UNE VEILLEE
UN post-scriptum naïf reparaît plus d'une fois à la dernière page des manuscrits que nous a légués la patience monacale.
Avant de poser le roseau chargé d'encre, que — pendant des jours qui furent des années, — sa main conduisit d'une marge à l'autre, l'humble clerc se recueille. Il s'avise qu'à travers ses fiertés de calligraphe, comme à travers les sécheresses, où, seule la vertu du vœu soutint sa persévérance, beaucoup de sa vie s'est écoulée. La vanité de ses mérites, l'inutilité de sa réclusion, lui apparaissent dans une lueur. Il juge qu'en attendant les célestes extases, il a mérité de prendre, pour
un jour, sa part des joies de ce monde. Il sourit à l'ivresse du vin qui ouvre au buveur une façon de paradis. x\u-dessous de son nom sans gloire ...« Un tel a copié ce livre »... sa main trace quelques caractères qui tremblent. C'est une confidence dont on ne saurait dire si elle est un témoignage de contrition ou une fanfare d'affranchissement :
« Postquain f'ecit multum bibit. » (Quand il a eu fini, il s'est grisé.)
Lorsque, à la dernière ligne de cette traduction, Hailé-Mariam et moi, nous nous sommes repassé la plume afin de signer, l'un à côté de l'autre, il nous a semblé, tout au contraire, que nous venions précisément de tarir une coupe de joie. En chacun de nous s'est fait sentir cette mélancolie qui se lève à la fin des belles histoires, quand soudain se produit le dénouement que, pourtant, l'on a désiré.
Nous étions rentrés, le matin même, d'une expédition au lac Zouai. Les fusils, les bagages, les bateaux, les selles, les bâts de nos animaux, gisaient encore autour de ma maison, dans cette confusion que connut, avant nous la Reine Makéda lorsque l'amour qu'elle portait à Salomon la mit dans la route : « Elle rassembla un grand (( nombre d'animaux de transport, tels que mulets, (( chevaux et ânes et de plus des courroies , des sacs, « des vases pour l'eau, des bats, des aliments. »