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peu longuement. Il se découvre quand elles ont repris confiance.
Hailé-Mariam avait donné du talon dans les flancs de sa mule. Il voulait gagner quelques longueurs sur mes porte-fusil. Quand il se crut assez éloigné de leurs oreilles, il dit avec une ardeur émouvante :
— Jurez- moi que tant que vous serez dans ce pays, vous ne raconterez à quiconque que vous tenez de Hailé-Mariam le renseignement que je vais vous donner ?
Puis, quand j'eus engagé ma parole aussi sérieusement qu'il l'exigeait il prononça solennellement :
— Je sais en quelles mains se cache le manuscrit qui avec tous ses développements rapporte l'histoire de Makeda, reine d'Ethiopie, sa visite à Salomon, le voyage de son fils à Jérusalem, le rapt des Tables de la Loi, leur installation dans notre pays, le sacre de la lignée salomonesque dont descend Celui qui encore aujourd'hui a le droit d'apposer en tête de ses édits le sceau qui figure le Lion de Juda, et de se déclarer Roi des Rois, Élu du Seigneur. Faites seulement quand l'heure en sera venue, ce que je vous dirai. Vous ne craignez pas, vous, la rancune de nos prêtres ! Quant à Ménélik, il vous saura gré d'avoir fait remonter à la lumière le titre qui, avec la régularité de ses droits, établit la légitimité de soulignage.
LA pusillanimité d'un lionime dont le cerveau est supérieurement éduqué et qui voit du péril à produire sa sincérité dans les occasions les plus innocentes est un spectacle qui donne de la tristesse.
Après cet élan de confiance arraché par la passion à sa prudence coutumière, du temps fut nécessaire pour ramener mon Tigréen sur le sujet qui m'intéressait exclusivement. Je fus d'ailleurs récompensé de cette patience. Et aussi bien l'iiistoire qu'il me conta, apparaît comme un miroir où se reflètent au complet les aventures dont l'Ethiopie a été secouée au cours du dernier siècle.
La première trace du précieux manuscrit dont nous allions poursuivre la recherche remonte, dans les souvenirs de Hailé-Mariam, à une quarantaine d'années : à la prise de Magdala par Sir Robert Napier. On le sait, le Négus Théodoros, qu'une usurpation avait fait Empereur d'Ethiopie, s'était
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attiré le courroux du Royaume-Uni en retenant dans les fers quelques voyageurs anglais. La foudroyante expédition qui jeta à l'escalade du plateau éthiopien, des hommes, des chevaux, des éléphants indiens, commandés par un soldat d'une rare énergie, est demeurée comme un exemple des prodiges que l'Angleterre peut accomplir pour la défense de son droit {!). Surpris par cette trombe, Théodoros ne fut pas seulement vaincu : poursuivi jusque dans sa forteresse, il se vit acculé au suicide. Il n'avait pas fini de ràlor quand les soldats anglais enfoncèrent la porte de sa chambre.
Pour récompenser tant d'élan, Sir Robert Napier permit le ])i]lage. On emporta péle-méle ce qu'on trouva autour du lit du Négus, armes, or, bijoux, sans compter quelques livres dont Théodoros ne se séparait jamais. D'ailleurs l'armée anglaise ne s'arrêta pas plus longtemps à peser sur l'Ethiopie. Elle était venue pour châtier Théodoros, non pour soutenir la cause de Jean, celle de Ménébk ou de tout autre candidat à la couronne impériale.
Ce désintéressement n'était pourtant qu'une apparence. Le Gouvernement de Sa ^lajesté attendait la pacification du pays afin de récolter quelques privilèges d'alliance là où l'on avait si heureusement semé. Donc, dès que l'Empereur Jean eut triomphé de ses rivaux, on lui envoya en am-
bassade un amiral qui apportait des paroles conciliantes et une couronne d'or.
Le nouveau Négus était une façon de moinesoldat. Il voulut recevoir le légat de la Reine d'Angleterre dans l'éclat d'une pompe semi-religieuse, semi-belliqueuse, au milieu du cercle de ses ras et de ses prêtres. Ce fut ainsi que le père de Hailé-^lariam, qui appartenait à une paroisse d'Axoum, assista à l'entrevue.
Afin d'accueillir avec la pompe convenable l'ambassadeur qu'on lui envoyait, le Négus Jean avait posé sur sa tête la couronne impériale de Juda. En apercevant le joyau dont la Reine du Royaume Uni voulait lui faire présent, il flaira le symbole d'un protectorat. Il fronça les sourcils et prononça :
— Ai-je deux tètes pour porter deux couronnes ?
L'Amiral demanda à l'Empereur Jean si, de sa part, il ne pourrait rapporter à la Reine ^'ictoria quelque parole plus obligeante ?
Le Négus répondit :
— Dis à ta Reine que ses soldats ont pris dans la chambre de Théodoros le livre auquel les Empereurs d'Ethiopie tiennent le plus. C'est l'histoire de la Reine de Saba, de Salomon et de leur fils : « Notre Livre. » Je prie Dieu qu'il revienne.
L'Angleterre avait pour lors la volonté de complaire à Jean, car dans le tas énorme des livres que les soldats de Sir Robert Napier avaient
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emporté de Magdala, on fit rechercher à Londres le manuscrit que réclamait le Négus. On le lui renvoya comme il l'avait demandé. Mais il était écrit que les aventures du précieux manuscrit ne s'arrêteraient pas là.
DES années avant que les Anglais projetassent de descendre à Kartoum afin d'en chasser le Mahdi, le Négus Jean, en sa qualité de souverain chrétien, entreprit contre ces infidèles une guerre qui, à ses yeux, revêtait le caractère d'une croisade.
L'entreprise était périlleuse ; aussi les rois d'Ethiopie, sollicités par leur Suzerain, montrèrent peu d'empressement à rallier sa bannière. Seul, Ménélik, qui déjà était roi de Choa, accompagna l'Empereur dans cette campagne.
On sait comment elle prit fin : Jean y perdit la vie ; quant à ^lénélik, il se hâta de se replier sur l'Ethiopie afin de reconquérir dans l'émotion publique cette couronne impériale et ce sceptre du Roi des Rois qu'une suite d'usurpations, en rupture avec la tradition salomonesque, avaient arrachés aux mains des souverains du Choa, ses directs aïeux.
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Dans cette préoccupation politique, Ménélik ne s'arrêta pas à dresser l'inventaire des richesses que le défunt Négus avait laissées dans sa tente. Or, parmi les livres se trouvait tout justement ce manuscrit que des soldats anglais avaient autrefois ravi sous le chevet de Théoduros, ([ue Jean avait fait revenir de Londres, et que, lui-môme, après l'avoir reconquis, il emportait avec soi d;ins tous ses déplacements.
Il ne convenait pas qu'une telle relique tombât aux mains des Musulmans. Le manuscrit disparut, sans doute par les soins du confesseur de Jean ou de quelqu'un des moines qui formaient l'entourage intime de ce pieux Négus.
— Depuis lors, me dit Hailé-Mariam, la trace de ce livre est officiellement perdue... Je crois pourtant deviner où il se cache... Et si ?ilénélik veut allonger son bras...
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L'humeur de ces souverains absolus, qui, comme le dit le proverbe arabe, ont « des caprices d'enfants et des griffes de lions », n'est ni moins redoutable ni moins mouvante que la mer. La sagesse nous commandait dans Toccasion d'attendre pour apporter notre requête qu'une brise favorable eût chassé tous les nuages du front de l'Empereur.
Cette occasion, désirée, ne se fit pas trop at tendre. Nous résolûmes de profiter sans retard des dispositions heureuses qu'une nouvelle téléphonée de la frontière orientale venait de développer chez le Négus.
Autour des trônes orientaux et des redoutables majestés qu'ils portent, rôdent, depuis que la chronique et l'histoire ont de la mémoire, des personnages pittoresques, merveilleusement doués pour flatter les rois, pour les duper autant qu'il est nécessaire, pour les satisfaire autant qu'il est avantageux, quitte à laisser parfois beaucoup de leurs plumes au jeu et à finir sous des haches ou dans
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des basses-fosses, quand ils ne réussissent pas de vive force à conquérir l'opulence.
Et sans doute Ménélik avait autour de lui toute une phalange de ces ingénieux courtisans. Dans l'intervalle des affaires sérieuses ils lui donnaient pour son argent le spectacle de scapinades, parfois divertissantes, toujours imprévues.
A la minute où je vins planter ma tente à l'ombre du Guébi d'Addis-Alem, un nom voltigeait sur les lèvres des courtisans et du peuple. Il s'agissait du héros de la dernière de ces farces héroï-comiques, dont le Négus se divertit tour à tour et se fâche, d'un certain Serkis.
J'avais connu cet homme sans aïeux en des jours où la bascule de sa fortune marquaitle temps mineur. Il avait, certes, l'encolure et l'audace de son périlleux état. En lui j'avais reconnu un de ces entrepreneurs de chimères, indispensables aux civilisations commençantes, et que l'on ne saurait peser sans injustice dans les balances de la moralité commune.
Attentif à deviner les désirs du Souverain, Serkis n'ignorait point combien Ménélik souffrait de voir indéfiniment retardée par des concurrences diplomatiques la joie qu'il se promettait à contempler enfin l'apparition d'une locomotive, montée ih la cote orientale, et stoppant, tout essoufflée, en gare d'Addis-Ababà.
Donc, un matin que des cabales de ministres
avaient particulièrement aiguisé ce regret, l'audacieux Serkis vint trouver le Négus :
— Votre Majesté, demanda-t-il, permet- Elle que j'aille en Europe lui chercher une locomotive? Veut-elle que sans rails, sans secours d'ingénieurs, je la hisse, moi, Serkis, jusqu'à son Guébi d'Addis- Ababà ?
Surpris par cette fantaisie, certes imprévue, Ménélik ne cacha pas un étonnement amusé. Évidemment il se réjouissait comme d'une malice de jouer ce tour aux diplomates qui, semblait-il, avaient décidé de lui refuser une récompense où il apercevait lui-même l'apothéose de sa politique. Mais en même temps qu'il souriait à cette proposition hardie, le Négus pesait à part soi les chances de la réussite. 11 connaissait en effet les bourbiers du désert, les fleuves qui coupent les routes, les escarpements que la poudre et la dynamite devront attaquer pour ouvrir un passage au chemin de fer.
Il demanda donc après réflexion :
— Ta locomotive, Serkis, tu l'apporteras par les airs ?
L'Arménien répondit :
— Je la tirerai à bras d'hommes. Votre Majesté fera connaître son désir aux gouverneurs des différents territoires que la locomotive et moi nous aurons à traverser. J'en suis sur, les sujets de Votre Majesté mettront de l'amour-propre à obéir au lloi des Rois.