant, il y a dans Paris une délégation de Fiume. Des agents habiles autant qu'affables, y

traitent les affaires de la Régence italienne du Camaro (tel est le nom complet du récent État). Des papiers officiels en sortent, le téléphone y retentit sans trêve. Aux murs du logis, situé dans une rue silencieuse d'un quartier fort élégant (i), se trouvent les portraits du maître de Fiume. Quelques-uns portent des dédicaces. Sur l'un d'eux, Gabriele d'Annunzio, avec son petit feutre à plume (2), son ceinturon, ses guêtres, son bâton noueux, et je ne sais quel air sombre de brigand préparant un coup, ressemble à quelque étrange roi des montagnes ; et afin que nul n'en ignorât, lui-même a tracé ironiquement de sa main sur cet étrange portrait : Le vieux flibustier. En

(1) 8, rue Frédéric-Bastiat.

(2) Gabriele d'Annunzio revêt dans les circonstances très solennelles l'uniforme de cavalerie de Novara, avec le képi et le haut col blanc. C'est le corps auquel il a toujours appartenu dans l'armée régulière italienne. Mais quotidiennement, à Fiume, il a le feutre des alpins, et la tunique ouverte des arditi, que portent toutes les troupes du Carnaro. Sur le col rabattu repose le petit parement bleu ciel de la légion fiumaine.

écrivant vieux, il exagère, car il a la taille d'un jeune homme, d'un vrai ardito.

L'ironie, d'ailleurs, et la plus allègre impertinence même ne manquent point â la délégation de Fiume. L'Italie y est entourée d'un ardent amour et de sentiments filiaux ; néanmoins, l'on entendra très bien dire , à la délégation, et non sans quelque audacieuse gaminerie :

«Annexion?.., Il est possible, oui, qu'un jour Fiume annexe l'Italie, c'est même probable...»

Qu'est-ce donc que cette Régence du Carnaro? Une ville sainte fanatisée par un prophète? L'embryon d'une grosse cité commerçante? Et comment, si l'on a l'honneur de compter parmi les amis et les fidèles du poète, ne pas se rendre à Fiume pour ce 12 septembre, anniversaire du jour que Gabriele d'Annunzio entra dans la ville, l'an passé, de l'inoubhable façon que l'on sait? Comment enfin, lorsqu'on se trouve sur la rive adriatique, ne

pas songer sans cesse à l'homme de génie qui, avant de mener une politique singulière et hardie, risqua cent fois sa vie, comme aviateur, parmi les nuages du Lido ou au-dessus des tranchées autrichiennes et souffrit un long martyre sous le bandeau noir des aveugles (i), dans sa Casetta Rossa? Venise est pleine du souvenir de ce grand soldat.

Fiume est devenue, dans le plein sens du mot, une ville sainte. Dès qu'on traverse la Vénétie, en effet, voici déjà que l'on croit accomplir un pèlerinage. Après avoir passé le Piave, dont le nom retentit si souvent dans les bulletins militaires, le train court assez longtemps dans la plaine, puis l'exécrable Carso commence

(i) Oa sait que le lieutenant-cc^nel d'Animnzio est titulaire de la médaille d'or de la valeur militaire (il n'y en a que quinae, en Italie, portées par des vivants).

à moutonjier, à pulluler, dédale de forteresses naturelles où se tenaient cachés les Autrichiens, troupeau de collines tondues, où pas un arbre ne pousse, affreuse pierraille dont la plus épouvantable canonnade parvenait à peine à érafler la surface. On ne saurait songer qu'à la guerre, en traversant cette revêche contrée, qu'aux soldats qui l'ont faite, qu'aux héros qui s'y sont à jamais sanctifiés, qu'à l'un des plus hardis et tenaces parmi ceux-ci... Le chemin de Fiume est, en Italie, la route du souvenir et de la gloire. C'est en suivant cette route-là qu'on arrive droit à Fiume : il n'y a pas à lutter contre la géographie.

A mesure qu'on approche de la ville, à partir de Trieste surtout, le train commence à ressembler à un convoi de pèlerins. Mais quels pèlerins ! Une étrange foule, venue de tous les coins d'Italie, se dirige vers d'Annunzio : des jeunes gens, encore des jeunes gens, de tout jeunes

parfois, des éphèbes. A peine si, de-ci, de-là, l'on voit un des pèlerins dont le poil grisonne. Les yeux de tous brillent, sourient, étincellent, vivent double : ni l'indifférence ne s'j^ lit, ni l'ennui, ni cette espèce de morgue imbécile qu'on voit ailleurs, chez les snobs du monde entier. Ah, ce n'est certes point par affectation que la jeunesse d'Italie se rend à Fiume ! Ces croyants au regard éclatant vont joyeusement communier là-bas en italianité : et l'on a l'impression, tant est grande leur allègre fraternité, qu'il n'y a plus ni riches, ni pauvres dans ces vagons. Rien que des Italiens.

Et beaux ! La jeunesse italienne — nous entendons ceux qui ont de dix-huit à trente' ans — est athlétiquement magnifique. Paysans ou citadins sont en général bâtis selon le meilleur modèle antique : épaules larges, reins étroits, taille très droite, tête bien portée, démarche aisée. Joignez à cela des chevelures à briser les

peignes, et tous ces yeux de braise, qu'ils soient clairs ou; sombres. On admire souvent, et légitimement, la race anglaise : or, athlétiquement parlant, les plus récentes générations italiennes révèlent des points de force et de légèreté (tel est le style en matière d'élevage) supérieurs peut-être à ceux des Britanniques — et combien plus de désinvolture !

Un des pèlerins nous a surpris. Contant avec indignation les récents troubles de Bologne, sa patrie, ce jeune olîficier s'exprimait avec une action, une animation, une science de la mise en scène et du dialogue qui, au théâtre, eussent fait la fortune d'un grand acteur. Il portait un monocle noir. « C'est, nous dit quelqu'un, qu'il a perdu un œil à. la guerre. Zanetti, ainsi qu'il se nomme, est borgne, comme le Coinandante. Voyez encoce ses cicatrices autour de la bouche. On lui a axcs^ arraché onze dents. En outre, il ne lui reste qu'un poumon, l'autre est perdu ; sans parler

d'un tas de blessures en différents endroits du cOTps... » Hélas ! ce hersagliere, pour qui le patriotisme est bien plus qu'im culte, narrait de tristes choses : arrêté comme nationaliste combattant, lors des émeutes de Bologne, on l'avait mis en prison pêle-mêle avec des malfaiteurs. Il tressaillait encore sous l'insulte. Que de Zanetti, actuellement, en Italie, qui vivent en pensée avec d'Annimzio, sont entrés à Fiume avec lui, y ont vécu, y reviennent, et pour lesquels le Comandante n'aurait qu'un signe à faire !... L'âme de Fiume plane sur toute l'Italie comme im feu errant.

A Abbazia, gare frontière entre l'Italie et le nouvel État du Camaro, certaines difficultés commencent : douane, passeports, etc. Ne pénètre point qui veut à Fiume ni sur son territoire : la ville et ses environs sont investis, il ne faut pas l'oublier. Évidemment, il ne s'agit pas d'un siège comparable à celui de Sébasto-

pol ; des vivres passent, et force civils, et des officiers aussi, voire en uniforme. On fait comme si l'on ne remarquait pas que ceux-ci se trouvent effectivement en uniforme, et, quant aux civils, le moindre prétexte suffit. Bref, on ferme les yeux : depuis qu'il y a des hommes, et qui pensent à s'épargner mutuellement toutes sortes d'ennuis, l'on emploie la méthode des yeux fermés avec un succès toujours renouvelé, toujours jeune (« semper juve^ nilior annis», disait Ovide en parlant du printemps). Elle est bienfaisante, cette méthode, et vous a des airs de finesse ravissante, de généreuse bonhomie, dont on ne sera jamais assez sot pour se priver, ni assez dégoûté pour se lasser.

Le moyen, d'ailleurs, d'en agir autrement? Le douanier qui, d'une craie dédaigneuse, imprima sur notre bagage Vexeatur était un petit Sarde souriant et noiraud, qui semblait considérer toutes choses humaines avec cette sereine sagesse que

recommande Horace. S'il portait en son cœur une devise, il fallait que ce fût : « Ne pas s'en faire ». Quelqu'un lui demanda s'il ne se sentait pas bien seul, ici, loin de sa Sardaigne natale.

— Mon frère est soldat aussi, répondit le petit gars. Je le vois presque chaque jour.

— Bah? Et où se trouve-t-il donc?

Aux environs?

— Il est volontaire à Fiume, avec d'Annunzio.

Le service de la douane ne peut songer à tout.

Quand nous arrivâmes à Fiume, le jour tombait. C'est ici que nos étonnements naquirent, et ne cessèrent plus.

Quoi? Qu'étaient-ce donc que ces constructions imposantes dont on apercevait les lumières le long du rivage? Qu'étaientce que ces énormes hangars alignés près de la mer? Des usines? Des docks, comme au Havre ou à Liverpool? Toutes mesures

76 CHEZ GABF-IELE D'ANNUNZIO.

gardées, oui, voici des usines, voici des docks parfaits, voici d'excellents magasins maritimes, voici des rails qui se dédoublent, des embranchements pour le service de ces bâtiments industriels. Nous nous étions figuré Fiume comme une petite ville « pauvrette et ancienne», où d'indolents habitants rêvaient à l'avenir : et nous nous trouvions tout bonnement dans un grand port, au fond d'un golfe admirable. Tant il y a que les paternelles inquiétudes de certains diplomates américains, touchant le sort de cette cité, nous parurent dès lors bien naturelles.

En effet, réfléchissoris un peu. Quelques peuples, les Yougoslaves par exemple, dont le passé ne fut que combats, n'auront pas encore eu tous loisirs pour former des esprits susceptibles de méditer sur l'ampleur des vastes entreprises mondiales, sur l'harmonie d'un môle bien construit, sur la superbe audace d'un beau trust

maritime : ces peuples, il est philanthropique de les aider, de les guider, de leur fournir les maîtres, voire les patrons qui leur manquent. D'autres peuples, tels les Italiens, s'ils ont besoin d'argent, possèdent en revanche une décourageante quantité d'ingénieurs, d'ouvriers expérimentés, ils sont gens à fare da se. Auxquels donc attribuer ce port?...

Autour du tapis vert des congrès, la réponse des diplomates américains ou autres ne tarde guère.

Et sur les quais mêmes et devant les rivages magnifiques de Fiume, elle devient spontanée, et, pour ainsi dire, jaculatoire.

Dans la gare de Fiume, des cris, des chants d'enthousiasme en l'honneur des pèlerins, une foule de jeunes arditi qui applaudissent. Enthousiasme et foi, ardeur religieuse, sève de jeunesse, autant dire l'atmosphère de Fiume, comme la houle et le parfum des algues, le chant des

vagues, la vue d'une nef pliant sous la brise composent l'air et l'âme d'une île en Bretagne, par exemple. Nous sommes dans une ville sainte, brûlante d'amour. Les soldats de Gabriele d'Annunzio (il en a 6 ooo cantonnés là, sous sa main, s'il en dirigea et nourrit jusqu'à 35 000 ; il en verrait demain, au besoin, se lever à son geste un nombre incalculable, ou que du moins on n'ose point calculer), les soldats de sa garnison, donc, portent leurs uniformes de l'armée italienne. Tous ont cependant la veste — constellée de rubans et de croix, le moindre des légionnaires fiumains étant un héros de la grande guerre — à collet rabattu, comme les officiers de l'armée anglaise, et la chemise déboutonnée — il fait chaud à Fiume — renversée par-dessus la veste, à la façon des joueurs de tennis. Beaucoup conservent le képi, mais en plus grand nombre, ils ont cette chéchia, comparable à celle de nos zouaves, dont les bersa-

glieri se coiffent au repos. Toutefois, au lieu qu'on la voie rouge, elle est noire. Neuf sur dix ont le visage entièrement rasé, la jeunesse italienne ayant décidément répudié la moustache. En outre, le bel air, dans l'armée du Carnaro, semble exiger que l'on porte les cheveux très longs sur le front, et généralement rejetés en arrière, rebelles le plus souvent : senton comme tout cela vit, combien c'est «sport»?... De vrais diables enfin, mais qui ont vendu leurs âmes à la patrie !

Il faisait une soirée caressante et savoureuse. Nous nous engageâmes dans une noble avenue plantée d'arbres. « C'est par là, nous dit quelqu'un comme s'il se trouvait à l'église, que le Comandante est entré dans la ville, il y a un an. » Deux heures après, ce ton de respect ne nou> étonnait plus : au besoin, nous le trouvions léger.

8o CHEZ GABRIELE d'ANNUNZIO.

Il est personnellement difficile à l'auteur de ces lignes de parier de Gabriele d'Annunzio sans une émotion profonde.

Animateur sans égal, ce chef, ce puissant maître des âmes demeure le plus extraordinaire créateur d'énergie et de beauté que notre âge ait connu. Depuis trente ans, il verse sur le monde un torrent d'images et de poésie. Il faut avoir vécu près de lui pour savoir à quelle hauteur spirituelle ce héros de la pensée, du travail, du verbe et de l'action excelle à vous porter par son propre exemple, par ses propos quotidiens, fussent-ils les plus simples, mais en lesquels étincelle toujours on ne sait quelle lueur lointaine et dorée, par la façon dont il sait orner tout ce qu'il touche, par la grâce perpétuelle des phrases, des citations, des devises, par le sourire, le geste, la force irrésistible

LA VILLE SACRÉE. 8l

et cachée. C'est un magicien, conducteur de foules.

C'est aussi un homme incroyablement courageux. Sans trêve, il ose, il risque, et méprise toute faiblesse. Il faut répéter pour lui le mot que Filippo Villani disait à propos du Dante : « Il était d'une âme très haute, et haïssait les lâches. » En lui rayonne cet ensemble, ce faisceau de la volonté, du rafîinement, de la culture, de la hardiesse, de la ruse, de la générosité, du mépris, et en même temps de la joie de vi\Te, que sous la Renaissance on appelait en Italie la virtîi : le masque du CoUeone, le beau regard irrésistible du Vinci, voilà les symboles que nous évoquons avec respect, nous autres, ses amis, ::^es fidèles, quand nous pensons à un Gabriele d'Annunzio. Et nous plaignons sincèrement les cœurs trop chagrins ou trop pauvres pour ne point se laisser gagner par un tel homme.

INous nous rappelons le monsieur pensif

qui nous a dit si souvent, en flattant sa moustache grise : « Votre d'Annunzio, votre d'Annunzio... Avec ses éternelles calembredaines, le gaillard finira bien par se casser les reins, un de ces jours. » (On pense au marquis de La Seiglière, parlant de « Buonaparte et de ses escapades s>.) Nous songeons aussi au bourru bienfaisant, montrant une nonchalante indulgence : « Ah ! le bandit, le damné poète, que va-t-il encore faire d'extravagant?» On évoque cette fois l'empereur lui-même, pinçant l'oreille de ses grognards. Mais n'oublions pas non plus l'homme d'Etat qui en appelle, comme à des Ombres bienveillantes, aux Quatorze Points de M. le président Wilson !...

Nous avons même entendu certains qui parfois traitent le oète de haut en bas. Souvenons-nous, pour le coup, de ces philosophes à bonnets pointus, averroïstes et péripatéticiens, qui, se trouvant jadis en contestation avec Pétrarque

ne craignirent pas de déclarer dédaigneusement ce dernier « un bonhomme, passablement illettré».

En outre, un ami de Gabriele d'Annunzio est toujours plus qu'un ami, à savoir un partisan, un fidèle. Il souffre beaucoup, lorsqu'on lui vient jeter au visage : « D'ailleurs, d'Annunzio s'est proclamé l'ennemi de la France ! »

Lui, l'ennemi de notre pays ? Quelle imposture! Quelle folie!... Lui? Alors qu'il aime, au contraire, et comprend l'âme française aussi parfaitement qu'un enfant de Touraine ou du Valois? Et quand nous savons jusqu'à le crier, au contraire, quel amour profond de notre race il porte en lui, quelle tendresse et quelle vénération pour toutes nos gloires et nos vertus nationales !

Une fois, alors que la France pouvait peut-être donner l'illusion qu'elle s'opposait assez nettement aux intérêts de son I alliée, ce grand Italien douloureusement

blessé au cœur — prétend-on qu'il soit Français avant qu'Italien ? — publia dans un mouvement de colère une phrase ou deux, d'ailleurs assez mal traduites, dont ses amis français ressentirent au premier instant une profonde tristesse.

Mais il s'en est expliqué depuis dans une brochure, les Aveiix de V Ingrat, toute brûlante de passion envers l'âme française, et contenant seulement certaines alarmes affectueuses, trop justifiées depuis lors. L'incident a donc pris fin : la malveillance se plairait seule à le faire durer — jalousement.

Il ne sied guère de combattre à coups d'épingles le fondateur d'une religion, le prophète d'une ville sainte à la façon de la Mecque, toutes proportions gardées, d'un étonnant foyer d'enthousiasme où s'accomplissent à chaque instant des miracles, et d'où les plus tièdes reviennent transformés. Mieux vaut s'incliner avec déférence, et sans discussion, devant un

des plus extraordinaires phénomènes historiques que l'on ait vus depuis longtemps (nous parlons de Fiume, mais qui dit Fiume, dit d'Annunzio) : nous pouvons même écrire qu'il s'agit là d'un phénomène mystique, le mot ne présentera certes pas un sens exagéré.

L'italianité de Fiume est devenue maintenant virulente et terrible : tenez désormais cette ville pour un véritable volcan de latinité, sujet à des éruptions, et qui ne s'éteindra plus. La fièvre éruptive gagne même de proche en proche, en Dalmatie, et nous verrions sans doute se reproduire à Zara, par exemple, et pour peu que tardât la solution du problème adriatique, tout ce qui s'est produit à Fiume. Après Zara, éclateraient d'autres villes. Des secousses profondes soulèveraient à chaque instant cette belle rive.

On se rappelle que le pacte de Londres, offrant par ailleurs d'autres avantages, n'attribuait cependant pas à l'Italie la ville de Fiume. Survdnt l'effondrement de la Russie. Seule en face de l'Autriche, l'Italie dut faire face à une guerre infiniment plus rude, qui lui coûta beaucoup plus d'hommes et d'argent. Notre alliée demanda que Fiume ne lui fût pas disputée, invoquant les droits ethnographiques et le vœu de la population.

Les Yougoslaves se prévalaient des mêmes avantages : ce serait bien la première fois que, pour un territoire contesté, les deux parties n'en eussent point appelé aux mêmes arguments. Le peuple yougoslave est jeune, il a besoin qu'on l'aide, il manque d'ingénieurs, de sociétés munies de puissants capitaux, sinon d'un crédit suffisant pour monter de très grandes entreprises industrielles : bref, sa cause se trouva fort soutenue par certains alliés, particulièrement amis des vastes

affaires mondiales. Et l'on entra, sans plus tarder, en un dédale de complications, au sujet desquelles nous nous voyions réduits, nous autres Parisiens, aux mornes bulletins des journaux, et à ces obscures clartés qui tombent des chancelleries.

Au commencement de 19 19, à la suite des incidents du Condorcet, l'on crut en France devoir établir à Fiume une base destinée à certains ser\'ices de notre armée d'Orient, ou de cejqui en subsistait alors. Nous n'avons point à disputer ici de cette décision : c'est aux gouvernements, seuls compétents, à apprécier son opportunité.

Mais la présence en Adriatique d'une flotte de guerre étrangère à l'Italie ne laissa pas d'émouvoir profondément une ville exaltée comme Fiume, où chacun se coudoie entre la montagne et la mer ; les esprits ne pouvaient tarder à s'y échauffer.

En juillet 1919, parvenait à Paris un écho cruellement douloureux de ces dis-

sentiments de garnison : il y avait eu malheureusement — autant, hélas ! qu'inévitablement — voies de fait, coups de feu et pis encore entre soldats français et Italiens. Une commission d'enquête fut nommée, et, à la suite de ses conclusions (août 1919), il fut décidé, sur le papier des conférences, de faire surveiller Fiume par des forces anglaises de police venues de Malte.

Le mois suivant (12 septembre 19 19), le colonel Gabriele d'Annunzio, à la tête de ses arditi et autres volontaires, occupait soudain la ville, en dépit des troupes régulières italiennes qui, en fronçant tendrement les sourcils, essayaient de lui barrer la route avec une indécision qui, d'une façon comm.e de l'autre, leur fait honneur.

On jugera ce coup d'État — non, ce coup d'Etats — comme on voudra.

L'opinion d'un ami de Gabriele d'Annunzio, et nous avons proclamé notre culte envers cet homme surprenant, ne saurait

faire aucun doute. La résolution du 12 septembre 19 19 aura certainement épargné, en tous cas, d'extrêmes difficultés à nombre de loyaux sujets britanniques, lesquels coulent à présent leurs honnêtes journées dans l'île de Malte, savoureuse et parfumée sous ses orangers.

A la suite de l'occupation de septembre, M. le président Wilson ne laissa pas de publier des notes (27 octobre, 12 novembre). On n'en apprécia point comme il fallait, à Fiume, le style excellent. Un mémorandum des Alliés à l'Italie ne rencontra pas un meilleur succès sur les rives du Camaro. Toutes les tractations, tous les compromis et découpages géographiques, les plus ingénieuses combinaisons échouèrent mélancoliquement.

« Il me faut un port ! », s'écriait le Yougoslave. <^ ]e suis chez moi!», déclarait l'Italien.

Enfin, après douze mois d'efforts sans

f)0 CHEZ GABRIELE D'ANNUNZIO.

nombre autour de ce rébus européen, que le traité de Versailles a nonchalamment survolé, et que la menace du pacte de Londres, Croquemitaine diplomatique, ne suffit pas à faire résoudre, Gabriele d'Annunzio a tranché le nœud gordien :

au jour anniversaire de son arrivée à Fiume, il vient de déclarer l'indépendance de la Régence italienne du Carnaro (i).

Son intention — pour le moment, car une entreprise en entraîne une autre, et qui sait ce que demain verra — est que

(i) Ce titre est choisi avec beaucoup de tact. En efïet, « République du Carnaro » eût choqué le gouvernement royal d'ItaUe, et pris des airs d'opposition. Un principat eût semblé vieillot, et déplu à la démocratie italienne. En outre, « Régence », tout en rappelant à l'oreille la royauté de Savoie, indique bien clairement qu'il ne saurait s'agir d'une forme stable et définitive de gouvernement.

Carnaro est une forme plus ancienne, et meilleure, du mot Quarnero.

La Régence italienne du Carnaro doit comprendre les côtes et les îles, de Volosca à Laurana, de Moschiena à Albona, de Veglia à Lussino, de Cherso à Arbe.

Toute terre du Carnaro dite « terre d'armistice », c'est-àdire tenue par les ItaUens en attendant un règlement définitif, mais à laquelle renoncerait ensuite l'Italie, serait immédiatement occupée par la Régence : tel est du moins le souhait qu'elle forme.

la Régence forme un État-tampon, pareil à certains autres. Ni lui, ni sans doute personne ne seront assez nouveaux dans la vie pour s'imaginer le Temps fatigué de retourner son sablier, ou les Parques de triturer leur fil, si bien qu'il n'arrivera plus rien. Croyons au contraire que l'histoire de Fiume ne fait que de commencer, et que bientôt, selon un joli dicton français, « on verra beau jeu si la corde ne rompt».

Et puis, n'allons point accuser le poète d'impérialisme. Il s'agit bien de cela ! Il vous dira seulement, au contraire : <( Fiume est italianissime. Êcoutez-la, regardez-la. Je n'ai fait, il y a un an, que rétablir la normale. Le baromètre était troublé sur le Camaro : je l'ai remis au beau temps, voilà tout. »

Ce que Chateaubriand appelait un beau temps était parfois la tempête. D'Annunzio a son'style, lui aussi. Il a surtout sa volonté, qui est capable de tout.

Notez en tout cas que ia position militaire de la Régence paraît de tout premier ordre : elle est psychologiquement inexpugnable. Les Yougoslaves pourraient jeter une armée sur la ville, et l'accabler sous le nombre. Mais l'Italie soufïriraitelle cette offense, et qu'on versât le sang des siens? Libre à la flotte régulière italienne, d'autre part, de bloquer le port et de bombarder la ville. Toutefois, qui ne songerait sans horreur à ce mutuel massacre de compatriotes (i) ?

A Fiume, d'ailleurs, il 3^ a les arditi de Gabriele d'Annunzio. Et les arditi sont des gars qui plaisantent peu.

Au nouvel État, il fallait une Constitution. Gabriele d'Annunzio y réfléchit longuement, et s'entoura des meilleurs

(i) Nous rappelons que ces lignes furent écrites pendant l'automne de 1919.

conseils. On sait qu'il a près de lui M. de Ambris, à qui nul ne contestera la pratique des questions sociales, ni le goût pour certaines nouveautés en ces matières, "ne fois solidement élaboré le plan de sa L institution, le poète, devenu législateur, s'est enfermé pendant des heures et des jours, et a rédigé celle-ci entièrement de sa main : qui s'y tromperait, du reste, ■ moignerait qu'il connaît bien mal son d'Annunzio, car certains mots et tours de phrases, d'une extrême noblesse et d'une singulière élévation spirituelle, trahissent aussitôt la plume du maître.

Il ne nous appartient pas, vu notre incompétence, de discuter cette Constitution, la plus récente que l'on connaisse dans l'univers, pensons-nous. Il y faudrait d'ailleurs un gros livre, à cause des considérables problèmes qu'elle soulève, et nous n'en aurions point ici la place.

Signalons seulement sans commentaires (oh ! si, nous en ferons un toutefois, et

toujours le même, à savoir que nous demeurons stupéfait devant l'étrange ubiquité d'un tel esprit, comme devant sa prodigieuse et littéralement déconcertante puissance de travail), signalons donc brièvement les plus originales innovations de la Constitution du Carnaro.

La propriété n'y doit pas être un droit absolu de la personne sur la chose possédée, mais l'État la reconnaît seulement comme la plus utile des fonctions sociales. Qui la laisse s'avilir ou se perdre ne saurait plus la revendiquer justement.

Les femmes sont électrices et éligibles. Les élus sont révocables. Dix corporations sont instituées : ouvriers industriels et agricoles, gens de mer, donneurs d'ouvrage (mettons patrons), employés, professions libérales, etc. La dixième n'a ni objet ni nom définis : elle s'occupe de l'amélioration, de l'embellissement de l'homme et du monde, de ce qui sera un jour, im radieux jour.

Il y a deux Chambres. Les Ottimi, élus pour trois ans par le suffrage universel (représentation proportionnelle), qui se réunissent une fois l'an, et s'occupent des intérêts généraux (i). Les Provvisori, au nombre de soixante, élus par les corporations, pour deux ans, qui se réunissent deux fois l'an, et traitent des affaires techniques touchant les différentes professions (2). Ottimi et Provvisori se réunissent ime fois Tan pour envisager en commun les grands intérêts de la Régence.

Pas de président. Sept ministres {Rettori), les uns élus pour un an par l'Assemblée nationale, les autres par les Ottimi ou par les Provvisori. Le Rettore des Affaires étrangères est le Primo Rettore,

(i) La Constitution du Camaro déclare en toutes lettres que les OUimi se réuniront une fois l'an, avec une éclatante brièveté. Nos législateurs ne pourraient-ils s'inspirer de cette innovation?

(2) La Constitution prie les Proivisori de conférer entre eux usando rul dibaltito il modo laconico (en usant dans les débats du mode laconique).

et représente la Régence auprès des autres États.

Outre maintes dispositions touchant le Pouvoir judiciaire, la Défense nationale (toute la nation armée, hommes et femmes, de dix-sept à cinquante-cinq ans), et différents droits populaires, notons les quelques paragraphes consacrés à l'édilité de la Régence : ils sont d'un artiste délicieux et très raffiné, en serez-vous surpris? (i). Tout un chapitre concerne la musique, « institution religieuse et sociale». Un amphithéâtre pouvant contenir dix mille auditeurs sera édifié. Tous les concerts ou festivals y seront gratuits, etc. C'est la première fois, à notre connaissance, qu'une Constitution fait à

(i) Voici, prise au hasard, la traduction d'une phrase dans le chapitre qui concerne l'édilité : « L'édile doit s'ingénier à rendre au peuple l'amour de la belle ligne et de la belle couleur dans les choses qui servent à la vie de tous les jours, en lui montrant ce que notre vieille race savait faire avec un léger motif géométrique, avec une étoile, avec une fleur, avec un cœur, avec un serpent, avec une colombe sur un bocal, sur un pot, sur une cruche, sur un banc, sur un côfîret, sur un plat. »

la musique le sort d'une religion d'État.

Enfin, en certains cas urgents, la Régence peut créer un dictateur, et remettre à celui-ci tous les pouvoirs, exécutif, militaire, judiciaire. Ce dictateur se nommera le Comandante.

Depuis un an, en fait, le Comandante, c'est Gabriele d'Annunzio. Tout le monde, à Fiume, le qualifie ainsi, on ne l'y connaît pas autrement. Dans l'armée régulière italienne, il était lieutenant-colonel ; qu'on ne voie donc point ici la moindre apparence de grade. C'est un titre, rien qu'un titre — un beau titre. Et non pas même un rang ! Il y a belle lurette que le Comandante est hors de toute espèce de rang.

Dans quel monde étrange étions-nous donc entrés, aussi bien? Comme nous parlementions dans un hôtel au sujet de

nos chambres, le plus singulier personnage est survenu, demandant quelque renseignement au portière. C'était, paraîtil, un des chefs les plus connus de l'armée fiumaine : imaginez un jeune et grand escogriffe aux vastes épaules, mais plus maigre et décharné qu'un moine guerrier du moyen âge. Fort élégant de gestes et d'attitude, on lui voyait un visage moins pâle que bronzé, patiné comme celui d'une statue de Pompéi : un nez audacieux, recourbé, la bouche entre deux rides, deux ornières plutôt. Une mèche couleur de jais passait sous l'énorme visière de son képi. Ses yeux de faucon, ronds et brillants, faisaient presque peur, dès qu'il se fixaient. Joignez à la tunique très courte et serrée des officiers italiens, des bottes noires autour de ses tibias secs ; tout cela usagé, épuisé, presque en lambeaux, ayant subi les neiges du Trentin, sans doute, et le vent du Carso ; des gants noirs, qu'eût crispés don César

de Bazan sur sa poignée d'épée, et, en guise de chemise et de gilet, sous son pourpoint gris vert, un maillot noir à col montant jusqu'au menton, brodé d'une blanche tête de mort. Cette espèce de démon, apparu à contre- jour dans le bureau de l'hôtel, semblait à peine réel : mais qu'il vous avait donc façon de maître et aisance de seigneur, cet être fantastique sorti tout vif de quelque eau-forte romantique de Célestin Nanteuil !

En fait, c'est, c'était plutôt, avant la guerre, un seigneur dans le Trentin, le prince de C... Servant dans l'artillerie, il reçut l'ordre, un jour, de canonner ses domaines et son propre château, où campaient les Autrichiens : il le fit avec tant de conscience qu'il n'en laissa pas une motte intacte, ni un arbre debout, ni pierre sur pierre. Et maintenant, il n'a plus rien — que ses blessures et ses médailles innombrables. Respect à ce

héros, comme à ses camarades ! Il faut toujours saluer dans Fiume.

Nous avons même salué, sans du tout en sourire, le vieux garibaldien... Car il y en a un, dans le Carnaro, qui rôde. Oui, il rôde autour de cette odeur de guerre qui flotte par la ville, de même que le vieux loup rôde autour du carnage. Il compte soixante-douze ans bien sonnés. Nous vîmes rutiler soudain, dans le restaurant où nous dînions, la chemise et le petit képi écarlates de sa jeunesse, dont il s'est de nouveau revêtu et qu'il ne quitte jamais. La connaissance fut bientôt faite, autour d'une fiasque de chianti. Il nous conta qu'il s'était jadis engagé à dixsept ans dans les troupes de Garibaldi l'ancêtre, premier du nom. Et depuis lors, il s'est battu partout.

— Jamais, nous dit-il, je n'ai pu me trouver sans trembler devant le général Garibaldi. Il était juste et bon : mais il y avait son œil, son front... Je croyais

LA VILLE SACRÉE. lOI

toujours n'avoir pas assez fait, quand il me regardait. Aujourd'hui, je reprendrai le fusil pour notre Comandante, quand il le faudra. Je suis ici depuis longtemps. Quelquefois, c'était dur, l'hiver surtout : le combustible et le pain, voilà le pire, dans Fiume.

— Mais avez-vous de l'argent, une pension? De quoi \dvez-vous?

— Je mange mes derniers sous. Je suis si vieux ! On ne doit pas penser à l'argent, quand on est volontaire.

Sur quoi, le vieux nous intima l'ordre de nous lever immédiatement, et de le suivre au théâtre, où un officier aveugle allait faire une conférence, à laquelle assisterait le Comandante, et certainement celui-ci parlerait... A ces mots, nous étions déjà dans la rue !

Dans l'avenue plutôt, ou sur le boulevard : hormis un vieux quartier, situé plus haut, il n'y a dans la moderne Fiume, en effet, que des voies d'une largeur éton-

nante, bordées d'immeubles à six ou sept étages. Nous nous avisâmes le lendemain, au jour, que tous ces immeubles étaient peints, selon la coutume délicieuse du Midi, des plus tendres nuances allant du noisette à la turquoise morte, du rose de pêche au rose chair de melon, du vert tel qu'à l'aurore au mauve crépusculaire. Quoique comprimée entre la mer et la montagne, Fiume a été bâtie — voici peu, probablement — et aérée ainsi qu'une très grande ville.

Le théâtre regorgeait : uniformes en foule, grappes d'arditi, Fiumains et Fiumainés en toilettes pleines de bonne volonté, et les pèlerins, et les Dalmates irrédents, et que sait-on encore!... Sur la scène, les fanions de toutes les troupes de la Régence, un rang de chaises pour les principaux officiers de la garnison — le prince noir était là, son képi à la main, mais coiffé jusqu'aux yeux par ses cheveux, pareils au serre-tête de Méphisto-

phélès — puis une table garnie de drapeaux, derrière laquelle un officier de vingt-cinq ans, complètement aveugle, prononçait les plus émouvantes paroles sur la patrie et les sacrifices qu'il lui faut consentir — hélas, il n'en témoignait que trop, avec ses pauvres yeux morts !

La salle, bouleversée, éclatait en applaudissements. Et cette sorte de poignant sermon prononcé par un martyr, et le spectacle surtout de ce martyr tâtant la table de ses doigts, tout en exhortant ses frères en latinité, cette messe patriotique, si l'on peut dire, avait quelque chose de saint. Que ne pouvait-il, le malheureux, apercevoir au bord d'une avant-scène, ainsi que nous tous, certain officier ganté de blanc, penchant son front chauve et son pâle visage : c'était Gabriele d'Annunzio !

Il nous parut amaigri, ou plutôt effilé, usé par l'âme brûlante qu'il porte en lui. Elle transparaissait visiblement, cette

âme, sous la peau diaphane, à la façon d'une lueur chauffant le parchemin d'une lanterne japonaise. Silencieux, respectueux, environné dans la pénombre par le vague scintillement de ses insignes, contemplé, guetté de tous les fidèles en cette véritable cérémonie religieuse, il était vraiment plus qu'un homme. Et, lui aussi, il semblait ému par l'aveugle offrant pieusement son supplice à la patrie ; et, lui aussi, il communiait.

Une fois achevée la péroraison de l'aveugle, et éteints les derniers applaudissements, le silence se fit : le Comandante était debout. Il parla.

Nous n'avons jamais entendu parler ainsi. Il ne tient aux doigts ni une note, ni le moindre papier, n'a rien préparé, rien appris par cœur ; comment cela lui serait-il possible, alors qu'il parle à chaque instant, à l'improviste, et jusqu'à dix fois par jour, quand il le faut, les jours de fête solennelle, par exemple?

Il ne fait pas un seul geste. Sa main gantée à la taille, il est là, tout droit, face au public, et paraît arracher du sol sa \oix extraordinairement nette, presque effrayante d'énergie. A moins que parfois un mouvement de colère ou d'enthousiasme ne le saisisse, il s'exprime avec une extrême lenteur, mot après mot, la période martelée et trempée comme l'acier suivant la période : autant dire éclair sur éclair, balle sur balle, image sur image, la poésie jaillissant ainsi qu'une cascade infatigable, et la foi, lave bouillante, torrent d'or en fusion, la foi irrésistible emportant tout !

On devine ce que devint le délire du public lorsque son Comandante, de cette manière éblouissante et dominatrice dont il a le secret, rendit hommage à l'aveugle, et à son tour prêcha le devoir italien et la grande cause nationale, non sans mêler à son discours toute une politique aussi élevée que bien aiguisée.

I06 CHEZ GABRIELE d'ANNUNZIO.

du Comandante, vu qu'ils sont innombrables, et que, là encore, il faudrait un volume. Gabriele d'Annunzio poursuit un plan très vaste. Il y a une puissance mondiale dont il réprouve et déteste l'esprit. N'oublions pas qu'il est éperdument latin, fils de Rome, héritier spirituel des tribuns populaires et des consuls. Toute force, en ce temps-là, venait du Capitole, et non pas de Thulé. Ne disputons point de politique : à chacun la sienne. Notons que celle du Comandante s'attache à un but précis, et qu'elle fait grand cas de toutes les libertés. Il exècre la mollesse et les esclavages. Endoctriné par ses harangues étincelantes et continuelles, son peuple n'a qu'une âme avec lui.

Étroitement entouré — disons pressé, et presque étouffé — par ses fidèles, le Comandante sortit du théâtre à grand'peine. On bousculait les soldats, arditi ou petits gars de la légion humaine, pour

s'approcher de lui. Des fanatiques mendiaient un sourire, voulaient toucher ses vêtements. Des vieilles dames du Camaro prétendaient l'embrasser. Son automobile, dont les marchepieds pliaient sous les dévots,' démarra lentement, au milieu d'une foule ivre d'amour : on ne se reculait un peu que repoussé par les roues mêmes de la voiture. L'exclamation nationale fiumaine : Eia ! Eia ! Eia I Alalàl... ne cessait plus (i).

Nous n'étions pas les derniers à pousser nos Eia!... Tout à l'heure, dans l'avantscène, après son discours, le Comandante nous avait ouvert ses bras. Nous le revoyions pour la première fois depuis le temps de la grande victoire, en novembre 1918...

(i) L'exclamation Eia! Eia! Etal Alalàt est un cri d'allégresse et d'encouragement, ou de victoire, que poussaient les anciens Grecs. Gabricle d'Annunzio l'a fait re\'ivTe. Dans son roman Forse che si, forse che no, il l'imprimait déjà. Entendez par là le Hip ! hip ! hip I hourra ! que nous lâchons parfois, nous autres. En vérité, Eia 1 alalà ! aut au moins autant. Il sonne plus purement, en tout cas, ^jour une oreille gréco-latine.

L'émotion permet de crier, quand elle défend de parler.

De Fiume, ville sainte, pourrait sortir une guerre sainte. Gabriele d'Annunzio, si jamais il la déchaînait, trouverait làbas les soldats frénétiques dont les prophètes n'ont jamais manqué. Le Comandante a véritablement, lui aussi, ses hashishin. Seulement, le fanatisme de ses arditi, de bonne race latine, ne se base point sur une grossière excitation des sens, ni sur le prestige, guère plus relevé, de quelques miracles de foire ou d'une thaumaturgie puérile et malhonnête.

Ce qu'on appelle, par ailleurs, un sentiment religieux repose forcément sur un mystère, auquel il faut croire. Une croyance ne se discute point : lorsqu'elle est profonde, et si la plus haute règle morale en découle, il n'y a qu'à s'incliner

LA VILLE SACRÉE. lOQ

avec respect, dût notre raison s'étonner. N'allons pas juger misérablement ce qui nous échappe.

Mais le fanatisme des arditi de Fiume n'a besoin d'aucun mystère, et s'il offre tout le semblant, la fougue et la noblesse des grandes exaltations religieuses — ce qui nous permet d'appeler réellement, par analogie, Fiume une \'ille sainte — il n'en a pas moins pour fondement une idée très simple, logique et claire, celle-ci : « Fiume est italienne : elle veut l'être ; il faut donc, par justice, qu'elle le soit. Nous avons fait la guerre afin qu'il n'y ait plus de peuples opprimés ; attribuer Fiume à d'autres qu'à des Italiens, ce serait l'opprimer lourdement ; nous nous serions donc battus pour rien — ce qui deviendrait absurde — si se produisait jamais une telle monstruosité. Notre Comandante, qui pense comme nous, et qui est ce qu'il y a au monde de plus intelligent, de plus brave et de plus admirable, a juré

de mourir plutôt que de souffrir qu'on fasse tort à notre cause italienne ; il compte sur nous, et qui sait ce qu'on lui ferait si nous l'abandonnions ! Nous devons donc mourir pour lui, et nous sommes prêts à le faire. Vive l'Italie, vive la mère-patrie, vive le Comandante, Eia, eia, eia, alalà ! » Voilà tout le catéchisme d'un ardito (i). Evidemment, ce catéchisme est un peu rudimentaire : mais une tête latine se plaît aux idées nettes, dussent-elles y perdre en belles apparences. Laissons aux Slaves leur brouillard de rêveries.

Mieux vaut comprendre que sentir, en Latinité. Aussi bien, notre honnête ardito ignore-t-il donc que son Comandante réfléchit pour lui? Il a confiance. Il n'oublie pas ce que chacun doit se rappe-

(i) Les arditi étaient au début certains soldats particulièrement résolus et dévoués, choisis dans chaque troupe italienne, et gardés en réserve pour donner l'assaut. Ensuite, on forma des corps d'arditi. Il y en a un grand nombre à Fiume. Dans le langage courant, l'on dit un ardito comme on dirait un soldat d'élite, un fameux gaillard, prêt à tout, et jusqu'au coup de couteau dans la gorge ennemie. L'insigne des arditi est d'ailleurs un poignard.

1er comme lui, à savoir que derrière les fenêtres du Palais, là-haut, tout au sommet de Fiume, veille et médite une des plus audacieuses et puissantes cervelles en lesquelles se soit épanouie la Res latina. « Eh quoi ! s'écriera quelque avantageux sociolâtre, tout a changé depuis le temps des Consuls...» Non pas à tel point : l'âme des hommes ne se modifie guère, ils retournent sans cesse aux mêmes passions, et recommencent d'âge en âge tous leurs exploits, quitte à ajouter à ceux-ci comme à celles-là le télégraphe, le téléphone, les chemins de fer et les canons géants. Mais pour ajouter lo à tous les facteurs d'une opération mathématique, est-ce qu'on la fausse? Qu'un homme tue avec un poignard d'ardito ou une savante décharge électrique, il n'en tue ni plus ni moins. Et le Rubicon coule partout : ce n'est jamais qu'une rivière à passer, quand même elle aurait la largeur d'une mer.

Après la cérémonie de la communion spirituelle en patriotisme, au théâtre de Fiume, nous allions retrouver le Comandante au milieu de ses arditi, le lendemain matin : il devait distribuer la médaille de Fiume (i) à sa compagnie particulière. On ne voit trace de garde autour de lui : il n'en a nul besoin d'abord, au milieu de son peuple idolâtre ; puis il évite avec goût tout ce qui pourrait ressembler à quelque prérogative déplacée. Mais une compagnie d'infanterie porte son nom ; nous ne savons au juste comment elle est composée ; en tout cas, il nous a paru qu'on la recrutait parmi des éphèbes encore plus allègrement jeunes que les autres athlètes du Carnaro,et, si l'on en croit les rubans innombrables dont les poitrines de tous ces robustes garçons sont ornées, nul doute qu'il ne soit néces-

(i) Médaille de bronze aux couleurs de Fiume, aaalogue aux médailles conférées à nos troupiers après certaines campagnes.

saire, sinon indispensable, de s'être au moins couvert de gloire dans les Alpes du Trentin ou sur les abominables cailloux du Carso, pour se voir admis en cette compagnie d'élite.

Moralement, donc, il est certain que la troupe est d'élite : mais que dire du physique ! Quels champions sont-ce là, et si, dès l'arrivée en gare de Fiume, la veille au soir, nous avons cru nous trouver parmi des émules de notre Carpentier un peu diaboliques, que ne nous sembla-t-il pas de la compagnie d'Annunzio ! Voici, pour commencer, leur unifonne (d'été, sans doute) : la chéchia noire, contenant à peine de furieuses chevelures relevées sur le front, quand elles y consentent, et trois fois sur cinq, pas de chéchia du tout ; la courte tunique gris vert, fort largement ouverte sur des pectoraux musclés ; les rubans et croix de guerre, le ceinturon, le fusil ; puis un caleçon court de coureur à pied, et les jambes nues depuis le haut

des cuisses jusqu'aux chaussettes, lesquelles retombent avec négligence sur les godillots militaires.

Ainsi décrite froidement, la tenue parfaitement sportive de la compagnie d'Annunzio semble étrange peut-être, et gageons qu'elle amuse : mais c'est autre chose que de voir sous le soleil tous ces jeunes gars dépoitraillés, aux jambes nues, faire l'exercice avec une belle conscience, tirer la mitrailleuse, courir comme pour un 100 mètres, le fusil à la main, et lancer la grenade. Leur cantonnement se trouve sur le quai même du port, leur champ de manœuvre est battu par les flots adriatiques : aussi sont-ils hâlés comme des moricauds. Leurs yeux et leurs dents éclatent dans des visages de corsaires, sur lesquels, après la manoeuvre, retombent des cheveux féroces. Leurs couteaux d'arditi n'ont rien de rassurant, et quoiqu'ils offrent franc rire et bon accueil là, en plein jour, sur leur pacifique terrain

d'exercice — nous allions dire : de jeu — on se demanderait sans doute avec assez d'émoi ce qui va se passer, si l'on en voyait soudain pulluler autour de soi, par une nuit pas trop claire, et en temps de bataille avec le Croate, ce qu'à Dieu ne plaise ! Un jour, certain agitateur bolchevisant, et qui pis est, ancien déserteur, annonça qu'il allait venir à Fiume, et qu'on allait voir ça. Le .Comandante déclara à ses arditi qu'il le recommandait « à leur fer nu et froid ». Le déserteur n'a pas dépassé Trieste.

De plus, les champions de la « d'Annunzio » ont une mascotte, pour le moins aussi pittoresque qu'eux-mêmes ; c'est un vieux sergent sarde, engagé parmi eux et bientôt septuagénaire peut-être, comme notre nonno garibaldien de la veille. Très vert et bien droit, cet ancêtre se pare — non sans coquetterie — d'une chevelure de neige, abondante et touffue, et, le bâton à la main, il va de-ci de-là, parmi les

Il6 CHEZ GABRIELE D'ANNUNZIO.

troupiers ses pupilles, ainsi qu'un centurion chenu, débris auguste des guerres puniques. Hâtons-nous d'ajouter, pourtant, que lui n'a pas les jambes nues : l'air fraîchit, vers le soir.

Quand la compagnie d'Annunzio fut rangée sur le champ de manoeuvre aménagé près du port, et après l'attente sans laquelle une cérémonie militaire n'aurait plus l'air positivement militaire, il y eut un garde-à-vous, quelques notes de clairon : le Comandante arrivait. Qu'il nous parut donc pâle, en plein jour, cet homme qui, en effet, dort à peine, ne peut jouir d' aucun repos, d ' aucune solitude, doit parler à chaque instant, reçoit des délégations, veille à tout, supporte la responsabilité de tout, écrit sans trêve, électrise un peuple, négocie, invente, combine infatigablement, et sent encore bouger en son âme toute la poésie du monde et des cieux, même quand vingt Fiumaines éperdues viennent se jeter au-devant de lui pour

demander l'avancement, qui de son fils cantonnier, qui de son mari employé des postes, même lorsque tel sous-officier lui montre en grande alarme les boutons de sa tunique, dont la corne trop mince se brise au moindre choc !

Ganté, bien mis, bien pris dans son uniforme, doux, courtois, gentiment familier avec ses arditi, le Comandante assiste à une courte manœuvre : mitraillade, grenades, bond hors de la tranchée, simulacre de combat. Puis il passe en revue la compagnie : il faisait un soleil radieux et très chaud, tous ces athlètes noircis brillaient sous la sueur et la poussière, comme autant d'Hectors venant de tuer Patrocle. Enfin, il les réimit tous autour de lui, et une fois de plus, une fois encore, il parla. Son discours, cette fois, fut plus camarade et soldatesque, non beaucoup moins élevé cependant que celui de la veille, ni moins énergique, ni moins entraînant. La beauté s'épanouit aussi

Il8 CHEZ GABRIELE d'ANNUNZIO.

spontanément aujourd'hui sur les lèvres de Gabriele d'Annunzio que durant tant d'années elle aura resplendi sous sa plume.

Ses soldats l'écoutaient, très émus.

Merveille, songions-nous, que ces garçons dépourvus sans, doute d'une extrême culture, et qui pourtant suivent si pieusement cette parole infatigablement admirable, impeccable, et taillée à facettes ! Il est donc faux que l'orateur ait avantage à se montrer assez vulgaire, ainsi que se plaisent à l'affirmer, au nom de leur expérience, les orateurs à la façon du Père Duchêne?

Aussi bien, pourquoi ces volontaires manqueraient-ils de culture? Les connaissons-nous? Toutes les classes de l'Italie ont donné des soldats à la compagnie d'Annunzio. L'un des athlètes aux jambes nues, auquel on nous présente — quatre citations, quatre rubans bleus — est un ancien officier, engagé comme simple soldat dans la «d'Annunzio». Un autre

— trois rubans bleus — également engagé comme simple soldat, était lieutenant dans l'armée régulière. Un autre dans le même cas, un autre encore...

Distribution des médailles, accolades, poignées de mains. « Venez me voir tantôt au Comando, nous dit le Comandante. Je vais maintenant en ville avec ma compagnie, puis reviendrai à leur cantonnement déjeuner avec eux. »

C'est-à-dire manger à la gamelle, assis au milieu d'eux, riant de tout cœur avec eux. Il aime beaucoup à vivre fraternellement de la vie de ses arditi. Bien mieux, il touche son prêt — et il y tient fort, lui dont les mains « sont un creuset où l'argent fond», comme M™e de Sévigné le disait si joliment de son fils ! Il y tient, et il y a droit, car ses hommes l'ont nommé caporal par acclamations. Honneur traditionnel.

Il n'en est pas peu fier.

Le Comandante se met donc en route à travers la ville, escorté par sa compagnie

aux jambes nues, aux visages brûlés, aux têtes échevelées. Il scande gaiement le pas au premier rang, sans nul apparat, flanqué du sergent à chevelure de neige et du vieux garibaldien au pourpoint écarlate, qui n'a pas manqué d'arriver tout à l'heure, au son de la mitraille, bien entendu. Entre ces bâtiments roses et sous ce ciel d'émail, suivons-nous un Sforza, un Malatesta, guidant ses lansquenets? Il est presque midi. La lumière vibre sur la ville chatoyante. On pousse des alalà ! au passage de la troupe et de son chef. Et les soldats de chanter à tue-tête une joyeuse chanson de marche, où il est beaucoup question d'un certain Cagoia.

Qu'est-ce que ce Cagoia? Quelque personnage mythique et légendaire, apparemment, mais qu'ils exècrent bien dans Fiume, car on l'y charge à tout instant de tous les crimes. Cagoia a fait ceci, Cagoia a encore eu peur de cela, Cagoia devrait bien aller au diable, et même pis, en pri-

son, etc. !... La haine dont ces patriotes poursuivent le fameux Cagoia nous parut même si précise et si forte, que nous en vînmes à penser qu'il y avait en ce nom quelque allusion à un ennemi personnel des Fiumains, et à un ennemi vivant.

Nous pouvons seulement affirmer qu'il ne s'agit pas de M. le président Wilson (i).

Maintenant, le temps de déjeuner, puis rendons-nous au Palais, « au Comando», comme dit modestement d'Annunzio.

Après les combattants, l'état-maj or; après les camps, la cour.

Petite cour, toute petite, et sans .le moindre faste. Le Palais est une vaste construction moderne, assez théâtrale, et des plus noblement disposées en tout cas, dominant la ville entière, le port, la mer. On n'3^ entre pas sans fournir de

(i) On sait que ce surnom désignait, à Fiume, M. Nitti.

grandes explications aux soldats de garde, ou sans montrer un bulletin d'audience.

Le pauvre Comandante essaie de se défendre un peu : il n'y parvient qu'à demi.

A l'intérieur, dans un hall immense et pavé de marbre, vraie salle des pas perdus, ou du temps perdu, vont et viennent les visiteurs qui attendent, passent les officiers de service, sveltes capitaines ou lieutenants imberbes, et bavardent quelques groupes. Parfois — hélas, trop souvent pour le repos du Comandante, ou ce que l'on appelle son repos ! — quelque délégation peuple un coin du hall. Mais on voit surtout des uniformes sanglés à la taille, ainsi qu'anoblis par un long Usage, et encore, et toujours, les croix de guerre. Tout semblable dut être jadis, dans les mêmes régions, le palais d'un maréchal Marmont, d'un général Bertrand. Cour militaire et très simple, non dépourvue toutefois de quelque insouciante noblesse.

Or, le Comandante n'a point reparu, il se livre à quelque inspection dans la Régence, il parle, il écrit, bref il n'est pas accessible. Attendons-le. S'il vient à se montrer, nous le saisirons au passage.

M. de Ambris se trouve là. Nous causons. Il dit son admiration pour le labeur déconcertant du Comandante, et conte les périls délicats que ce dernier rencontre et surmonte dans le maniement de l'autorité. Chaque province italienne a son âme propre, qu'il faut connaître (i). Mais Gabriele d'Annunzio a le talent de ne froisser personne : il sait tour à tour disparaître et caresser. Puis il est si habile, si affable ! Et son prestige lui donne un pouvoir magique.

(i) Charles Nodier, qui, vers 181 3, dirigea un journal en cette région, écrivait à son ami Charles Weiss : « A peine avais-je cessé de rencontrer l'heureux habitant de l'Adriatique légèrement vêtu d'un frac de toile lilas, et la tête couverte de son grand chapeau où flottent des rubans de toute couleur, que j'ai aperçu l'Istrien frileux qui grelotte sous sa mante de poil de chè\Te et son bonnet de laine à trois pièces. » •

Ce n'est point une tâche aisée que de gouverner.

— Sans l'amour que nous avons tous pour lui, nous avoue en riant un jeune officier, il y aurait du sang sur le pavé de cette salle. Songez, depuis un an que nous vivons dans une petite ville, entre jeunes gens susceptibles et vifs! Mais nous périrons plutôt que de lui causerla moindre contrariété.

Le temps passe. Une délégation de Dalmatie se présente. Le Comandante vient d'arriver, paraît-il : il recevra les Dalmates. Une autre délégation, ce sont des cheminots : il verra les cheminots. Un cortège de fidèles encore... Nous le joignons enfin, comme il va remonter en automobile.

— Hélas ! nous dit-il, ces jours de fête sont terribles. Accusez le Comandante.

Par la faute du Comandante, qui est tyrannique, d'Annunzio n'a pas une minute à lui.

Et comme nous le félicitons sur l'éclosion du nouvel État :*

— Oui, fait-il, c'est une solution. Nous avons réussi. J'ai tout fait pour cela, et je ferai tout encore. Ce qui est absurde, par exemple, c'est que nos ennemis ne m'aient pas encore tué. De temps en temps, ils me le promettent.

Mais déjà l'automobile impitoyable l'emporte, comme une proie. Il reviendra sous peu, tout à l'heure...

Le soir, au restaurant, ce fut une véritable veillée des armes. Les fidèles — toute la ville ! — contaient des histoires héroïques. Du reste n'oublions pas que l'héroïsme est naturel à Fiume, dont la petite garnison compte cinq des quinze médailles d'or de la valeur militaire portées dans l'Italie entière.

L'incomparable narrateur Zanetti était là:

— Demain matin, à sept heures, c'est

moi qui sonnerai la grande cloche de la Torre deirOrologio. On m'accorde cet honneur, parce que ce fut moi déjà qui déclenchai le tocsin de joie, au jour de Ronchi, quand le Comandante est entré dans la ville, au risque de tout !... Vous pleurerez quand vous entendrez ma cloche, demain matin. Il n'y a pas une personne vivante, dans Fiume, qui pourra s'empêcher de pleurer.

— Et les morts?

Non, Zanetti n'a pas répondu : « Debout les morts ...» Mais, par le regard de son œil unique, il l'a positivement crié !

— Et d'ailleurs, poursuivit-il, l'avezvous regardée, la Torre dell'Orologio? Un grand aigle la surmonte, Faigle héraldique de Fiume, à une seule tête. Or, cet aigle avait auparavant deux têtes, c'était le monstre des Habsbourg qui trônait là sur la Torre, hideusement. Mais à peine la ville fut-elle à nous qu'un bersagliere, comme moi, escalada vertigineusement le

toit comme il put, avec une échelle branlante, et scia tant bien que mal une des deux têtes. Vous savez, ce fut dégoûtant de voir tomber ce morceau de fonte...

Puis, comme le cou tronqué de la bête faisait mal au cœur, mon ami le hersagliere — c'était moi qui lui tenais l'échelle — cicatrisa la blessure en plantant le drapeau italien dans ce bout de cou déchiqueté. Si bien qu'encore maintenant, l'aigle de la Torre montre une tête et un moignon, dans lequel im drapeau national palpite au vent. Allez tous contempler notre Torre : elle se trouve presque en face de la poste.

— Ah! la poste !... s'écria quelqu'un... C'est demain que l'on y mettra pour la première fois en vente les nouveaux timbres de la Régence, portant l'effigie du Comandante. On va prendre d'assaut les guichets.

— Si ! fit Zanetti.

Qui n'a pas entendu ce « Si ! » ignore

tout ce qu'un homme peut mettre de triomphe, d'exaltation et d'allégresse en un simple « Oui ! ».

Après une nuit pure, légère, bleue, dans le silence de laquelle maints Eia, alalà ! s'étaient élevés, à la fois innocents et sauvages, vers les étoiles indifférentes, le matin du 12 septembre naquit enfin.

A l'aube, un peu de pluie :

— Ça va passer, fit une vieille femme dans la rue. Dieu ne ferait psus ça à son Comandante.

Et en effet, la bonne Fiumaine n'avait pas plutôt prononcé ces mots, dont ses interlocuteurs ne s'étonnèrent pas un seul instant, que le soleil commença de caresser la ville endormie. Tout le jour, il a resplendi sans une défaillance, illuminant les drapeaux, guirlandes, pavois, oriflammes, fleurs et rubans de Fiume en grand gala.

Le Comandante devait, ce matin-là, refaire ie trajet du 12 septembre 19 19, c'est-à-dire pénétrer dans la cité à la tête de ses troupes, par l'avenue qu'il avait suivie, voici un an, puis défiler à travers Fiume jusqu'au grand quai du port, où il passerait en revue toutes les forces de la Régence. Bien avant l'heure fixée, un peuple souriant, et déjà prêt à s'émouvoir, coulait vers le lieu d'arrivée des troupes.

Longtemps, très longtemps après — l'inexactitude, on le sait, étant une formalité militaire — se montrait un peloton de cavaliers : les premiers uniformes paraissaient. Presque immédiatement venait le Comandante, en sa tenue de lancier de Novara, monté sur un grand et fort alezan à courte crinière. Derrière lui, deux généraux et un état-major, à cheval, puis, s'il nous en souvient bien, le drapeau du nouvel État, escorté par des officiers, et enfin la file interminable de la garnison.

A peine eut-on seulement aperçu de loin le groupe où chevauchait le Comandante, que commencèrent, pour ne plus cesser, les applaudissements, les alalà ! et les vivats : mais ils étaient si fervents, si pieux et si tendres, que l'on croyait assister à un cortège nuptial, plutôt qu'à une parade guerrière. Gabriele d' Annunzio épousait le Carnaro : peut-être un de ses torpilleurs l' emmènerait-il jeter son anneau dans le golfe, tout à l'heure.

Nous marchions du même pas que son cheval, confondu dans la foule des adorants. Comme la tête du cortège débou-.

chait sur l'immense quai, déjà noir de monde, quelque arrêt se produisit : il fallait déblayer la place. Le service d'ordre est aujourd'hui restreint autant qu'inutile à Fiume, où l'on ne manifeste que par amour. Le Comandante demeurait par conséquent là, immobile, au milieu de son état-major. A cheval depuis longtemps déjà, et sous un soleil violent, ainsi ganté.

moulé dans sa tunique, il avait bien chaud, le pauvre Comandante ! Il remettait nerveusement en place son monocle, un peu agacé par l'attente. Ne pouvant supporter de nous voir si près sans trouver moyen de lui parler, nous agitâmes violemment notre chapeau — était-ce ; es convenable ? — si bien qu'il nous aperçut enfin, et nous fit signe d'avancer. Et là, sur le front de ses troupes, comment nous accueillit, dès la première phrase, cet homme qui ne porte pas seulement Apollon au bout de ses dix doigts (i), mais encore une épée aventureuse, et peut-être un monde en son poing fermé? — Il doit y avoir pour vous, nous dit-il, une joie confraternelle à voir un écrivain passer cette revue. Je me réjouis que vous assistiez, vous, à cette fête de la pensée latine.

Ainsi, selon sa coutume, offrait-il au

(i) Moi qui porte Apollon au bout de mes dix doigts. (Jean Moréas.)

plus humble ce qu'il donne et prodigue à tous, la bonne grâce, le mot juste qu'il faut prononcer, et qui flatte, et qu'on n'ouMie plus. Ajoutons même avec confusion que, du haut de sa selle, le maitre du Camaro a choisi ce moment pour nous parler de notre Chantilly : ah, il connaît son public !... De même agit-il avec chacun.

S'étant eniin remis en marche, le cortège s'avança lentement sur le quai spacieux, où l'on avait fait place nette enfin. Des hydravions sillonnaient le ciel. Dans le port, les sirènes des bateaux pavoises saluaient éperdument le triomphateur.

Pauvre port, il est vide de navires de commerce, puisque l'Italie l'a mis en interdit : mais beau et redoutable port de guerre, si l'on y compte les vaisseaux de la flotte fiumaine ! Voici le superdreadnought Dante Alighieri. On se rappelle que cette magnifique citadelle flottante, une des plus belles et récentes unités de

la fk>tte italienne, fut conduite, ou retenue d'autorité, par ses propres marins dans le port de Fiume. Ceux-ci ont coupé l'une des ancres, laquelle s'élève maintenant, gigantesque trophée, au milieu d'xme place de la ville. Voici le destroyer Francesco Nullo. Voici YAlmadi, torpilleur, accompagné de quelque dizaine d'autres.

Voici une flottille de Mas. Tous ces bâtiments, donc, hurlaient de joie. A chaque moment, éclataient des Eia, eia, eia, alalà! Le soleil criWait d'or la \dlle, les fenêtres, les palais, les étendards, les innombrables uniformes qui semblaient

us gris de perle sous cette clarté féerique. La minute était sans pareille. Que penser de Pétrarque lauré, avec sa chétive petite fête travestie du Capitole, jadis ?... Quo non ascendes, Gabride !

Les péripéties d'une revue sont toujours à peu près les mêmes : seul varie l'enthou-

asme plus ou moins grand qui ks anime :

celui des Fiumains soulevait les chefs et les soldats.

Le Comandante s'est arrêté sur la place Dante, au milieu du quai, face au port. Les généraux se sont rangés à ses côtés, un peu en arrière, environnés par Tétatmajor. L'éventail immense de la ville leur servait de décor. Vis-à-vis d'eux, les musiques militaires jouaient de belles marches émouvantes, et le grand pavois des vaisseaux palpitait doucement.

Les troupes commencèrent à défiler.

Presque toutes, en passant, acclamaient le triomphateur, qui répondait d'un grand geste. Drapeaux et fanions s'inclinaient avec noblesse, portant l'âme visible du pays. Quand parut celui du nouvel État, qui pour la première fois claquait sous le ciel, l'immense foule n'eut plus qu'une voix : Eia ! Eia !... Cet étendard est rouge pourpré ; on y voit, brodées en or, les sept étoiles de la Grande Ourse, qui toujours indiqua la bonne route aux navi-

gateurs méditerranéens ; elles sont inscrites dans le cercle d'un serpent se mordant la queue, symbole traditionnel d'éternité. En outre, trois longs créneaux le terminent : celui de droite montre les couleurs d'Italie, celui de gauche les couleurs de la ville de Fiume, à savoir bleu vif, jaune et violacé. Elles sont partout, ces couleurs fiumaines, bleu, jaune et prune, aux boutonnières, dans les cheveux, sur les corsages, suspendues aux balcons, flottant le long des guirlandes et en haut des mâts ; elles s'entremêlent aux couleurs italiennes, elles sourient, elles vivent : dominant encore le fracas des hymnes et des cris d'amour, un muet Alléluia monte ainsi, de toutes ces bannières, au-dessus de la cité.

La garnison de Fiume défila durant des heures, qui passèrent comme des minutes : infanterie, alpins, arditi sans nombre, athlètes armés marquant la cadence militaire, cols ouverts et cheveux au vent,

136 CHEZ GABRIJEXE d'ANNUNZIO.

chéchias et casques, feutres et képis, plumes de coq des bersagUeri, dont le passage à la course souleva, comme toujours, l'admiration populaire, jeunes soldats, jeunes officiers, capitaines à silhouette de pages, commandants plus désinvoltes encore, et l'artillerie, et les auto-mitrailleuses, et les lance-flammes, et la Croix- Rouge — c'était bien une petite armée.

Petite, mais expérimentée, puisque tous avaient fait la grande guerre, ainsi qu'il y paraissait aux croix chargeant tous ces uniformes gris vert, « par la victoire usés » : car l'armée de Fiume semble revenir d'une longue campagne, elle ignore superbement ce qu'on appelle la tenue de gala. Mais que de fierté dans les yeux, quel redressement de la taille, et les bons muscles sous ce drap élimé !

On applaudit à tout rompre les alertes champions de la « d' Annunzio » et les pittoresques maillots noirs que commandait le prince de C..., plus « eau-forte » et

fantastique que jamais sous le grand soleil de midi. Mais où l'émotion déborda, ce fut quand défila, bien au pas, une sorte de garde nationale de Fiume, des quinquagénaires mêlés à des jeunes gens, tous en civil et bellement alignés derrière leur drapeau. Ils avaient les yeux plantés droit devant eux, les braves gens, et luisants comme si l'Autriche était encore à tuer.

La revue terminée, et le dernier convoi passé, le Comandante se rendit, toujours à cheval, et entouré de l' état-major, à l'autre bout de la place Dante, ayant peine à se frayer un chemin au milieu de la foule qui les eût bien portés en triomphe tous les deux, son alezan et luL Deux mâts très hauts se trouvaient dressés, comparables à ceux de la place Saint-Marc : l'on y hissa deux immenses bannières italiennes, entre lesquelles vint se balancer le grand étendard pourpre de la Régence. Et à cet instant, poignant

entre tous, une fois de plus le Comandante parla. Il dominait la foule du haut de son cheval, face à son drapeau. Le ciel éblouissant semblait s'arrondir autour de lui seul. Une fois de plus, il improvisa, comme si vraiment l'habitaient toutes les Muses — et Bellone !

Une fois de plus, il fut hors de toute mesure humaine. Une fois de plus, on s'agenouilla devant lui.

Et maintenant, pense-t-on sa journée finie? Croit-on que la coupe d'émotion soit comble ?

Vers quatre heures — comment nous souviendrait-il d'une heure précise? nous ne savons plus, une telle après-m.idi n'avait pas commencé que le soir était là — le mouvement de la foule, la rumeur publique nous portaient vers le Palais National : entendez l'Hôtel de Ville. Une cérémonie capitale pour l'histoire de la Régence y devait avoir lieu : au nom de la ville, le maire (appelé là-bas podestà),

devait conférer solennellement la nationalité fiumaine aux 6 ooo hommes de la légion que le Comandante avait le matin même passés en revue. Représentant tous ses soldats, celui-ci allait accepter pour eux le droit de cité.

Nous arrivâmes bien avant l'heure : la salle était déjà pleine à n'y pas glisser un caillou. A force de patience, néanmoins, nous nous poussâmes au premier rang de la galerie. La salle du Palais National est disposée comme celle de notre Chambre des députés : un amphithéâtre surmonté d'une galerie. Contre la paroi du fond se trouvait une estrade portant une longue table recouverte d'un beau velours à franges, devant laquelle trois fauteuils s'alignaient, face au public.

A côté, sur le même rang, se dressait une autre table, petite, mais pareillement drapée de velours, avec un seul fauteuil : c'était pour le Comandante.

Chaque minute d'attente augmentait

rémotion, d'autant qu'y ajoutait encore cette estrade inoccupée devant l'hémicycle bourdonnant. Entre l'enceinte vide et la nerveuse assemblée, il n'y avait qu'une balustrade, frêle et forte comme la loi.

Soudain pourtant, sans tambour ni trompette — c'est ici le cas de le dire en réalité — trois officiers sont entrés, à savoir le fodestà et deux adjoints, ou deux vice-présidents (nous ignorons leur titre exact), auxquels se mêlait un quatrième : le Comandante...

Aussitôt, nous ne saurions rendre ce qui s'est passé : celui qui parlait resta la bouche ouverte, celui qui faisait un geste ne l'acheva point, une sorte de suffocation saisit la salle en un instant ; puis, comme l'orage, comme la foudre, comme les stigmates des saints, l'amour universel s'abattit sur le Maître, éclata à ses pieds, le souleva, le transperça ! Pendant un quart d'heure, vingt minutes peut-être,

ies qna^e officiers demeurèrent debout, étranglés et muets, les magistrats derrière leur table, et Lui, tout seul, indiciblement pâle, adossé au mur, repoussé jusque-là, envahi et ainsi qu'écrasé contre la paroi par l'enthousiasme, par la tendresse folle, par le délire du peuple î

Il penchait la tête, ne bougeait pas, pleurait peut-être. Et l'acclamation de frénétique amour durait, durait toujours, s'exaltait, on criait, on ne trouvait plus de mots assez passionnés. Un ouvrier répétait sans trêve derrière nous : « E un Dio ! E un Dio ! (i)... » N'y tenant plus, le brave homme s'écriait encore : « E bello corne un Dio ! (2)... »

Et c'était vrai ! Ce soldat tout droit contre ce mur — et ce soldat qui était l'immortel auteur des Laudi ! — baissant le front sous le baiser immense de toute une nation, le grand Italien Gabriele

(i) C'est un Dieu !

(2) Il est beau comme un Dieu

d'Annunzio étouffant d'émotion devant sa patrie qui racclamait, oui, l'ouvrier avait raison, c'était bien un spectacle divinement beau !

Enfin, par pitié peut-être pour les nerfs du poète, le podestà agita sa sonnette, et lentement, de même que s'éloigne une tourmente, le silence, un profond silence s'établit. Le podestà lut une harangue noble et chaleureuse, dans laquelle il demandait au Comandante s'il acceptait, au nom de tous les légionnaires, la nationalité fiumaine. Et, d'une voix simple, contractée encore par l'épreuve terrible et merveilleuse, celui-ci répondit :

— Accetto (i).

C'était le premier mot qu'il prononçait depuis son entrée dans la salle.

Après quoi, par un nouvel effort de sa volonté sans égale, toujours debout près de son fauteuil, et, à son habitude, dédai-

(i) J'accepte.

gnant toute espèce de geste, mais imprimant chacun de ses mots dans l'esprit de son auditoire comme un poinçon dans le fer tendre, derechef le Comandante parla.

Ainsi qu'au théâtre de la Fenice, ainsi que sur la place Dante et partout, il improvisa. Et l'orateur incomparable, de nouveau, s'est surpassé. Jamais la poésie ne coula plus irrésistible de ses lèvres, ni la foi ne s'en éleva plus chaude. Il remercia les Fiumains, leur dit qu'il se sentait non seulement leur compatriote, mais leur frère, qu'il avait vu et touché de ses mains, tout à l'heure, l'une des plus vénérables pierres de leur ville ; il décrivit cette pierre, la fit vivre à sa voix, poursuivit le symbole, s'éleva... On entendit, coup sur coup, le chant du poète, l'appel du soldat, la catilinaire du citoyen, le jeu du linguiste étonnant, les belles sentences du fondateur d'État, les caresses de .l'Italien parmi son peuple, la loi du pro-

phète entouré de ses • disciples — enfin Gabriele d'Annunzio parla, que dire de plus?... Fu hello corne un Dio !

Le soir, au restaurant Adria, nous commandâmes sans grand espoir nos spaghetti et notre manzo : quelle apparence y avaitil, en effet, d'être jamais servi par ce garçon affolé, tourbillonnant parmi des dîneurs sans nombre, qu'avait attirés le jour de fête? Et la commande donnée, nous attendîmes en méditant sur la vigueur et l'habileté avec lesquelles Gabriele d'Annunzio, homme d'Etat, menait son entreprise.

Qu'un diplomate difficile à convaincre conteste l'italianité de Fiume dans le passé, c'est son affaire. Cette opinion nous étonne personnellement, mais une bonne hygiène morale exige que l'on s'habitue

aux Opinions d'autrui. Nous conseillerions en tout cas à cet hérétique — « un hérétique, dit Bossuet, est celui qui a une opinion» — de venir passer seulement deux jours sur les terres de la Régence, s'il prétendait aussi mettre en doute l'italianité de ceux qui l'habitent à présent — et pas même deux jours, une heure ! Car d'Annunzio a si bien fait, par ses discours, ses actes et sa volonté, qu'il a communiqué son âme même aux Fiumains. L'Italie est implantée dans le sol du Carnaro jusqu'au tréfonds. Italia 0 morte ! portaient les bannières de Fiume, tout à l'heure, à la revue. Fiume o morte ! lisait-on sur les étendards venus de la mère-patrie. Un irrédentisme inexpiable se trouve maintenant déchaîné, voilà un fait historique.

Et ce n'est pas en incorporant d'un seul coup cinq ou six mille citoyens à la Régence, ni en offrant 3 000 francs de dot, comme on dit que cela doit être, à toute

j eune fille fiumaine épousant un ardito (i) , que Ton fera décroître l'italianité dans cette région, que nous sachions ?

Mais on se trouve devant le fait accompli, alors? Sans doute... Mais c'est très grave ?... Mon Dieu, citons encore des devises d'étendards. Le fanion d'une auto-mitrailleuse, qui défilait ce matin, place Dante, montrait ces mots brodés largement sur la soie : Me ne strafotto. Nous ne traduirons pas cette phrase. Les personnes qui entendent l'italien savent qu'elle est un peu vive. Pour tout dire, l'expression correspondante : « Peu m'en chaut», semblerait, pour la rendre, d'un style bien pâle. Or, il est possible qu'à Fiume, on répète volontiers des formules analogues.

Cela ne suffit pas, de lancer des boutades?... Certes, et le Comandante le sait bien. Aussi a-t-il soulevé le fanatisme des

(i) Nous donnons ce renseignement sous toutes réserves.

Fiumains, qui dure depuis un an déjà, malgré maintes périodes de privations endurées dans la ville, et le malaise économique profond causé par l'interdit commercial. Aussi vient-il de créer TÊtattampon du Carnaro. Et aussi ne lâche-t-il j amais, lui, des choses aussi naïves que la joyeuse formule du fanion. Il dit seulement, il met sur son papier à lettres : Cosa fatta capo ha. Ce qui signifie : « Chose faite a une tête». Mais capo a aussi le sens de « chef » et de « commencement (i)». Ainsi menions-nous nos pensées, en attendant avec douceur ces spaghetti qui ne venaient pas, et ce manzo dont il n'était plus question. Tout à coup, un uniforme ravissant parut dans le restaurant : c'était le capitaine Antongini. Il faudrait n'avoir jamais mis les pieds à

(i) Le poète Ausone écrivit fort joliment jadis :

Incipe, dimidium facti est cœpisse ; super sit Dimidium i rursum hoc incipe, et efjicies.

(Commence, c'est moitié de fait que d'avoir commencé mais la moitié reste ; commence encore, et tu as fini.

Paris pour ignorer le très aimable capitaine Antongini : sa silhouette est bien connue sur le boulevard. On sait qu'il est depuis vingt ans l'ami intime et tout dévoué de Gabriele d'Annunzio.

— Vite, nous dit Antongini, le Comandante m'envoie vous chercher : il vous attend dans dix minutes pour dîner.

Adieu, spaghetti insipides et ridicule manzo ! Déjà nous trottions avec notre compagnon sur le chemin du Palais.

Sentinelles, escaliers, plantons... Nous entrons bientôt dans une petite pièce bien ornée, où une table était dressée. Quatre couverts. L'argenterie scintillait... Un autre Français était là, le poète Achille Richard. Par la fenêtre ouverte sur la nuit délicieuse, l'on apercevait toutes les lumières de la ville et le port illuminé. Des Eia, alalà ! — encore ! — montèrent jusqu'à nous : c'était une troupe de fidèles, la cinquantième de la journée, qui s'avançait avec un drapeau vers le Palais. Ils

s'arrêtèrent devant la grille fermée, réclamant : « Comandante !... Comandante !... » tandis qu'un bersagliere, de garde sur la terrasse du premier, s'accoudait négligemment dans l'ombre pour considérer les enthousiastes. Nous n'apercevions que les plumes du chapeau et la lueur fine de la baïonnette. Et déjà les cris s'apaisaient, le cortège en Uesse s'éloignait...

Soudain s'éleva près de nous une voix très douce :

— Oh, je vous vois donc enfin... Maintenant, nous allons causer, je me donne une heure de vacances. Pour cette belle fête, aujourd'hui, je suis heureux de vous avoir su là...

C'était le Comandante, revêtu d'une fort élégante tunique à revers bleus. En même temps que lui, se glissait parmi nous certain parfum discret, raffiné — venu de la rue de la Paix, Comandante?... Et gracieuse, et charmante, une jolie chienne lévrier, à poil ras, blanche et

bleue (i), avait délicatement sauté dans la pièce. Nous n'avons pas constaté sans tendresse que, pour surprenan- homme d'Etat qu'il fût devenu, Gabriele d' Annunzio restait fidèle à ses grandes amours, et qu'il gardait jalousement un lévrier au fond de son Palais, comme en sa tente le sultan cache la sultane favorite.

Puis, sur un geste du maître de céans, nous nous mettons à table, Achille Richard, le capitaine Antongini et nous. Le Comandante reste debout avec le plus grand soin, s'assied le dernier, veille à ce que chacun soit servi... Elle est célèbre, la courtoisie de Gabriele d'Annunzio : il n'ignore point, du reste, qu'il y a là le plus merveilleux moyen d'autorité et de gouvernement. Mais ses amis seuls "connaissent les prévenances exquises de son affection : or, il usa de toutes ce soir-là

(i) Le commun des mortels dirait : blanche et grise. Mais pour un connaisseur en lévriers, le gris s'appelle bleu. Le gris d'un lévrier de race, d'ailleurs, semble toujours posé sur un fond bleu.

— comme si une telle journée eût laissé son esprit entièrement libre, comme s'il fût à l'instant même revenu d'une simple promenade à cheval, par exemple, ou d'un thé chez quelque belle amie.

Il se montra très gai, d'ailleurs, et très animé, contant cent histoires, demandant des nouvelles de tous ses amis de Paris.

— Et pourtant, lui avons-nous dit, il y en a qui veulent vous croire brouillé avec tous les Français.

— Moi?... C'est avec le quai d'Orsay que je suis brouillé. Ce n'est pas du tout la même chose. Mais je fais apprendre le français à mes arditi.

Quand le Comandante prononce « mes arditi », son visage change, ainsi que sa voix. Il narre leurs exploits sur ce ton demi-souriant dont on use pour rapporter les histoires d'enfants terribles.

— Ils ont, fait-il, un langage à eux.

Au commencement de l'occupation, ici, il y avait des coups de main fort souvent.

A chaque instant se produisait l'alerte, et l'on allait coucher dans la montagne. Eux, alors, accomplissaient des raids, d'où ils rapportaient toutes sortes d'objets, fils de fer, clôtures, dépouilles, etc. A n'importe quelle heure, ils venaient jeter cela dans ma chambre. Une fois, je sortais du tub, et me trouvais en pyjama : et ainsi donc certain ardito, au retour de quelque incursion, entra brusquement, et lança comme d'habitude à mes pieds un vrai bric-à-brac de fils barbelés, de casques, de bidons, que sais-je ! Or, le brave garçon n'avait peut-être encore jamais vu de pyjama. Quand il m'aperçut à l'improviste en cette tenue, il dut en être frappé. « Vous savez, dit-il ensuite à ses camarades, j'ai vu le Comandante chez lui, ce matin : il était en costume de poète... »

» Et qu'ils sont beaux, mes arditi!...

Une fois encore, à la suite d'un coup de main, ils ramenèrent au camp quarante-

six chevaux splendides de l'armée régulière. C'était à l'aube, et il faisait terriblement chaud : tous se trouvaient à peine vêtus. Entendant du bruit au dehors, je vais voir... Imaginez la puissante beauté d'un tel spectacle : dans l'air rose de l'aurore, ces quarante-six athlètes à demi nus, ces quarante-six Dioscures, chacun d'eux tenant un cheval admirable au poing !... Cependant, nous avons restitué ces quarante-six magnifiques chevaux, par honnêteté, hélas !

— Oui, fit Antongini, mais ce sont des bêtes plus modestes que nous avons rendues ; les autres, les belles, sont demeurées ici. Te rappelles-tu ce pauvre vieux toquard, qui boitait? Le colonel n'y a vu que du feu.

Le Comandante rit de tout son cœur au souvenir de la heffa. D'autres souvenirs lui reviennent :

— Ah, nos arditi ! Certes, ils sont dévoués à leur Comandante !... Une fois.

sur ce fameux pont de Sussak, notre frontière, j'aperçois de l'autre côté des fils de fer un général de l'armée régulière, un camarade de la guerre, un vieil ami. Malgré les règlements, nous courons l'un vers l'autre, nous nous embrassons. Mes arditi croient que le général m'arrête, se jettent sur lui comme des furieux, le bousculent, l'auraient tué... Lui, bon garçon, leur dit en riant : « Eh ! bien, les garçons, qu'est-ce qui vous prend? Ce n'est pourtant pas votre bonne amie, le Comandante !... »

Alors, l'un d'eux le regarde d'un œil terrible: «Pire!» fait-il... Qu'on leur lâche seulement des Croates, on verra !...

A la pensée des Croates, le Comandante évoque tous ses ennemis, voire Italiens, De l'un d'eux, le principal (i), il dit — et sa parole se fait plus précise et plus lente, comme chaque fois qu'il annonce quelque bel ou étrange dessein :

— Où qu'il se trouve, à Rome ou ail-

(i) M. Nitti.

leurs, je l'enlèverai. On l'amènera ici, et on le tatouera. Nous avons dans la Régence une école de tatoueurs, exprès.

Après on le renverra. Vous savez qu'un tatouage ne disparut jamais. Il faudrait couper la chair même, la bonne livre de chair de Shylock.

Au nombre de ses adversaires, on sait que le Comandante range aussi l'Angleterre.

— Imaginez, nous dit-il...

(« Imaginez » est un verbe dont il use souvent. C'est qu'il « imagine ^ sans cesse, et avec quelle débordante et joyeuse puissance, lui qu'on appela jadis, comme le héros d'un de ses livres, «l'Imaginifique» !)

— Imaginez l'ingénuité sauvage de ce peuple ! Dans mon courrier, dernièrement, se trouvait une lettre, émanant du président d'un club sportif anglais, et ainsi conçue : « Envoyez-nous donc par retour de la poste un autographe et des

portraits. Je les ferai publier dans notre revue spéciale. Cela produira très bon effet. Vous êtes en somme un vrai sportsman, et nos compatriotes ont beaucoup d'indulgence pour les vrais sportsmen... » Et vous savez, il ne croyait pas plaisanter, ce gentleman !

Et la conversation va, vire, saute, légère, délicieuse, affectueuse et confiante. Beaucoup de propos du Comandante, tenus ce soir-là sub rosa, ne sauraient être rapportés ici, étant politiques et secrets : rappelons qu'il se trouvait avec des camarades intimes.

Il nous exposa les réformes militaires auxquelles il travaillait en ce moment même. On sait que les projets de cet homme miraculeusement tenace sont longs et patients. Pourquoi se presserait -il, en effet ? Il n'ignore pas que sa volonté ne se lassera jamais la première.

Ce n'est pas qu'il ne lui en coûte de mener une vie si tendue et si sévère.

— Songez, fait-il, qu'il me faut à chaque minute prendre une décision, assumer une responsabilité, rédiger un papier. Au moins, pour mon repos, de vrais- je méditer dans la solitude. Or, pas un instant je ne suis libre, pas un instant on ne me laisse sans me demander: « Que faire, Comandante. . . Comandante. . . » La solitude ! . . .

Et son regard se charge d'une immense rêverie.

Bientôt, on emplit nos verres de Champagne. Le Comandante se tourne vers nous, touche notre verre, et avec la plus profonde tendresse: «Vive la France...

quand même ! »

Cher Gabriele ! « Quand même !... »

c'était à cause de la politique. « Vive la France !... » c'était pour l'âme divine de mon pays. Qui donc l'aime et la sent mieux que vous?

* * Lorsque nous revînmes à travers les

rues encombrées par la joie populaire, quand nous traversâmes la place Dante où, au son de dix orchestres, dansaient éperdument Fiumaines et arditi — notons en passant que ces gars-là se livraient tous au fox-trot avec un art et une perfection rares en nos dancings — tandis qu'enfin nous entendions toute la nuit le vaste bal et ses dyonisiaques alalà, combien il nous était doux de songer qu'en ce soir de fête nationale, le Comandante avait levé son verre à la France, en dînant avec des Français !

C'est qu'il sait aussi cornbien nombreux nous sommes, de ce côté des Alpes, à ne voir qu'imprudence, paradoxe et confusion en dehors d'une complète fraternité latine. Mens latina — 0 morte ! comme on dit à Fiume.

Septembre ig2o.

APRÈS LA DÉFAITE DE FIUMEo

Voici que semble se terminer l'affaire de Fiume. Nul ne saurait prévoir ce qui peut désormais s'ensuivre, avant quelques mois ou quelques semaines, car il s'agit d'un homme singulièrement énergique et d'événements qui ont bouleversé un grand pays : or l'âme populaire change souvent, quand elle a la fièvre, et parfois \'eut éperdument après-demain ce qu'elle rebute aujourd'hui. Lorsque seront publiées ces lignes, dans quelques heures, qui sait même si un fait nouveau n'aura point déjà commencé à modifier l'avenir? Jamais il ne se repose, l'avenir, il ne

(i) Publié dans le Figaro, le i" janvier 1921.

l60 CHEZ GABRIELE D'ANNUNZIO,

connaît ni le chômage, ni la loi de huit heures, ni les fêtes carillonnées. Il travaille tout le temps, sournoisement. Demandez aux Allemands s'ils n'en sont pas sûrs.

Une chose bien certaine, en tout cas, c'est que nous avons connu très imparfaitement la tragédie du Carnaro. (Quelques-uns se plais<ent à dire spirituellement que ce fut une « tragi-comédie » : les familles des soldats et légionnaires tués ne seront pas de leur avis.) Non, nous n'en sûmes presque rien. En effet, les nouvelles officielles nous parvenaient avec l'approbation de l'un des deux partis. Les autres, c'est-à-dire les nouvelles folles, nous arrivaient par la presse de Milan, de Naples, de Bologne, de Florence ou de Palerme, bref c'étaient des canards qu'on nous adressa de tous les points d'Italie pour notre petit Noël — sauf toutefois de Fiume. Nous n'aurons nullement pu peser les angoisses de

APRÈS LA DÉFAITE DE FIUME. l6l

Gabriele d'Annunzio, ce que Ton dut

peut-être lui faire croire, ce qui se trama

dans la ville, ni les sursauts d'un grand

rêve, ni l'enthousiasme de ceux-ci, ni

l'espoir de ceux-là, ni la confiance, ni

l'amour des fidèles. La presse fiumaine,

la presse « dannunzienne » nous eût appris

tout cela, sans doute. Mais de cette

cloche-là, nous n'entendîmes pas le son...

Enfin, avant d'écrire cette histoire, on

fera bien d'attendre quelques mois, au

moins jusqu'à Pâques, jusqu'au jour où

toutes les cloches, au complet, y compris

celles de Fiume, nous reviendront de

Rome à travers le ciel.

Hélas ! on ne peut du moins se leurrer,

touchant des circonstances, bien graves

et profondément tristes, à savoir que le

sang d'Italiens fut versé par des Italiens,

et qu'un ardent patriote vit se dresser en

face de lui le drapeau de sa patrie. Non

seulement il y eut des morts de part et

d'autre, mais encore le plus douloureux

l62 CHEZ GABRIELE D'ANNUNZIO.

de tous les deuils, la guerre civile, vient de frapper une nation amie de la France. Il ne se trouvera pas un Français pour songer avec légèreté à ce qui ne peut être qu'une grande douleur nationale en Italie. Nous aimons et respectons nos alliés :

nous souffrons de toutes leurs tristesses. En est-il de pire que celle qui leur vient aujourd'hui de « l'Adriatique très amère », comme l'appelait naguère encore leur poète admirable?

Et comment ne pas frissonner devant la torture d'un chef amené à assister au feu de ses propres troupes contre celles de son pays? Seul le long travail de l'Histoire, non moins que la gratitude envers les services rendus, finissent par atténuer, sinon effacer, un souvenir si poignant. Le grand Condé, jadis, n'est pas mort dans l'opprobre. Le vainqueur de Rocroy n'en avait pas moins commandé les Espagnols contre l'armée des Français. Le magnifique soldat Gabriele d'An-

nunzio, mutilé de guerre et quatre fois blessé au service de sa patrie, a bien mérité qu'on n'instruise pas, du moins, son procès à la hâte.

Qu'il soit même permis, afin d'aider à mieux débrouiller un tel procès, qu'il soit admis que l'on rêve un instant à ce qui aurait pu se passer, si l'on s'3^ fût pris autrement. Qui nous reprochera de rêver un peu, en ce i*^' janvier, jour consacré aux souhaits, aux vœux, à tout ce qui n'est pas encore, comme aussi au regret — parfois ! — de ce qui fut?

Supposons donc qu'au lieu de régler si carrément l'affaire de Fiume, on ait couru le risque de négocier longuement, en se donnant tout ce temps que l'on a consacré plus d'une fois, depuis novembre 1918, à des problèmes souvent aussi ardus, mais rarement plus dramatiques...

Eh quoi ! dira-t-on, toujours atermoyer, différer? Assez, de cette exécrable méthode !

Pour exécrable, parbleu I oui, cette méthode est telle. Néanmoins, nous y sommes habitués, et quelquefois on ne s'en trouve pas trop mal. Qu'il vous souvienne du mouvement révolutionnaire en Italie même, voici un trimestre à peine. Il s'agissait, cette fois, du droit de propriété, rien de moins; les usines étaient occupées, le drapeau rouge poussait partout comme l'ortie au pré. Avec quelle merveilleuse et habile patience on sut attendre, à cette époque-là ! Cela ne tourna point si mal. On pouvait négocier longtemps encore à Fiume — qu'est-ce que quatre ou cinq mois, en histoire, ou quatre ou cinq semaines? — et la question de Barros s'arrangeait sûrement, celle des îles s'usait. Il n'y avait pas de coups de fusil.

Imaginons encore un blocus de quelques

jours : le Comandante ne pouvait l'infliger à la ville. Il lui fallait donc céder. Et là aussi, il n'y avait pas de coups de fusil.

Mais un homme se coule dans l'opinion, grâce aux coups de fusil. C'est comme lorsqu'il représente une pohtique dont un pays ne veut plus. Quand, de toute sa force et de toute son âme, Gabriele d'Annunzio poussait sa patrie à la guerre et vers la France, en mai 1915, celui qui symbolisait cdors la politique neutraliste et germanophile en Italie dut se retirer... Ainsi que l'Evangile l'a dit en d'autres termes : chacun son tour, n'est-ce pas?

Les amis de Gabriele d'Annunzio ne peuvent penser à lui sans serrement de cœur, en cette circonstance profondément douloureuse. Ceux qui l'auront approché dans Fiume se le figurent trop exactement, hélas ! tel qu'il dut être durant ces jours pour lui pleins d'horreur et d'anxiété, c'est-à-dire environné de fanatiques généreux et de fols enthou-

l66 CHEZ GABRIELE D'ANNUNZIO.

siastes, tous ceux enfin qui T entouraient si étroitement en sa petite cour du Comando. Là, dans cette atmosphère de passion et de juvénile colère, quelles nouvelles véritables a-t-il reçues? Qui débrouillait son courrier, qui l'informait sans exagération?

Il se trouvait dans une ville frénétique d'abord, puis assiégée. Il ne disposait ni d'une organisation postale, ni d'une censure, ni des millions qu'il faut pour soutenir une propagande. Il était seul dans Fiume, au milieu de jeunes gens transportés d'ardeur. Et quant à la défense de sa politique, qui la pourrait établir avec certitude, qui la tient de lui- 'même? Oii, et quand l'a-t-il présentée?... Encore une fois, nous ne connaissons que la moitié de ce grand procès historique.

Personnellement, nous aurons su pourtant son immense tristesse. Voici la lettre

presque désespérée qu'il nous adressait de Fiume le 29 novembre dernier. Nous n'en supprimons que les passages intimes, indifférents pour le public :

« Mon cher ami, je vous envoie l'insigne que j'ai donné hier aux légionnaires des Abruzzes. Il porte l'antique sangUer : Mori citius quant deserere.

« Mon délégué vous dira ce que j'ai fait et ce que je compte faire contre le traité de Rapallo. Je suis au sommet du danger. Je crois qu'il faut mourir : Mori citius... J'ai l'âme en paix.

« Il me souvient d'un vieux vers français : « Percez le sanglier qui court avant l'aurore... »

«J'ai toujours été l'antagoniste de l'Italie souillée par les vieillards. Vous le savez. Mais jamais la lutte n'a atteint cette cruauté tragique.

« Me voilà seul, avec de sublimes

l68 CHEZ GABRIELE D'ANNUNZIO.

enfants qui ne demandent qu'à mourir sous mes yeux.

«Le sacrifice parfait est une victoire future. » Je le leur disais cette nuit à bord d'un vaisseau qui pouvait être coulé à pic par « les croiseurs ennemis » (italiens !)

« Adieu, cher ami fidèle. Morituri te salutani. Je vous embrasse.

« Gabriele d'Annunzio. »

Nous nous en voudrions d'ajouter un seul mot. Mais ceux qui jugent en deux minutes le vaincu de Fiume nous paraissent bien hardis.

sous LES OLIVIERS DE CARQNACCO

Septembre 1920, août 192 1...

Voici presque un an, nous avions l'indicible émotion de nous trouver dans Fiume. Il nous était donné de vivre, en plein XX® siècle, dans une sorte de \'ille sainte qui délirait d'amour à la voix de son prophète, Gabriele d'Annunzio. Nous assistions à l'exaltation inouïe, à la véritable frénésie patriotique de tout un peuple auquel, chaque joiu:, et souvent plusieurs fois par jour, son chef venait offrir le réconfort spirituel, l'aide morale, le viatique, et l'on serait tenté de dire la communion, en des allocutions sans cesse

renouvelées, qu'il prononçait tant sur la place publique que sur le terrain de manœuvres, les marches d'un édifice ou le balcon du Palais. Orateur sans pareil, il enivrait la foule d'héroïsme et de fierté par des discours brûlants, et qui n'étaient que poésie. Quotidiennement, il passait des revues, se mêlait aux rangs de ses arditi, mangeait avec eux la gamelle, menait une vie trépidante et terriblement énergique. On le savait au travail jour et nuit, veillant à tout, ne négligeant ni le ravitaillement, ni les soucis édilitaires, ni la musique, ni l'agriculture, ni les votes, ni le culte, etc..

Aussi, quelle n'était pas la confiance de ces conjurés innombrables — Fiume tout entière, on ne saurait trop le répéter — plus dévoués au maître absolu de leurs âmes et de leurs nerfs, plus éperdument soumis à leur Comandante enfin, que j amais fanatiques ne le furent à leur idole, ni miraculés à leur saint !

sous LES OLIVIERS DE CARGNACCO. I7I

Puis, étaient venues les tristes heures de décembre... Que s'est-il exactement passé en ces jours où l'on vit, hélas ! des Italiens tirer contre des ItaUens? Au juste, nous n'en savons trop rien. Tout cela eut lieu pendant les fêtes de Noël, quand les journaux ne paraissaient point. Nous avons connu les informations officielles de M. Giolitti et du général Caviglia, non les autres. Gardons- nous donc de juger, et laissons ces douloureux souvenirs, en attendant que le temps, l'histoire et la nation italienne aient fait la pleine lumière.

Il n'en est pas moins vrai qu'après l'étouffement de Fiume, la presse et l'opinion se montrèrent le plus souvent terribles pour Gabriele d'Annunzio. Grand écrivain, poète, orateur, tribun, chef d'Etat, soldat, aviateur, héros de Vienne, de Pola et de Buccari, blessé et mutilé de guerre, et homme très charmant en outre — ah ! non, c'était trop, on le lui

fit bien voir. Ce fut avec délices qu'on le piétina dès qu'il fut, ou qu'on le crut par terre. Et les légendes de courir ! Il voulait entrer au couvent, disaient les uns. Il allait devenir sénateur du royaume, affirmaient les autres, ou ministre de l'Instruction publique. Voire, il était prisonnier sur parole dans un château. Il conspirait. Allons donc ! il élevait des abeilles et cultivait la terre, comme Cincinnatus. Ou bien, il s'engageait chez les sinn-feiners irlandais, on avait vu sa lettre de demande, à moins que ce ne fût chez les bolcheviques. A croire certains, il sanglotait toute la journée et se laissait pousser la barbe de Nestor. Selon les malins, au contraire, il se consolait dans un palais offert par le Gouvernement, parmi des femmes et des étoffes de brocart, des chevaux, des oiseaux précieux, et au son d'un orchestre privé, dont les vingt musiciens vivaient aux frais de l'État. Un journaliste parisien, à qui la

sous LES OLIVIERS DE CARGNACCO. I73

haine eût fait perdre l'esprit s'il en avait eu, renvoyait au néant l'homme de Fiume, avec défense de s'appeler d'Annunzio !

Quant aux amis du poète, un problème aussi les tourmentait : malgré l'effondrement d'un de ses plus grands espoirs, se reprendrait-il à poursuivre quelque autre entreprise, plus vaste peut-être que celle de Fiume? Ou ne ramènerait-il pas vers les Muses une attention qu'avaient dérobée tant d'événements impérieux et haletants? Quiconque aimait de passion la beauté, ne pouvait se défendre de songer avec émotion au fracas comme aux éclairs produits par les secousses d'une telle vie dans l'âme d'un tel poète...

Mais holà ! répliquaient d'autres amis non moins purs, non moins fidèles, et si telle ou telle partie de la sensibilité nationale italienne a politiquement besoin d'un chef? En pourrait-on trouver un qui fût capable de parler si fortement, ou de plus hatit?

174 <^HEZ GABRIELE d'ANNUNZIO.

Nous nous sommes posé toutes ces questions. Le mieux, pour les résoudre, était d'aller heurter à la porte du maître, sur la rive du lac de Garde, où il habite parmi les oliviers, les cyprès et les roses.

Et puis, encore un coup : septembre 1920, août 192 1... Une année semble bien longue à l'amitié.

— Le Comandante vous attend, nous dit Basso en nous désignant son auto, à la sortie de la gare de Brescia.

Basso est le fidèle ardito qui pilotait la voiture de Gabriele d'Annunzio quand celui-ci quitta Ronchi pour entrer dans Fiume, le 12 septembre 1919. Depuis lors, il ne l'a jamais quitté. Pour Basso comme pour tous les légionnaires de Fiume, le Comandante est touj ours le Comandante : et celui-ci portera, durant sa vie entière, le titre qu'on lui donnait dans la ville

sous LES OLIVIERS DE CARGNACCO. I75

sacrée. Ici même, sur la rive du Garde, sinon dans toute l'Italie, on ne lui connaît guère d'autre nom.

En avant ! Le j eune Basso est un conducteur admirable, mais terrible. Son auto — une machine de course dont il est fier — survole la négligeable route, fond sur le lac de Garde comme un vautour sur la plaine, et a dévoré quarante kilomètres avant seulement qu'on y ait songé. Puis, c'est une lettre charmante, de la grande écriture bien connue, qui nous accueille. Enfin, comme le soir allait tomber, nous nous glissions à flanc de coteau, sous des arbres touffus, jusqu'à certain carrefour fait d'une ferme et d'une fontaine, où deux lavandières battaient un linge rustique, non sans l'accompagnement des rainettes. Une humble façade, une petite porte que le chèvrefeuille et la glycine encadrent. L'inscription du seuil : Clausura Silentium. C'est

L'ombre est profonde chez d' Annunzio :

il a régné tout le j our une chaleur à endormir les abeilles, mais le soleil n'aura pas raison de tant d'ombrages, de volets, de rideaux. Aucun bruit, les portes tournent doucement, une tenture se soulève, nous sommes devant notre ami, souriant, les mains tendues : et déjà la courtoisie a fleuri sur ses lèvres. Il est affectueux, charmant. Il n'a pas changé.

Pourtant, il paraît moins ravagé, moins hâve qu'à Fiume. Son teint est fort pâle, mais comme toujours, au fait ; et peutêtre le jugeons- nous ainsi à cause du contraste avec tant de gaillards que le soleil féroce a patines, cet été, ainsi que des bronzes. Vu son costume clair, ses chaussettes, ses souliers blancs, il a vaguement l'air d'être taillé dans l'ivoire.

Après les premiers mots consacrés à l'amitié, aux souvenirs communs — les nôtres ont de la bouteille, et du bouquet — nous causons, et voici la politique.

sous LES OLI^^IERS DE CARGNACCO. I77

la rude et irrésistible politique. « Où en est-on? Que ferez- VOUS?... » Peut-être eûtil été plus gracieux, plus décent, plus « parisien », de ne point questionner si brusquement notre hôte : mais quoi ! les interrogations nous brûlaient. Et quel est le lettré qui se fût défendu de demander à Gabriele d'Annunzio : « Est-ce qu'un parti vous attend? Pensez-vous lutter de nouveau pour la plus grande ou plus belle patrie?...» Ce qui voulait dire en sourdine : « N'allez- vous donc pas prendre le temps, maintenant, d'écouter Apollon, sa joie divine ou ses fureurs sacrées?

A Paris, où il n'y a — pour l'instant — ni Cagoia (i), ni fascisme, nous songeons au poète... »

Or, Gabriele d'Annunzio ne se fait point faute d'apprécier les réactions politiques

(i) On se rappelle que pour les amis de Gabriele d'Annunzio, pour tous les Fiumains et un grand nombre d'Italiens, M. Nitti n'a d'autre nom que l'injurieux sobriquet « Cagoia ». Mieux vaut ne pas préciser, en français du moins, la signification d'un tel surnom.

de son pays avec une netteté, parfois une irrévérence, et toujours une passion qui peuvent à juste titre inquiéter les amis des lettres ; car un homme dont les yeux brillent si fort, soit de dégoût quand il s'agit de pauvretés parlementaires, soit de lucidité s'il faut définir le rôle humain, donc variable du fascisme, cet homme-là semble, au premier aspect, plus près du Forum que du Bois Sacré.

Mais bientôt, il nous rassure :

— Je crois, dit-il, que je puis encore rendre service à mon pays. Dans un cas grave ou périlleux, je serai toujours là. Mais si j e prétends un j our être utile, si l'on fait appel à moi, il me faut une toute puissante autorité : plus ma retraite sera profonde, et en quelque sorte incorruptible, plus mon crédit spirituel y gagnera. Je souhaite d'être celui à qui l'on songera en se disant : « Allons, il n'y a donc plus que lui... » Dans cette intention, je serais fou si — outre mon aversion pour une

sous LES OLIVIERS DE CARGNACCO, I79

telle servitude! — j'allais me compromettre en quelque voisinage avec le Parlement, les pouvoirs publics, et tout ce qui rôde de mesquin et de louche à l'entour. Je ne veux être député, ni sénateur, ni ministre, dans les limites et sous les jougs où l'on prétend qu'ils \dvent. Fi donc!... (i). Et mon silence aussi sera complet, je le désire : malgré mon culte pour notre Dante, j'ai refusé de parler aux fêtes organisées pour le grand ancêtre de l'Italie. Je ne le puis, ni ne le dois : ma parole a été assez heureuse pour diriger des foules vers un destin supérieur, elle ne s'élèverait encore qu'en des circonstances qui, pour mon pays, équivaudraient à celles-là... D'ailleurs, ajoute- t-il en souriant, croyez- vous que je puisse si aisément quitter ceci? »

Et par la fenêtre mi-close, il me montre

(i) Il disait une autre fois : « Quand on s'est battu pendant cinq ans et demi contre les lieux communs — ainsi dé&nissait-il avec dédain l'éloquence — si vous saviez comme on est las de la foule ! »

l80 CHEZ GABRIELE D'ANNUNZIO.

le lac tout à l'heure fulgurant, à présent mauve entre les cyprès du j ardin. Au milieu des fleurs et d'une brousse savamment ordonnée, lepetit domaine de Cargnacco — c'est son nom — donne l'impression d'un dédale de verdure aménagé sur la colline.

— Pourtant, fait- il, je n'aime guère les lacs : l'étendue peu vivante m'ennuie.

Hier, le Garde se soulevait, grâce au vent, et ressemblait à la mer. Il se trouvait tel que Virgile l'a décrit dans les Géorgiques,

Fluctibus et fremitu assurgens, Benace, marino,

et je le préférais ainsi. Les deux Virgiles sont de grands artistes.

— Les deux?...

— Eh ! oui, l'autre est mon jardinier. En effet, le jardinier de Cargnacco

s'appelle Virgile, et officiellement, s'il vous plaît, ce n'est point du tout un sobriquet de fantaisie. D'autre part, les dieux ont voulu que le valet de chambre de Gabriele d'Annunzio eût par hasard

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porté ce nom de famille : Dante. Les amis du poète connaissent bien Dante, serviteur excellent et dévoué. Il faut convenir que la coïncidence est singulière. Elle poussa quelques fins ironistes à déclarer d'un air entendu : « Entre Dante et Virgile, que ce troisième- ci ne retourne- t-il aux Enfers : sa place y est marquée, et nous l'y laisserions ! »

Or, le j ardinier Virgile travaille si bien et si ingénieusement, sous la direction du maître, que si l'on nous disait : « C'est lui qui a placé le lac de Garde où vous le voyez, afin de -mieux achever l'horizon du jardin », nous ne répondrions peut-être pas toujours non.

D'ailleurs, d'Annunzio se trouve actuellement très propriétaire campagnard, ou, si le mot manque de grâce, très bucolique. Sa maison de Cargnacco — la villa que Tityre eût achetée, s'il eût fait fortune — était un bien mis sous séquestre, et qu'il acquit de ses deniers. Elle appartenait

l82 CHEZ GABRIELE D'ANNUNZIO.

avant la guerre à une parente de Wagner, si bien que le piano de Liszt, ou enfin l'un des pianos de Liszt, se dresse dans le salon.

— Tout ce pays du lac de Garde, nous confie d'Annunzio, était peuplé d'Allemands. Le lac de Garde était devenu le Garda See... Il faut le relatiniser. Mes compatriotes doivent y travailler, comme je fais. Voici peu, ma maison puait encore le tudesque. Déj à, elle se purifie.

En effet — et délicieusement ! Virgile y veille.

Mais, outre Cargnacco, il y a le Serraglio. C'est un bel et grand domaine, dominant le bourg de Maderno et le lac scintillant, tout près de Gardone. Un admirateur en a fait don au poète, qui l'accepta pour y dresser* le mausolée des légionnaires de Fiume. Des Gonzague y eurent j adis une sorte de « folie », où ils menaient la vie heureuse : d'où ce nom significatif donné dans le pays à ces jardins en gradins et à ces douces terres, le Serraglio

sous LES OLIVIERS DE CARGNACCO. 183

(le Sérail). Or, sans parler du mausolée, que d'Annunzio veut faire élever pieusement et magnifiquement, il prétend cultiver son domaine, produire du miel, des fruits, y nourrir des bêtes, y organiser toute une exploitation agricole. Il s'en promet une grande joie.

— Vous verrez, vous verrez !... Il y aura ici la ditta d'A nnunzio (la « firme » d'Annunzio). Elle fournira à ses clients des fleurs, du bétail, des poésies, du vin, des discours, du lin filé, des conseils politiques, du foin, des romans, des parfums, des légumes, des devises latines, etc.

Aussi bien y a-t-il un paisible et doux hobereau des Abruzzes qui sommeille au fond de lui, et parfois se trahit gentiment. Quand d'Annunzio était un tout jeune homme, et que, de Rome, il revenait en sa province, de vieux paysans de son pays lui demandaient encore dans leur patois, en le voyant lire 4e journal : « Eh ! bien, don Gabriele, qu'est-ce qui

se passe dans cette France?... » Car pour ces simples, il n'existait que deux parties du vaste monde : d'un côté, le royaume séculaire des Deux-Siciles (celui d'Italie, tout neuf, se trouvant pour eux trop difficile à concevoir), et de l'autre, l'univers étranger, les terres inconnues et mystérieuses, tous les peuples enfin, groupés sous cette définition générale : la France.

Or, de temps à autre, le « don Gabriele » de ces Abruzzes-là montre l'oreille, et ce n'est pas sans charme. C'est « don Gabriele» qui veut fabriquer de l'huile et du beurre, surveiller ses pâtres et sa basse-cour, voire écrire en italien, le soir venu, de nouvelles Géorgiques, sinon, le dimanche, disputer des élections prochaines avec le maire et les notables. Nous aimons beaucoup « don Gabriele ».

C'est peut-être encore le même notable abruzzain qui, plein de prudence et de malice provinciales, conseille si sagement

sous LES OLIVIERS DE CARGNACCO. 185

à Gabriele d'Annunzio, tribun et rebelle, de ne point hasarder sa popularité en de médiocres compromissions politiques.

« Don Gabriele», n'en doutez point, s'entend à mener une barque : il saura, au jour voulu, tempérer certains dégoûts et plusieurs colères...

Mais laissons, encore un coup, la politique. On annonce que le dîner est prêt. Des familières de Cargnacco paraissent, avec leursparf ums,leur grâce et leur bonne grâce. Nous gagnons la salle à manger.

La table du poète est recherchée, et nous connaissons depuis longtemps son appétit splendide : celui de Victor Hugo. Les vins exquis et rares — des bordeaux — nous étonnent : quoi ! en Italie, si loin, des bouteilles de connaisseur?

— Je bois un peu de vin, répond notre hôte, et du bordeaux, que j 'aime, depuis huit ans seulement. C'est dans les Landes, à Arcachon, que j'en ai pris l'habitude. Auparavant, je n'avais jamais goûté que

l86 CHEZ GABRIELE D'ANNUNZIO.

de l'eau. Mais un jour, tandis que j'étais la proie d'un travail continuel et fiévreux, en cet Arcachon désespérant, je suis positivement tombé malade de découragement. J'ai fait venir un très bon et charmant médecin de là- bas : «Docteur, je me sens triste, rien ne va plus, j'ai des vapeurs, le soir me donne des angoisses... » Le médecin me considéra longuement,, gravement: «Je vois, je vois..., fit- il. Je vais vous faire une ordonnance. » Sur quoi, il saisit une feuille de papier et y inscrivit : « Mouton- Rotschild 95 ». « Voilà, fit-il, vous prendrez un verre de ce médicament à votre déjeuner. Si vous n'en éprouvez aucun effet, vous en prendrez un second, puis un troisième. Maintenant, au revoir. Et commencez mon traitement sans tarder. » Ainsi fis-j e. Or, figurezvous que dès le premier verre de la potion, j e me sentais allègre, raj euni, plein d'entrain et de génie... Vous comprenez que, tout en restant le plus sobre des

sous LES OLIVIERS DE CARGNACCO. 187

hommes, j e n'en ai pas moins continué, à table, la cure du docteur français.

» D'ailleurs, j 'ai contracté tous les vices depuis la guerre. Ainsi, je fume la cigarette, maintenant : je m'y suis mis quand j 'eus l'homieur et l'émotion d'aller visiter \'os héros dans la tranchée, avant mai 19 15... Ah ! ces premiers contacts avec la guerre gigantesque, sur le glorieux front français!... Je me rappelle un malheureux petit officier, en Champagne, tout hérissé sous sa carapace de boue, par un froid glacial. Pour le distraire, je lui parlai de l'avenir, et de gloire prochaine, puis de ses proj ets. « Que comptez- vous faire, après la guerre?... » Il me répondit de toute son âme, le pauvre enfant : « La noce !... » Hélas ! qu'est-il devenu?

Le Comandante parle souvent et beaucoup de la guerre : il n'est pas, lui, de ceux qui oublient. Ses poignants souvenirs de tranchée, de marine et d'aviation lui reviennent en foule. A un moment, il

l88 CHEZ GABRIELE D ANNUNZIO.

évoque ce fameux Castelbarco, à silhouette de diable noir, qui nous avait tant frappé à Fiume. Officier d'artillerie dès le début de la guerre, ce pâle et glabre Méphisto avait commencé par commander le feu sur son propre château, situé dans le Trentin, car des Autrichiens y avaient organisé des services ou un quartier général, et de même avait-il dû canonner tout son domaine familial, occupé par l'ennemi : du château comme du domaine, il n'avait laissé pierre sur pierre, ni un arbre debout. Puis, après des exploits sans nombre, il avait été s'enfermer dans Fiume avec le Comandante.

— Castelbarco, nous conte celui-ci, s'est mis à faire restaurer tant bien que mal son domaine, dès son retour chez lui : il a tenu à ce qu'on commençât, cela var de soi, par les maisons des paysans. Cet indomptable guerrier est un saint de la discipline. Je lui ai dit : « Castelbarco, il faut aller demeurer à Porto Barros, dans

sous LES OLIVIERS DE CARGNACCO. 189

la désormais triste Fiume. — Oui, Comandante. — Il n'en faut pas sortir.

— Non, Comandante. — On te menacera de tout, mais cela n'aura pas d'importance. — Non, Comandante. » Comme la sentinelle avec le maréchal Fabert. Et notre drapeau attend toujours là-bas, avec Castelbarco. Voilà un soldat !... A ce propos, on a dit que les légionnaires de Fiume étaient indisciplinés?... Combien en ai-je vus qu'on ne pouvait plus faire coucher, s'ils avaient bu un coup de trop, à* moins que, par hasard, un officier ne fût là pour leur crier aux oreilles : « Garde à vous ! Par file à droite, en avant, marche!...» Sur quoi, ils obéissaient machinalement, et rentraient à la caserne au milieu d'un rêve confus.

Après le dîner, le poète nous entretient encore — il y revient avec délices — de la ditta d'Annunzîo. On y distillera force parfums, comme VAqua Nunzia d'avant la guerre.

190 CHEZ GABRIELE d'ANNUÇTZIO.

— Mais les parfums, faisons-nous, n'estce pas bien frivole pour le sauveur de Fiume?

— Quoi, frivole? réplique- t-il, étonné... Qu'est-ce que signifie « frivole », quand il s'agit d'embellir la vie? Savez- vous que j'imagine et compose des étoffes pour la décoration et les toilettes de femmes, comme M. Poiret?

— De sorte qu'à Paris, lorsqu'on me demandera ce que fait maintenant celui dont l'audace a donné Fiume à sa patrie, et la parole déchaîné la guerre, je répondrai : De l'ameublement...

— Et des robes !... Je vais vous montrer mes étoffes .

Il les va quérir et, non sans fierté, nous les déploie sous les yeux. Elles présentent soit d'ingénieux dessins, fins ou bizarres, soit un bariolage plein de goût. L'une d'elles nous semble digne d'habiller une princesse... A ces mots, la conversation tourne, nous nous entretenons des prin-

sous LES OLIVIERS DE CARGNACCO, 191

cesses, mais d'une surtout, pour qui le respectueux attachement du Comandante est sans bornes. Son visage devient grave et s'empreint d'une déférente admiration, aussitôt qu'il la nomme.

— Celle-là, fait-il, n'a pas craint de xenir à Fiume. Elle risquait la réprimande du Gouvernement, sinon un châtiment, et qui sait si elle n'eut point à subir l'une et l'autre. C'était après une journée douloureuse : j 'avais à l'instant même veillé l'un de nos arditi, mort d'une manière profondément triste, j e souffrais de fièvre, de chagrin et d'angoisse, lorsqu'on m'annonça le poignant honneur que cette ardente patriote faisait à la ville martyre. Je la vis, comme un doux ^ isage de l'Italie. Elle pria longuement au chevet du mort, et s'en fut dans le mystère, ainsi qu'elle était venue, laissant derrière elle un sillage de vénération et de gratitude. Je la tiens pour une des âmes les plus nobles de ma patrie : et il n'y a toujours pas un

Français qui contredira mon jugement sur cette Altesse deux fois latine.

Le poète désignait amsi, en effet, celle qui sait unir avec tant de grâce les lys de France à la croix de Savoie.

Quelque émotion flottait, et nous enveloppait tous. Une musicienne incomparable, alors, s'est penchée sur le piano qui, sous ses doigts magiques, frémit et devint vivant, parut quitter la terre, eut des sanglots et des rires, palpita, comme en extase... Puis, nous allâmes au balcon, dans le silence nocturne. Le jardin se reposait sous la lune, suspendue entre les cyprès.

— Evadez- vous des soucis politiques, murmurions- nous à l'auteur des Laudi, et fuyez pour quelque tem.ps. Etes- vous sûr que nul ne vous exploite, ne cherche à profiter de votre nom? Revenez aux Muses, au moins temporairement. Prenez une permission pour le Bois Sacré.

Mais un autre murmure, étrangement

sous LES OLIVIERS DE CARGNACCO. I93

doux et résigné, nous répondait :

— Evidemment, on m'exploite... Evidemment, il y a chaque j our cent fâcheux qui m'écrivent ou frappent à ma porte... Evidemment, j e voudrais bien retourner à Paris... Mais comment faire? Quand un légionnaire de Fiume, pauvre comme Job, traverse toute l'Italie à pied pour me revoir, et arrive ici affamé, dépenaillé, voulez- vous que je ne le reçoive pas, ou que je le reçoive les mains vides? Ce sont presque mes enfants... Je leur ai distribué plus de 400 000 lire. Puissé-j e en gagner dix fois autant et le leur donner !

» Certes, je connais aussi les quémandeurs impérieux. Des marins, en difficulté avec leurs employeurs, m'ont demandé récemment, par dépêche, 50 000 lire, comme on demande cent sous à un camarade. Un Hindou m'a éc rit : « J'étais organiste dans les cérémonies d'une confrérie religieuse. Or, on a dissous cette confrérie. Comme vous défendez les oppri-

mes, je m'adresse à vous. Mes gages d'organiste m'auraient rapporté, d'ici à trente ans, environ cent cinquante mille lire. Envoyez-moi cette somme. Vous la ferez déposer dans telle banque. Et joignez-y votre photographie. »

» Mais il y a aussi tant de simples arditi qui ne comptent que sur moi !... Et puis, quitter le scintillement du lac et son silence !... Écoutez...

Et chaque j our, ce fut ainsi : d' Annunzio parlait, les heures fuyaient, l'après-midi venait de commencer que déjà le soir était là.

D'Annunzio parlait — mal, prétend-il !

Car telle est sa dernière coquetterie : «J'écris à peu près le français, mais je ne sais plus le parler, et à vrai dire, ne l'ai jamais su. » L'hypocrite ! Il s'exprime en notre langue à merveille, non sans]

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accent italien, mais avec un étonnant luxe d'images, et des mots qui dépeignent inoubliablement. Toutefois, il veut feindre d'en douter : à chacun ses plaisirs.

Nous disputions sur ce point, et de là passions à la philologie latine, où il excelle, au cours d'une promenade que nous faisions, vers le soir, en son parc de Cargnacco. Ce parc, on l'a vu, c'est un fouillis de fleurs et d'arbres rares, puis une oliveraie, la pente d'une colline où l'on s'étonne que ne s'élèvent point des chants de flûtes, et un petit ravin sauvage, embroussaillé, frais, au fond de quoi j ase un menu torrent, une sorte de frigida Tempe en miniature.

— Certes, nous confia- t-il, j'aime le latin, condensé, dru et de si haute allure dans les sentences, les phrases lapidaires, les formules votives. Et cependant, je devrais nourrir une rancune de surmené contre lui, ainsi que contre tout ce qui ressemble à une épigraphe ou à une devise.

Savez- VOUS que je suis devenu le plus grand fournisseur d'épigraphes dans le roj^aume? J'établis des records. Ainsi, mon pauvre cerveau a dû dernièrement inventer et composer vingt-trois inscriptions sur ce même sujet : dédicace d'un camp d'aviation à la mémoire d'un aviateur mort héroïquement pendant la guerre... N'importe ! je saurai bien trouver les plus belles pour le mausolée aux morts de Fiume, que je vais édifier au Serraglio.

Et il nous explique ses projets, nous trace le plan du monurnent projeté.

Construction somptueuse et aérée, qui coûtera des fortunes ! Mais Gabriele d' Annunzio a tous les goûts innés des plus grands seigneurs, et des seigneurs d'autrefois, qui pis est pour sa bourse : il aime les constructions, l'am.énagement des domaines et des j ardins, les oeuvres d'art ciselées spécialement pour lui, les étoffes et les palais, les femmes et les talents.

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les voitures élégantes et les nefs rapides, les chevaux de sang (i) et les lévriers de race princière. Il adorait chasser à courre dans la campagne romaine, pardessus haies et talus pierreux. Il voudrait faire voler des vautours et des faucons,

A ce propos même, il nous conta, en ce crépuscule charmant, que, se trouvant encore en France, avant la guerre, et fort excité par une démonstration de fauconnerie à laquelle il venait d'assister, il avait rêvé de fonder un cercle pour l'exercice de ce sport séculaire et magnifique. Or, la chasse au faucon, la haute volerie enfin, se trouve, paraît-il, interdite chez nous depuis la Révolution. Ayant rencontré 3.1. Briand, d'Annunzio lui avait

(1) Pour monter à cheval de temps à autre — ce qui est si dangereux pour ses pauvres yeux, vu les chocs et les accidents toujours possibles ! — dans la campagne du lac de Garde, c'est-à-dire le plus détestable terrain de sport hippique, le Comandante n'entretient pas moins de deux chevaux à Gardone, sans parler d'un Irlandais magnifique, qui l'attend à Milan, où il ne va presque jamais. Il s'entend aux économies.

demandé s'il n'était pas possible de revenir sur cette mesure bien ancienne. « Il faudrait une loi, votée par la Chambre, répliqua M. Briand. Or, le Parlement est en vacances. Toutefois, à la rentrée, j 'interviendrai, si vous m'en donnez le conseil. Dès la première séance, M. le président de la Chambre déclarera : « La parole est à M. Briand». Alors, j'escaladerai la tribune, et, m'adressant à mes confrères, je commencerai mon discours en ces termes : « Messieurs, j e viens vous demander le rétablissement de la fauconnerie...»

— Je n'ai pas insisté, nous dit le poète en riant.

Il est un fervent des sports. Une coupe très belle doit être offerte par lui pour le circuit de Brescia. Au sujet du match Carpentier, il s'exalte : « Votre grand peuple a démontré, une fois de plus, son incomparable patriotisme en témoignant un tel deuil national pour la défaite du

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champion latin. Toute cause où, même absurdement, même tollement, apparaît de très loin l'ombre d'un drapeau, est une sainte cause. »

Puis il poursuit sa songerie, touchant la France. Il revient sans cesse en pensée parmi nous, et à Paris, dont il semble vraiment avoir la nostalgie.

— Votre intense vie intellectuelle, et mes amis parisiens me manquent beaucoup. Je voudrais retrouver, avec mon âme renouvelée, l'esprit, les phrases, les regards des Français, que j'ai tant aimés, que j 'aime encore si profondément... Il est vrai qu'ici, à Cargnacco, j'ai le silence et le feuillage des oliviers. J'en suis resté si longtemps privé ! Dix ans, peut-être.

Je vivais en France, dans les Landes ou à Paris : là, point d'oliviers. Puis, ce fut la guerre sur le Carso ou en mer, ce fut Venise et mon camp d'aviation ! Enfin, en arrivant ici, j 'ai retrouvé les arbres de ma jeunesse. Ils m'attendaient. Je leur

ai rendu des honneurs divins. Je les ai longuement adorés dans la lumière et dans l'ombre, sous le soleil et sous la lune, au son du vent ou de la pluie. Tout récemment, je l'entendais encore chanter sur ces feuilles d'argent, la pluie mélodieuse : chaque fil d'eau était la corde sonore d'une harpe...

Le soir tombait plus doucement, et les oliviers du vallon demeuraient cois pour écouter le poète faire leur éloge. Encore un peu, ils le suivaient, comme Orphée... Dans la pénombre, nous aperçâmes soudain une chèvre sournoise qui se dressait contre le tronc d'un arbrisseau.

— Le satyre !... fit d'Annunzio à mivoix.

Il sifiia toutefois son lévrier, la légère Crissa qui bondissait çà et là, craignant qu'il ne lui prît fantaisie d'étrangler un peu le satyre, pour jouer.

Mais un chœur délicat s'élevait au loin : c'étaient nos compagnes venues à notre

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rencontre, et qui chantaient. Or, ces trois Italiennes chantaient ainsi dans le crépuscule la vieille, si vieille chanson française :

Frère Jacques, sonnez les matines...

Pourquoi étions- nous si émus?

Et aussitôt, les souvenirs d'enfance d'aller leur train !...

Il n'en fallait pas tant à Gabriele d'Annunzio pour qu'il rappelât devant nous — et avec quels rnots tremblants d'amour ! — la tendre et douce mémoire de sa mère, morte, hélas ! en pleine guerre, et pendant qu'il était au front. Il lui avait voué une affection sans bornes et un religieux respect : on sait d'ailleurs qu'il s'est toujours montré fils aussi prévenant que déférent, et demeura, tout couvert de gloire qu'il était, le collégien qui s'agenouille aux pieds de sa vieille maman, quand il la revoit.

— Elle m'a sans cesse tout pardonné,

fait- il d'une voix encore caressante d'enfant qui se souvient. Elle avait foi en moi, quoi qu'on lui racontât... Et pourtant c'était une dame de province qui ne plaisantait pas sur les vertus chrétiennes.

Une fois, étant tout gamin, je passais avec elle sur la place Santa Croce, à Florence. Voyant le Dante en bronze qui se trouve là : « Tu sais, maman, lui dis-j e, j e travaillerai si bien qu'on m'élèvera une statue, à moi aussi, un jour... » Ma mère m'envoya une bonne gifle, pour m' apprendre la modestie.

Il nous conte comment il la vit pour la dernièref ois quand il partit pour la guerre ; puis comment il apprit la triste nouvelle, et son saisissement, sa peine inconsolable devant la chère dépouille... Tout à coup, le poète nous demande qu'on lui tende la main. Nous pensons qu'il est très ému, qu'il a besoin de l'affection d'un ami : et peut-être, en effet... Mais c'est aussi que la route s'obscurcit beaucoup, et

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que, ne roublions jamais, Gabriele d'Annunzio distingue mal dans l'ombre les pierres du chemin puisqu'il est borgne auj ourd'hui, ayant à la guerre perdu l'un de ses yeux et fort compromis l'autre, que la moindre chute mettrait en danger.

Nous ramenons ce mutilé à notre bras, surveillons nos pieds, les siens, et ne soufflons mot, mais notre cœur bat en secret.

Dans la soirée, Gabriele d'Annunzio était tout à la littérature. Il nous fit voir un livre devenu rarissime en peu de temps : les Pagine disperse (Pages éparses), publiées à Rome, chez Bernardo Lux, en 1913. C'est un recueil des innombrables articles de journaux qu'il publia \ers 1885 ou 1886 dans la Trihuna, alors qu'il n'était encore qu'un gigolo, révérence parler. Le journaliste d'Annunzio avait de quoi surprendre, certes. Il traitait de tout avec une compétence curieuse :

modes, inventions, mondanités, marine,

chasses, théâtre, duels, courses, etc. !... Sa culture française, notamment, était prodigieuse, et aussi bien n'a-t-elle fait que de croître, depuis lors.

Et c'est cet homme-là que, pour une ou deux phrases de colère qui lui échappèrent une fois, certains tiennent à croire un ami peu sûr? Ah ! que ne se rappellentils plutôt son télégramme du 23 mai 1915 à Maurice Barrés : «... Le vert et le bleu de nos drapeaux font une seule couleur dans le soir qui tombe... Le même souffle passe sous nos arcs de triomphe et sous le vôtre. Nous avions deux patries, et ce soir, nous en avons une seule qui va de la Flandre française à la mer de Sicile... »

Mais à ceux qui ont d'avance la main fermée, vous n'ouvrirez jamais les doigts.

Le lendemain, après le déjeuner, l'une des convives à la voix très douce alla

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vers la fenêtre ouverte, et dit suavement : « Piove ».

Une fine, une presque imperceptible pluie chaude tombait, en effet.

Nous remarquâmes combien ce verbe (mais il faut le prononcer à l'italienne) sonnait plus musicalement que : « Il pleut », temie un peu sec, et nasal.

Sans quitter son fauteuil, d'Annunzio tendit alors la main, et prit un livre qui se trouvait là, mêlé à d'autres. C'était un tome des Laudi, son œuvre capitale sans doute, celle qu'il préfère, en tout cas.

— Les Laudi, murmure-t-il, ce que j'ai fait de plus beau...

Puis, en souriant, il ajoute aussitôt :

— Un Français délicat s'étonnera toujours en m'entendant déclarer moi-même d'une de mes œuvres qu'elle est belle.

Mais je sais distinguer entre celles qui ont droit à ce titre, et les autres. Je brûlerais volontiers des vingtaines de mes livres, tous mes romms de début, par

exemple. Alors, pourquoi ne quàlifierais-j e pas les meilleurs comme ils le méritent? Ce n'est qu'une pâle modestie de salon, une minauderie de cérémonie à laquelle je renonce, voilà tout.

Le tome des Laudi, qu'il tenait entre ses doigts, porte en sous-titre Alcione. Il l'ouvrit à la page où se trouve ce poème bien connu, La pioggia nel pineto (La pluie sur la pinède), et d'une voix de velours, lente, habile, caressante, d'une netteté j alouse, Gabriele d' Annunzio commença de lire.

Certes, on tient La pioggia nel pineto pour l'un des morceaux les plus mélodieux de toute son œuvre. Les mots y donnent à l'oreille l'impression même des gouttes de pluie sur les pins, de l'ondée qui chuchote, ronronne, s'élève, devient un hymne, semble se glisser sous les vêtements et jusqu'à l'âme. Le dernier vers de chaque longue strophe retombe avec tant de justesse sur les mots si doux

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« ...0 Ermione », qu'on cherche la baguette qui vient à l'instant d'apaiser les violes et d'arrêter la flûte. Mais certainement le poète ajoutait encore à la perfection musicale de son œuvre par l'art surprenant avec lequel il la lisait. O merveille que d'avoir entendu l'orateur à l'énergie presque sauvage, le tribun dont l'organe métallique haranguait le peuple de Fiume sur les places, et d'écouter ici cet exécutant non pareil qui faisait soupirer et onduler la pluie, avec des modulations de sirène et la précision d'un pendule exquis !

Après La pioggia nel pineto, Gabriele d'Annunzio lut une autre pièce du même recueil, Intra du' Ami, vers dignes d'Ariel, où les vols des hirondelles se mêlent à la jaserie furtive des roseaux.

Nous nous sentions environnés de mots ailés. Une musique bien plus subtile que celle des musiciens envahissait la pièce aux belles tentures. L'incantation du

grand poète faisait lever les images diaprées, les parfums, la tendresse, l'émotion qui abolit tout... Où étiez- vous alors, ombres funestes des congrès et des conférences, démons et kobolds cachés dans les traités de paix, larves des parlements, des ligues et des partis?... Gabriele d'Annunzio s'enivrait de poésie, et comme il vous oubliait, ô fantômes !

Tout le jour, d'ailleurs, ce fut l'écrivain amoureux de son art que nous eûmes près de nous. Le soir, nous connûmes le grand honneur d'être admis dans le saint des saints, le studio, le cabinet.de travail du poète. Avouons-le lui sans fard, il règne en ses papiers une confusion terrible.

Comment s'y retrou ve-t-il? Sur sa table, la main ramène au hasard des brouillons, des manuscrits inachevés par douzaines, des lettres d'admirateurs et des suppliques par centaines, des projets de romans, des chèques non touchés, et qui traînent, des billets de cent lire qu'on

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ramasse en un coin, roulés en boules, etc. Un scandale !

— Mais j'ai de l'ordre, s'écrie- t-il en se défendant mal, je vous assure que j'ai de l'ordre !... Je sais où tout se trouve, dans cette tempête de parchemins. Tenez, voyez plutôt : tous mes carnets de notes sont ensemble.

Ouvrant un petit meuble, en effet, il nous montre, entassés pêle-mêle, cinquante à cent calepins de poche couverts de notes au crayon. Puis il en choisit un, et se met à rire.

— Celui-là, nous dit-il, représente Tunique tentative que je fis jamais en ma vie pour tenir un livre de comptes. Voyez, j'ai inscrit toutes mes dépenses. Cela va du 6 novembre au i8 novembre 19 14. Minutieux travail ! J'ai inscrit au début, le 6 novembre : Liber dispendi.

Ardens avaritia (i). Et puis, le 18 du même mois, j'ai mis : Charta cadit. Ava~

(i) Livre de dépenses. Ardente avarice.

ntia galopât. Et tenehrœ factœ sunt (i). Ensuite, je n'ai plus rien essayé de semblable. On ne peut pas... Mais si vous retourniez le carnet, à la fin, vous trouveriez des notes de guerre.

— Lesquelles? Puis-je les voir?

^^ Ce sont celles que j 'ai prises pendant la nuit de Buccari.

Pendant la nuit de Buccari ! Durant cette équipée folle, et quand d'Annunzio s'est glissé sur un bateau minuscule, tous feux éteints, dans la rade alors autrichienne, étroite comme un fleuve, encombrée de mines, et plus surveillée, à minuit, qu'un port en plein midi ! Comment ils revinrent d'une si démente expédition, ses compagnons et lui, c'est un miracle encore inexplicable... Cet extraordinaire petit carnet aux doigts, nous songions à ceux de nos amis qui sont bibliophiles.

(i) Le papier tombe. L'avarice est au galop. Et les ténèbres se firent. (Évidemment, les latinistes jugeront que le verbe galo-pare est du latin... familier.)

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et à leur convoitise, si j amais ils tenaient en mains, à leur tour, le Liher dispendi où le héros de Buccari, l'ayant sans doute trouvé par hasard dans sa poche, prit ses notes au clair de lune... Les larcins d'un bibhophile peuvent apparaître quelquefois comme des vols passionnels : on doit les juger avec prudence.

Puis, le j our du départ est venu — bien trop vite !

Lors de la dernière accolade, sur le seuil de la Clausura Silentium, nous disons à notre ami :

— Alors, à bientôt?... A Paris?

— Peut-être.

— En tout cas, parmi les Muses?

— Ah ! probablement...

Et l'impétueux Basso nous emporte dans son auto volante, loin du cher Cargnacco, de ses grâces bucoliques, de ses oliviers, de ses cyprès — et de son mystère !

Il y avait dans l'avenue Kléber, en 1914, un petit appartement curieusement meublé : des choses anciennes et modernes, de la musique du xvi^ siècle et de Debussy sur le piano, des peintures du temps j adis et des silhouettes de contemporaines bien connues ; dans l'antichambre, un ballon de boxe, que recoiffait, après l'exercice quotidien, l'une de ces perruques orange dont les femmes se paraient, si l'on peut s'exprimer ainsi, en cette époque lointaine, où d'autres perruques encore, soit blanches, soit vertes, témoignaient quelque folie sur la tête de ces dames,

sinon dedans. C'était le temps où Ton assassinait l'archiduc Rodolphe à Serajevo et Calmette au Figaro, dans son bureau. Des matrones dansaient éperdument, les pacifistes avaient de l'autorité, les comédiens de l'importance, on croyait au Grand Soir... En attendant ce Grand Soir, le petit appartement de l'avenue Kléber était fort aimable, et nous n'y sonnions jamais sans plaisir.

C'est que Gabriele d'Annunzio y habitait. Ce que ce maître aura été pour quelques écoliers qui avaient quinze ans vers 1890, cela tient du. prodige. On s'étonne parfois de sa longue influence sur certains : mais on ne songe donc pas à ce qu'est un bachelier d'imagination un peu riche? Quoi ! à l'âge 011 Ton se sent ivre de tous les plaisirs, femmes, luxe, sports, bombances et séductions, fêtes et duels, etc., mais quand aussi Ton aurait honte, par bonne volonté intellectuelle et culture toute fraîche, d'apporter en

som'ENiRs (1914-1916). 215

ces voluptés un esprit trop vulgaire, voilà un étonnant poète qui apprenait à tout colorer, sertir, baigner et parfumer d'art, à vivre en beauté, en raffinement, en désinvolture divine ! Il offrait sans compter ces merveilleux professeurs d'élégances, tant spirituelles que matérielles, de l'Enfant de volupté, du Feu, des Vierges aux rochers ; il montrait comment n'importe quel acte de l'existence ordinaire, une séduction, une promenade à cheval, une rencontre mondaine, un trajet en bateau ou un jeu en plein air, pouvaient devenir de véritables débauches d'esprit, de poésie, d'érudition et de rêves... En vérité, les Pétrones de collège sur lesquels Gabriele d'Annunzio a régné lorsqu'ils naissaient à la vie intellectuelle et sentimentale — lui-même était encore un bien j eune maître ! — connurent, grâce à lui, un véritable entêtement d'art. Peut-être furent-ils sauvés ainsi de plusieurs grossièretés et de maintes platitudes.

2l6 CHEZ GABRIELE D'ANNUNZIÔ.

Plus tard, en lisant les Laudi ou Forse che si, forse che no et bien d'autres chefsd'œuvre, ils se sont aperçus que leur initiateur à la vie exquise n'était rien de moins qu'un poète éternel, et enfin, après Quarto comme pendant la guerre, l'une des plus hautes et fortes volontés humaines, l'un des consuls du monde latin : mais leur culte avait débuté par une gratitude de Chérubins émerveillés.

On n'oublie guère son printemps.

Quant à celui qui écrit ces lignes, et qui se flatte d'avoir essayé de se montrer, à peine hors de pages, aussi « dannunzien» qu'un étudiant pouvait l'être, l'admiration la plus profonde et une affection fraternelle l'attachent depuis longtemps au grand poète. Mais en 1914, un autre lien encore nous unissait, à savoir une passion dévorante et furieuse pour les lévriers de course (on les appelle greyhounds, hélas ! en anglais) . Quiconque, une fois en sa vie, aura aimé ces bêtes

royales, ces êtres de grâce et de proie, sait qu'on leur appartient à jamais. Le sport qui consiste à les faire courir, deux par deux, sur le lièvre qui fileen plaine, bref le coursing, n'est pas un goûf plus ou moins vif qu'on éprouve, mais une fièvre ardente, une maladie à la fois délicieuse et poignante dont on se trouve la proie. « Mes lévriers, dit certain personnage de roman, mes lévriers splendides enseignent une morale à qui les aime. Dans le parc ou au château, les voici qui flânent, jonchent l'herbe ou les tapis, leurs cols de cygnes levés paisiblement, comme s'ils étaient installés dans une loge princière, pour le spectacle : et leurs yeux fardés se ferment peu à peu... Mais qu'un gibier passe au loin, et, soudain jetés debout, nos courtisans se changent en rapaces ! Ils se ruent, leurs pieds griffent le sol jusqu'à s'arracher les ongles, ils se rompraient les os pou tourner plus court sur leur proie qui fuit! Puis, ont-ils saisi

2l8 CHEZ GABRIELE D'ANNUNZIO.

— parfois à l'horizon — celle-ci entre leurs crocs terribles... peuh ! ils la laissent là, elle est morte, c'est fini, ça ne les intéresse plus... »

Gabriele d'Annunzio était un des possédés du coiirsing, un des membres les plus importants du Greyhound Club de France.

Il avait un considérable chenil de courses, où champions et chiens d'élevage se comptaient par trentaines, et nous parlions avec ivresse de notre cher et admirable sport.

En février 1914, le poète avait fait partie du petit groupe de Français, « cours eurs » enragés, qui se rendirent dans les plaines d'Altcar, près de Liverpool, pour assister à la Waterloo Cup, le grand prix national de coursing en Angleterre. L'épreuve — trois journées de paris délirants, d'émotions folles, d'alternatives terribles ! — l'épreuve, donc, a lieu en plein vent, parmi ces prairies sans fin que balaie la bise furieuse de la

mer. Qu'il pleuve à torrents ou que sévisse la houle glacée, une foule grouillante demeure là, de dix heures du matin à quatre heures de l'aprèsmidi, le long d'une route que borde un petit fossé : ni tribunes, ni chaises, ni rien. Si la pluie tombe, on la reçoit ; si le vent souffle, on ne le sent pas; s'il fait un froid cuisant, cela donne de l'appétit.

Une grande quantité de voitures, vieux coupés, carrioles, charrettes, contiennent des victuailles et des boissons de toutes sortes. Le Champagne coule à flots, le whisky, les cocktails. A l'heure du déjeuner, on s'assied autour des voitures. Joignez à cela les lévriers qui, enveloppés dans leurs manteaux, passent sans cesse, attendant leur tour, les Uèvres qui détalent à l'horizon, le j uge en habit rouge à cheval, et tout là-bas, le slipper également habillé de rouge, ses deux chiens au poing, dans le milieu de l'immense plaine verte...

Sans parler des bookmakers !... Ceux-ci

portent des écharpes bariolées, des chapeaux gris ou café au lait, aux formes les plus bizarres ; et sans arrêt, ils hurlent, proclament la cote, notent les paris. La foule leur répond. Partout, des marchands d'oranges, de gâteaux, de café, de poisson bouilli, de pommes de terre frites, de jambon fumé, et des fourneaux ambulants ; partout de bonnes figures apoplectiques et sérieuses, ou subitement hilares, des gens qui disputent gravement, touchant la chance de tel ou tel chien...

L'une des plus savoureuses étrangetés de la Waterloo Cup, en 1914, avait bien certainement été de voir le poète de la Ville morte, de Fedra, de la Nave, couvert de sa fourrure grise et la jumelle aux mains, suivre passionnément le vol des lévriers fameux, sur la falaise d'Altcar. Le grand Latin et le fervent sportsman -s'exaltaient à l'envi sous ce ciel bas. Et le soir, en habit, traitant, à sa table d'hôtel

des amis, des Anglais et des Françaises pleines de grâces, — il y avait même une Russe, son associée de chenil, Donatella, la <• Diane caucaséenne », comme il l'appelait, — il nous disait sa joie en termes souriants, le verre aux doigts (i). Il préparait alors un livre consacré aux beaux lévriers, la Vie des chiens illustres. Comme on était heureux, en ce temps-là !...

Gabriele d'Annunzio doit garder un joli souvenir de son petit logis de l'avenue Kléber.

Et puis...

Et puis, tout devint subitement très grave. La guerre couvait. Un jour — c'était, s'il nous en souvient bien, le 27 ou 28 j uillet — Gabriele d'Annunzio vint au

(i) Nous conservons le menu du grand banquet donné le 17 février 1914. à Liverpool, la veille de la première journée de la Waterloo Cup. Très courtoisement conviés, les membres du Greyhound Club de France se trouvaient groupés, et distraitement, au crayon, Gabriele d'Annunzio couvrait les menus de devises latines ou italiennes qui avaient trait aux lévriers. Le nôtre porte celle-ci : Ardisco. non ordisco (Je suis ardent, je ne ruse pas). Voir, à ce propos, l'Appendice à la fin du volume.

pays de Sylvie (i), à Chantilly, pour les courses. Ce fut, sauf erreur, la dernière réunion de l'année. Comme on peut le penser, il n'y avait pas cinquante personnes au pesage : on attendait la mobilisation de minute en minute, et les chevaux firent dans la solitude, sous un ciel d'orage, leurs six courses réglementaires. Le poète se rendit, après cette réunion sportive et presque tragique, dans notre maison familiale, d'où deux soldats devaient bientôt partir pour l'inconnu.

On sortit du camphre une capote bleue, un képi...

Enfin, le mois d'août arriva dans une apothéose de soleil et de courage — et les horreurs suivirent. Passionnément latin,

(i) La Sylvie qui a donné son nom à la contrée de Chantilly n'est pas — et d'Annunzio le sait bien — la petite paysanne un peu fade, inventée par Gérard de Nerval, mais la charmante duchesse de Montmorency, née Orsini, qui protégeait les poètes, Théophile de Viau notamment, et ne se consola jamais après la mort de son époux, le duc de Montmorency, seigneur de Chantilly, décapité pour crime de rébellion sur l'ordre de Richelieu, en 1632.

germanophobe, dévoué corps et âme à la France, partisan, dès le début, d'une intervention italienne, d'Annunzio a suivi notre guerre avec fièvre, avec respect, avec piété envers le « miracle français ». Ce fut lui qui, le premier, imprima ce mot. Nous savons de quel amour il entourait nos héros, et combien il souffrit de nos ruines !

Vers l'époque où tout semblait perdu, nous allâmes l'embrasser avenue Kléber, avant notre départ pour un régiment de territoriale. « Vous verrez, nous disait-il fraternellement, nous verrons dans ce pays la victoire aux grandes ailes ! » Néanmoins, il parlait de s'enfermer dans Paris — alors que tout le monde fuyait — pour y subir le siège. Les hordes allemandes avaient-elles déjà occupé Senlis, brûlé le pays de Sylvie?... «Si tout s'écroule, faisions-nous, la France sera donc morte par fierté !...» Et il est possible qu'à ce moment, celui qui allait

partir ait eu des larmes d'amour dans les yeux.

A quelques semaines de là, le poète apprenait un matin la victoire de la Marne dans son chenil de Dame- Rose, à Villacoublay, où le Barbare pouvait d'un jour à l'autre déléguer le meurtre et l'incendie, ses deux fourriers.

On sait le reste. Plus confiant, plus ardent allié que jamais, Gabriele d'Annunzio accomplit pèlerinage sur pèlerinage, tant vers le front qu'en nos villes blessées, Soissons, Reims. Il s'installa, comme pour y vivre et y mourir, au cœur même de Paris, en un vieil et très pittoresque hôtel de la rue Geoffroy-l'Asnier où, dans un petit jardin en miniature qu'ornait un portique en treillage, des plus xviii^ siècle, il évoquait avec délices nos gloires passées, dont l'immense présent ne faisait que poussière.

Ensuite, ce fut la retraite dans les Landes, pour préparer le grand discours

de Quarto ; ce furent les j ournées du Capitole, en mai 19 15, Rome en délire, la déclaration de la guerre italienne et le départ du tribun, puis du lieutenant d'Annunzio, qui dès cet instant est entré dans l'histoire.

Nous n'avons pas à rappeler ici ses exploits de soldat : ils sont connus de tous. Un jour, hélas ! en février 1916, ses amis de Paris avaient la douleur et la terreur d'apprendre qu'à la suite d'une chute d'avion, en service commandé, Gabriele d'Annunzio venait d'être blessé aux yeux, dont l'un sans doute serait perdu et l'autre demeurait en grand danger. L'aveuglement !... L'horreur d'une telle nouvelle fut profonde, en Italie non moins qu'en France (i).

Le poète dut rester couché pendant de longs mois dans l'obscurité complète,

(i) Les amis de Gabriele d'Annunzio ne furent un peu rassurés qu'assez tard. Le 7 mars 1916 seulement, le poète

nous télégraphiait de Venise : * J'espère guérir pour revoir Chantilly et le verger de l'amitié. *

souffrant cruellement. Tandis qu'il était encore convalescent, durant le mois de mai 19 16, deux Françaises décidèrent d'aller voir le blessé, et, qui pis est, le mutilé à Venise. Elles avaient été ses compagnes de sport au Greyhound Club de France et à Liverpool, et le pauvre ami éborgné leur faisait peine.

Parbleu ! pénétrer dans Venise, ville de guerre, voilà qui n'était guère aisé ; mais l'affection rend ingénieux, non moin?

que patient, et les « pèlerines alliées », à qui Gabriele d'Annunzio avait donné ces i olis et vieux noms italiens, Chiaroviso et Nontivolio, parvinrent quand même j usqu'au blessé. Elles lui apportaient un arôme de France et les échos de nos voix amies.

C'est en évoquant, en combinant tous ces souvenirs, auxquels il a joint les frémissements de la guerre italienne et la pieuse mémoire de ses morts, que Gabriele d'Annunzio a composé cet Envoi à la

somŒNiRs (1914-1916). 227

France (1) , dont André Doderet a donné une admirable traduction, à la fois sévèrement fidèle et délicatement nuancée.

On y peut voir de quelle vénération et de quelle affection vraiment filiale le poète entoure notre pays.

Nous ne saurions personnellement relire sans une émotion délicieuse ou \dolente certaines de ces pages, qui furent, pour ainsi dire, vécues sous nos yeux. En juillet 1914, nous étions côte à côte à Chantilly, le grand poète et nous. Les visages de Chiaroviso et de Nontivolio, les < pèlerines alliées», nous sont familiers. Et Marcello lui-même, l'ami français qui passe çà et là, ne nous est pas inconnu.

(i) L'ouvrage, appelé en français l'Envoi àla France et traduit en notre langue pour la première fois, parut d'abord à la suite d'un court roman de Gabriele d'Annunzio, La Leda sema cigno (la Léda sans cygne), composé en France, dans lés Landes. L'Envoi portait alors le titre de Licenza. qui est, croyons-nous, un terme musical analogue à « fugue » ou a variation ». Cette Licenza était exactement deux fois r'us longue que la Léda qui la précédait, et tenait à elle

:r ce lien d'avoir été écrite en France, elleaussi, oud'être a Iressée à une Française, ou... Enfin, c'était une Licenza, n'en demandez donc pas davantage.

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