MON AMI HAILÉ-MARIAM
PARMI les hôtes qui, en 1904, fréquentaient le plus assidûment ma maison cl'Addis-Ababà, j'avais distingué un lettré tigréen.
Il se nommait Hailé-Mariam. Son type, tout de finesse, était d'un sujet de race sémitique dont la face a été bronzée, comme celle des Hindous, par la vie de plein air et par l'ardeur du soleil. Très rapprochés du nez, ses yeux donnaient à son expression définitive quelque chose d'un peu embusqué. La toge romaine, blanche à bandes de pourpre, qui, d'ordinaire, confère aux Éthiopiens une allure martiale, prenait ici, avec les mêmes plis, l'aspect d'un vêtement ecclésiastique. Gela
tenait à la tournure générale du personnage, à son geste rare, très surveillé, à une certaine gaucherie de démarche, qui, d'une lieue, sentait son lettré.
J'ai connu dans Hailé-Mariam un type d'homme moyenâgeux qui n'existe plus chez nous : le contraire de l'homme de guerre, le « clerc », à qui Charlemagne s'en remettait du soin d'apprendre à lire aux petit enfants dans l'an 800. Les compagnons de ce rude Empereur devaient regarder de travers les hommes qui écrivaient l'histoire au lieu de la faire.
S'il fallait assigner une date de comparaison au développement de l'Ethiopie ce serait la trahir que de la reculer jusqu'à un si lointain passé. Ménélik a sûrement plus ressemblé à un Louis XI qu'à un roicarloA'ingien. Les nobles gens de son entourage placent encore leur fierté unique dans la pratique des armes et leur orgueil dans les excès de la force. Ceux qui, en Ethiopie, cultivent à l'écart le respect des choses du savoir et affinent leur goût, sont une minorité. Plongés dans un milieu très rude il est impossible que leurs âmes ne souffrent point. Ils ont la conscience de leur supériorité et ils sont exposés à être constamment brimés. Aune violence ils n'ont à opposer qu'une parole, à une injustice qu'un texte. Cela crée cheveux une sorte d'orgueil pusillanime, de haine A'oilée de révérence, pour des maîtres qu'il faut subir.