‹ Chez la reine de Saba; chronique ÉthiopienneChapitre 17 sur 39 · MOX AMI HAILE-MARIAM · texte numérisé non relu

MOX AMI HAILE-MARIAM

Sans doute la science d'Hailé-^Mariam était d'ordre composite. Elle avait pour base première la connaissance de la théologie et celle du droit qui, en ce pays biblique, ne se séparent pas plus l'une de l'autre que dans l'empire d'Islam. Il possédait à fond cette langue gheez qui correspond à la langue aujourd'hui parlée en Ethiopie, l'amharique, comme le latin au français. A cette culture d'érudition il ajoutait une connaissance rudimentaire de l'hébreu, des langues grecque et italienne telles qu'on les parle en notre temps, voire une teinture de français.

Les progrès que je réussis à lui faire réaliser dans cette langue au bout de quelques mois de travaux communs témoignent combien les cerveaux de ces Asiatiques africains, façonnés par la spéculation byzantine, sont prêts à recevoir toute culture. Ilailé-Mariam n'était pas seulement érudit: il avait du goût. J'ai lu par-dessus son épaule nombre de textes gheez. J'entends que dans la palette de mots empruntés à nos vocabulaires communs, nous cherchions celui qui représentait le mieux les énergies et les nuances du texte. Jamais je n'ai eu l'impression qu'un scribe trop zélé avait mêlé des réflexions de son cru à la chronique primitive sans que Hailé-Mariam se soit arrêté dans la lecture et ne m'ait dit spontanément :

— La langue devient mauvaise : nous sommes ici devant une fantaisie de copiste.

Je compléterai suirisamment: le portrait d'un intellectuel éthiopien au début du vingtième siècle en notant que Hailé-Mariam était à la fois patriote et aigri, qu'il avait bien juste trente ans, qu'il en paraissait davantage, surtout lorsqu'il se coiffait du chapeau gris à larges bords dont le bronze de son visage était assombri. Il préférait une causerie à une marche, une négociation à une partie de chasse, un bon souper à un repas de fortune, une mide à un cheval.

UN matin que sur le chemin d'Addis-Alem, — le Versailles éthiopien, — Hailé-Mariam et moi nous faisions route côte à côte, la conversation s'engagea sur les origines juives de la nation éthiopienne et sur ce que le ras Makonnen m'en avait découvert.

Pour rafraîchir nos montures, notre troupe s'était arrêtée au pied du mont Managacha. C'est un site enchanteur. Avec ses bosquets, ses eaux courantes, cette réserve semble avoir été ménagée au milieu d'une route déboisée afin d'offrir aux pèlerins d'Addis-Alem une halte de repos.

Nous nous étions étendus au bord d'un ruisseau pour jouir de l'heure et de la beauté du paysage. Hailé-Mariam regardait avec plaisir les belles servantes qui, dans nos gobelets de corne, versaient le tedj doré.

Soudain il déclara :

— L'épreuve à laquelle vous nous condamnez.

VOUS autres Européens, est rude î Nous venons à vous avec la confiance et la spontanéité des belles filles que voilà, qui aiment à épuiser leurs ressources de miel afin d'apaiser la soif de leurs hôtes. Nous n'avons pas les yeux assez grands pour admirer les merveilles que vous nous présentez, pas les oreilles assez profondes pour recueillir les récits que vous nous débitez, sur vos gloires passées, sur vos fiertés présentes et sur vos certitudes de progrès. Après cela, lorsqu'à notre tour nous prenons timidement la parole pour vous confier ce qui est l'honneur de notre tradition, le soutien perpétuel de notre force, notre part de la grande Promesse, vous haussez les épaules, au moins vous détournez la causerie comme on en use avec les enfants qui se divertissent d'un songe !

Le visage de mon compagnon avait revêtu cette intensité d'expression qui est le reflet extérieur des sentiments passionnés :

— Au bout du compte, s'écria-t-il, que savezvous de nous ? Vous traitez de légende la certitude où nous vivons que par les aïeux de nos aïeux, les Kemtint, par Makeda, reine d'Ethiopie, par le fils qu'elle enfanta des œuvres de Salomon, par les compagnons de ce fils, détachés des douze tribus, nous descendons de Jacob et nous nous rattachons à la lignée de Jésus. Vous voulez nous exclure des célestes héritages ! Vous faites de

MO y AMI IIAILE-MAHIAM

nous des gens venus on ne sait d'où, des bâtards sans origine! En ce qui nous concerne, vous êtes prêts à accepter toutes les opinions, excepté la vérité.

Ce n'était pas la première fois que le Tigréen formulait devant moi ces doléances. Jamais il ne leur avait donné un si vif accent de reproche.

Je lui répondis avec affection :

— Je ne sais, Ilailé-Mariam, quel accueil vous avez reçu auprès de diplomates, trop attachés aux contingences d'aujourd'hui pour s'intéresser bien vivement à ces histoires d'autrefois, ou auprès de commerçants trop préoccupés de leur gain pour vous suivre, vous et votre peuple, sur ce terrain des spéculations spirituelles. Du moins puis-je vous affirmer que vous n'aurez pas vainement fait appel à ma bonne volonté et à ma bonne foi. Et, après tout ! Pourquoi vous et les vôtres n'auriez-vous pas raison contre les raisonneurs ? Pourquoi l'aventure de la Reine de Saba serait-elle un pur roman alors qu'il est aujourd'hui démontré que V Iliade n'en est pas un 1 Pourquoi cette princesse à la figure bronzée ne serait-elle pas l'aïeule de votre dynastie ? Mais quand bien même vous me convainqueriez de l'existence de Makeda et de la légitimité des prétentions éthiopiennes, là-bas, en Europe, on ne m'en croira pas sur parole. A l'aide de quel texte, par quel monument établis-

sez-vous la filiation dont vous vous flattez ? Mettez-moi seulement à même de feuilleter les annales où la thèse que vous soutenez est exposée. Après cela je rendrai bien volontiers le témoignage en faveur de votre sincérité.

LE temps do la halle était consommé; il nous fallait remettre le pied à l'étrier si nous voulions atteindre Addis-Alem et dresser nos tentes avant la chute du soleil.

— Regardez autour de vous, me dit mon compagnon, ce paysage jusqu'à l'horizon dénudé, contemplez ces files de pauvres gens qui se dirigent vers la ville, plies sous le poids de fagots trop lourds. Qu'ils vous soient la raison vivante pour laquelle notre pays, si traditionnel, est misérablement dénué d'archives un peu anciennes. A travers les siècles nos Empereurs en ont usé comme Ménélik avec Addis-Ababâ. Ils ont aimé à vivre au milieu des camps. Ces camps sont devenus des villes. L'une après l'autre ces villes ont été abandonnées dès que les ravages du déboisement ont empêché une agglomération un peu considérable de se soutenir dans une région desséchée. Ainsi nos livres ont enduré à travers les

temps, toutes les vicissitudes des voyages et de la guerre. Ce qu'il en reste a été jalousement recueilli par nos moines. Ces religieux sont défiants par éducation et par expérience. Et aussi bien ils n'ont pas eu à se louer de leurs contacts avec les Européens. Je ne parle pas des richesses qui nous ont été arrachées de vive force par des conquérants : des manuscrits communiqués par ordre des Empereurs à des voyageurs de distinction ne nous ont jamais été rendus. La crainte de voir s'en aller par le même chemin les derniers témoins do nos traditions religieuses et historiques a poussé notre clergé à ensevelir les manuscrits précieux que nous possédons encore dans de véritables cachettes. C'est chose difficile que de les en sortir. Les moines ne se font pas faute de recourir au mensonge pour protéger leur trésor contre le Suverain lui-même. Ils répondent évasivement. Ils ne savent pas de quoi on leur parle. Ils promettent des recherches. Ils traînent de longueur. Ils lassent les patiences les mieux armées.

Le brusque silence dans lequel s'était arrêté le Tigréen m'instruisit qu'il luttait contre soi-même pour me livrer dès cette minute toute sa pensée. Je jugeai qu'il fallait employer à son endroit la tactique dont on use avec les antilopes que l'on vient de lever. Le chasseur expérimenté ne se jette pas sur leurs traces ; il les laisse respirer un

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