‹ Chez la reine de Saba; chronique ÉthiopienneChapitre 13 sur 39 · LA PRINCESSE PLUIE-DOR · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE PLUIE-DOR

On donna à Pluie-d'Or une petite chambre à côté de l'appartement de la Négouça Taïtou. Cinq ou six servantes, empressées à la veiller et à la servir, dormaient dans cette chambre avec elle. Et, tout le jour, elle était sous la garde de sa dame d'honneur. L'Empereur avait voulu qu'on lui dressât un « alga » à la mode des lits d'Europe dont l'usage s'est répandu dans les grandes familles.

Quand Pluie-d'Or avait envie de rire, on envoyait cherclier des fillettes qui approchaient de son âge et de son rang. C'étaient les enfants des personnages illustres que Ménélik faisait élever à ses côtés afin de diriger leurs cœurs dans le sens qui lui plaisait.

Tous les ans, les femmes qui prenaient soin de Pluie-d'Or ajoutaient une rangée à la couronne de cheveux qu'elles entni tenaient sur la petite tête sombre.

Et elles disaient à la fillette :

— ^laintenant ta « s.jdouilla » n'a que quatre rangées. Un jour viendra où, à force d'en réserver ainsi les unes derrière les autres, tes servantes ne laisseront plus subsister au sommet de ta tête qu'une petite tonsure. Alors FEmpereur te donnera un époux.

Les filles d'Ethiopie, qu'elles naissent sur le tapis d'un trône ou dans la maison d'un homme qui n'a pas de bois pour réparer les trous de sa toiture, sont dressées dès la petite enfance aux tra-

vaux de la maison. Pluie-crOr fut donc mêlée aux servantes de l'Empereur pour apprendre l'art délicat de la cuisine, et dans quelles proportions il faut mêler le miel au guécho afin que les soldats qui A'iennent boire l'hydromel du Négus aux jours de « guébeur » aperçoivent le Roi des Rois dans une gloire de lumière.

Pluie-d'Or écoutait avec obéissance les conseils des matrones qui gouvernent la cuisine de l'Empereur ; mais elle préférait apprendre à tisser avec des joncs multicolores ces belles corbeilles qui servent de table aux convives de l'Adérache dans les repas de gaâa. Surtout elle aimait à filer le coton et la soie, que l'on dépose ensuite en bordure au bord des cliammas.

(^iiAQUE jour SOS servantes réveillaient sitôt que J la lumière avait commencé de se répandre au dehors. Elles la lavaient, elles la parfumaient avtîc soin, elles changeaient ses vêtements. Elles lui faisaient endosser une chemise de soie blanche, à raies bleu pâle ou rose pâle, avec des broderies au bas des manches, autour du cou, terminées par deux croix, l'une dans le dos, l'autre sur la poitrine. Une ceinture de soie ou de mousseline serrait cette tunique à la taille. Par-dessus, l'enfant se drapait dans une chamma de coton, transparente comme un haïk. Si le froid était vif ou si elle devait se rendre à quelque cérémonie, elle s'enveloppait encore d'une pèlerine de satin noir, à franges d'or. Et toujours elle enfilait gaîment dans des sandales de maroquin ses petits pieds déjà habillés de chaussettes de soie.

Quand elle eut cinq ans, on lui perça les oreilles

avec cette épine qu'on laisse dans la piqûre jusqu'à ce que le trou soit rond. Alors l'Empereur lui donna les « goutitcha » et la « ou^eba » d'or, c'està-dire les boucles d'oreilles et la grande épingle que l'on enfonce dans les cheveux.

Après le baiser de l'Empereur et de l'Impératrice, chez lesquels on la conduisait chaque matin, Pluie-d'Or allait dire sa prière dans la chapelle du Guébi, qui est l'église de Saint-Gabriel. Puis elle rentrait dans son appartement pour déjeuner.

On lui servait une galette de tief avec une sauce sans piment et un flacon d'hydromel sans guécho. Son grand-père avait fait venir tout exprès pour elle un cuisinier du Gondar qui savait faire jus(|u'à quinze plats différents.

Les enfants que Ménélik élevait dans le Guébi fréquentaient une école. Ils apprenaient à lire, à écrire, ils étaient instruits dans les mystères delà religion. Peut-être Pluie-d'Or aurait aimé à se mêler à eux, mais l'étiquette exigeait qu'elle étudiât seule avec le moine qu'on lui avait donné pour précepteur.

Il lui apprit à lire les Psaumes de David. Il exigea qu'elle récitât par cœur les Evangiles et le catéchisme. Elle pouvait encore répéter sans se tromper une seule fois la « Louange de Marie », le « Visage de Jésus ». Elle psalmodiait :

— Salam 1 Salam ! Deux fois salut à ton nom parfumé comme Tencens, Marie la Vierge, qui

LA PfilXCESSE PLllE-D'OR

portes une robe de commandement ! Le vin de mou amour t'arrose chaque matin, comme une rivière baigne une prairie...

Le samedi seulement et b3 dimanche, le moine fermait ses livres; alors Pkiie-d'Or pouvait jouer avec les petites filles de son âge. Elle rattrapait des osselets sur sa main retournée. Elle lançait à ses amies des citrons et cette balle d'étolTe que l'on nomme « coisse ». Elle aimait aussi à aller voir les grands lions que l'Empereur tient prisonniers dans une de ses cours. Dans les jours de fêtes, elle s'asseyait au repas de l'Empereur et de Flmpératrice, tout près et derrière eux, devant une petite corbeille multicolore.

Telle je la vis pour la première fois, en 1901, un jour que l'Empereur m'avait reçu dans ce pavillon de plein air où il aimait à accueillir ses amis, quand le temps était beau, afin de laisser errer ses yeux, tout en causant, sur le magnifique décor de paysage qui se déploie jusqu'à l'horizon.

A l'intention de la fillette, j'avais apporté quelques jouets mécaniques : un cygne qui battait des ailes, un autre oiseau qui marchait gravement, ce singe qui grimpe à la corde. L'Empereur avait fait entrer une seconde sa petite fille Pluie-d'Or pour lui donner ces jouets. Elle s'était montrée et elle avait disparu, gracieuse, un peu farouche avec la promptitude d'une hirondelle qui tourne autour d'un clocher d'église. Son regard,

CHEZ LÀ niUXE DE SA8A

si brillant sous le sourcil élevé, m'a laissé dans le souvenir comme le reflet d'un coup d'aile.

Les derniers jours heureux de son enfance finissaient là. C'est en effet le destin des princesses éthiopiennes qu'on les marie vers leur douzième année, avant que leur race, — pourtant si précoce, — ait eu le temps de s'épanouir.

ni

UN matin d'avril, c'était un peu après la semaine de Pâques (l), les dames d'honneur qui entouraient Pluie-d'Or commandèrent qu'à son réveil on lui oignit les cheveux avec ce baume que les femmes appliquent à leur coil'fure et qu'elles nomment (( chourébé ». C'est une préparation savante qui mêle au beurre frais deux plantes odoriférantes et trois parfums indiens.

Elle demanda timidement :

— Pourquoi m 'oignez -vous avec le chourébé ? Personne ne lui répondit; mais, ce même jour,

une de ses petites amies lui dit en jouant aux osselets :

— Il va venir un mari.

Et ce mari était le ras Bézabé, fils du défunt roi du Godjam, Tacklé-Haimanot.

Il allait sur ses trente-cinq ans. Il avait, comme

(l; En 1903.

CHEZ LA nEi:\E DE S AD A

son père, un visage clair; mais un de ses yeux était à jamais fermé, à cause de la blessure d'un fusil qui avait éclaté entre ses mains.

Donc, le lendemain de ce jour, au matin, le ras Bézabé se présenta à l'audience de TEmpereur, escorté de tous ses dignitaires.

Ménélik approuvait cette démarche. Lui-môme, il attendait au milieu des siens. Le Ras et sa suite s'inclinèrent dans une génuflexion profonde, puis, un long temps, face à face, les deux groupes se regardèrent en silence. Enfin un dignitaire désigné par l'Empereur pour parler en sa place, selon le rite, interrogea les Godja mites en ces termes consacrés :

— Que cherchez-vous ici ?

Conformément à l'étiquette, un ami de Bézabé

devait répondre au nom du Ras. Il riposta :

— Nous voulons que vous soyez notre père, et nous vos fils.

— Qu'y a-t-il entre vos mains ?

Sur cette parole attendue et c{ui déjà était une marque de bienveillance, l'avocat du prétendu fit signe aux serviteurs de son maître.

Ils se tenaient aux écoutes. Ils entrèrent apportant des coffres et des corbeilles. Dedans était enfermé tout un trousseau de soie et d'or, pour la petite Princesse : chammas et pantalons, brodés merveilleusement, franges d'or pour les pèlerines, bracelets d'or pour les chevilles etpour les poignets,

LA PPJXCESSE PLUlE-r/Ofi

et des vêtements magnifiques suivaient pour un o^rand nombre de dames d'honneur.

Quand les serviteurs de Bézabé eurent fini d'étaler ces richesses, l'avocat de Ménéiik demanda encore :

— Quelle fortune avez-vous dans votre pays pour élever et établii' les enfants qui vous vieiidi'aient ?

L'énumération fut longue : tant, enterres, tant, on domaines, tant, en thalers, tant, en chevaux, tant en fusils, tant en troupeaux, tant en bijoux, tant en tapis précieux.

Tandis que les avocats du Négus et du ras Bezabé parlaient ainsi, deux scribes, assis à droite et à gauche du trône, recueillaient leurs paroles afin de les conserver dans un contrat. Puis le prétendu présenta ses garants et, de plus, neuf témoins choisis dans l'entourage même du Souverain. Alors, tous les accords étant terminés, l'avocat de l'Empereur se leva et, d'une voix retentissante, il lut :

— Moi, ^Ménélik, Roi des Rois, Élu du Seigneur, je donne en mariage ma petite-fille Zenabo-Work (Pluie-d'Or), fille de ma défunte fille Choaregga et du ras Mikaël, au ras Bézabé, fils du défunt Tacklé-Haimanot, en son vivant roi de Godjam. Je le jure par ma vie.

Dès l'aurore de ce jour Pluie-d'Or avait été réveillée par la dame d'honneur qui, autrefois,

CHEZ LA lŒI.XE DE SAEA

l'avait accompagnée dans la maison de son père, et que, maintenant, on lui donnait comme duègne. Et comme on l'habillait de vêtements somptueux, comme autour de son visage on disposait le gracieux voile blanc des mariées, qui se nomme « œil de colombe », elle comprit qu'il venait d'être décidé de son destin.

PE^'DA^•^ trois jours, dans le Guébi, les femmes, les jeunes filles dansèrent au son des tambourins. Pendant tout ce temps, l'invisible époux festoyait avec l'Empereur dans la salle del'Adérache. Et, jour et nuit, les chants des officiers et des soldats, égayés par le tedj, répondaient par-dessus les murailles, aux lointaines provocations des femmes.

Cependant l'Empereur aA^ait composé pour sa petite-fille une maison complète qui allait l'accompagner dans sa nouvelle résidence : il avait voulu choisir lui-même ses officiers, ses soldats, ses chevaux, ses mulets, son intendant, son trésorier, son secrétaire et jusqu'à son portier. On avait décidé que, outre la duègne, elle serait accompagnée par son confesseur et par le vieux moine qui continuait de l'instruire.

— Car tu te souviendras, dit le Négus à son futur gendre, que je t'accorde celle-ci encore en-

fant. Tu lui donneras le temps de s'épanouir, dans son intérêt et dans Tintérêt de notre lignée.

Quand on amena Pluie- d'Or à son grand-père pour qu'il la bénit, à la minute du départ, Ménélik voulut montrer un visage riant. Un instant il considéra son enfant agenouillée devant le trône, puis il prononça :

— Mamitié (ma mignonne), je te donne telle province, tel domaine, tant d'or, tant d'argent, tant de troupeaux, tant d'églises.

Et tandis que les scribes se hâtaient d'écrire toutes ces largesses, il ajouta plus bas :

— Et puis je t'aime...

Ensuite Pluie-d'Or fut conduite chez ITmpératrice Taïtou qui lui donna le baiser de la bouche. Et de là encore elle sortit enrichie, si c'est une richesse pour une vierge de sortir avec mille charges de présents de la maison des siens.

L'Empereur avait donné à Pluie-d'Or la maison du ras Makonnen pour qu'elle y passât avec son époux le premier soir du mariage.

Comme elle était sortie du Guébi sur sa mule de parade, toute enveloppée de voiles, elle n'avait pas osé lever les yeux sur son mari. Elle sanglotait en chemin. Quand elle fut enfin dans la chambre nuptiale, quand elle vit qu'un repas était préparé pour elle et pour Pépoux, de toutes ses forces elle s'attacha à celle qui l'avait élevée et elle lui dit :

LA PRLXCESSE PLlIE-DTjR

— Ma mère, je t'en prie, ne me quitte point!

Or, à ce moment-là le ras Bezabé entrait dans la chambre et Pluie-d'Or le vit pour la première l'ois.

Le lendemain il l'emmena dans sa province.

MÉNÉLiK, qui montrait tant de tendresse pour la fille de Ghoaregga, ne songea point à mander auprès de soi son petit-fils Liedj-Iassou, c'est-à-dire l'Enfant Jésus. Il l'envoya grandir à l'écart, dans la forteresse d'Ankober, entre des instructeurs militaires et des précepteurs religieux.

Cette quasi-séquestration est de règle pendant la période de vie où un héritier du trône d'Ethiopie s'éduque. Elle s'explique par des défiances de politique asiatique et par des raisons de superstition.

Lorsqu'on voit qu'un prince héritier de Perse est maintenu sur les frontières mêmes de l'empire dans quelque prison plus ou moins dorée jusqu'à la minute où le shah régnant rend le dernier soupir, il faut convenir que le soupçon oriental, les inquiétudes tragiques du pouvoir sont à la base d'une précaution peut-être nécessaire aux souverains en

Page 1