UNE VEILLEE
Dans le cadre de ma fenêtre, iVddis-Ababà se découpait en silhouette d'enluminure. J'admirais le mouvement de ses collines chargées de maisons rondes, les clartés bleues qui montaient, de ses torrents, les panaches géants des sycomores vers le ^larché, quelques cèdres dont les masses tout obscures, placées entre mon œil et l'horizon, donnaient au lointain de la profondeur.
Comme dans une vignette où toutes les lignes se combinent pour encadrer le relief d'un détail cher à l'artiste, la grêle montagne ronde qui porte le Guébi s'empara de mon regard.
C'était l'heure où, aux quatre coins du Palais, des soldats élèvent vers les points cardinaux ces trompettes longues, toutes droites, que Salomon faisait résonner sur les murs de Jérusalem. Entre la terre et le ciel elles jetèrent l'avertissement des prières du crépuscule.
Et, comme à l'ordinaire, les lions captifs que le Négus entretient derrière des grilles répondirent à la provocation des cuivres par ces halètements qui semblent des soupirs d'agonie.
JE revins au feu que nous avions allumé, malgré la date printanière,afin de réparer les injures que, sur la route du Zouaï, nous avait imposées la saison des petites pluies.
Et je dis à mon compagnon :
— Ces contours d'Addis-Ababà me sont si familiers qu'après leur évanouissement dans la nuit ma pensée les ressuscite jusqu'à les colorer des alternances d'ombre et de lumière dont les baignent, en plein jour, les heures du soleil. Mais, depuis qu'au delà des apparences actuelles de cette ville, au delà des mouvements et des gestes de ses habitants, j'entrevois le secret des origines de ce peuple, il me semble que, pour la première fois, les raisons de sa survie me sont révélées. Sous les légères racines de ce grand camp d'Addis-Ababà j'aperçois les imposantes fondations du Temple. Elles continuent d'élever, jusques aux hauteurs où Salomon les porta, les frontons de la liaison de
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Dieu. Peu importe si les yeux de nos âmes distinguent seuls ces architectures : nous sentons leur présence diaphane. Leurs lignes de cristal enchâssent étroitement pour nous le fragile décor de cetie ville. Elles l'enveloppent, comme la pulpe du fruit protège l'espérance de la graine.
« Pour moi, je suis entré ces jours-ci dans le Saint des Saints avec un délicieux tremblement. Sur ces marches du Tabernacle violé, où le Grand Prêtre s'évanouit, je me suis assis à vos côtés, Hailé-Mariam. J'ai senti remuer en moi des pensées très anciennes. J'ai revu ces jours de l'enfance où les récits de l'Histoire que l'on nomme « Sainte », semblent des voiles qui se lèvent sur les avenues du Ciel. De nouveau j'ai senti courir dans mes os ce frisson qui, jadis, pénétra mes moelles, lorsque, écolier de sept ans, avec les vers de Racine sur les lèvres, il me sembla que j'étais cet enfant Lliacin que des meurtriers recherchent. Combien le plafond du Temple était haut en ces jours d'innocence ! Que les lévites étaient saints! Comme la lumière était irisée sous ces Ajoutes! Que le Seigneur était tout ensemble lointain et proche ! Ma pureté qui ignorait l'amour n'apercevait pas d'autre but à la vie d'un enfant prédestiné que des génuflexions au milieu des musiques sacrées, des montées d'encens au-dessus des feux du Lustre à sept branches. Elle-même, l'Épouvante, qui, dans les ténèbres,promène la colère d'un lion rugissant, m'ap-
CHEZ LA RËiyE DE SABA
portait seulement l'émotion d'un de ces songes que l'on savoure, dans la complicité d'une demiconscience, parce qu'on sait qu'ils sont choses vaines et que le réveil en délivrera. Je vous le demande : quelle crainte du Mal extérieur pourrait abriter dans son âme celui qui habite dans la citadelle du Bien ? Ainsi je me suis souvenu que, selon la poétique expression de notre cher livre, j'ai été un « Enfant de la Maison » avant que de devenir un « Enfant du Dehors. »
« Pourquoi ces changements, cher ami?
« Quelles mains sacrilèges ont donc emporté de la demeure où je me complaisais cette Arche d'Alliance qui était mon lien de force et de joie avec le Suprême Pouvoir ?
« Si l'amour qui laisse échapper de ses mains la clef du Tabernacle expose à de tels réveils, il est un autre amour qui, celui-là, triomphe dans ce livre que vous et moi nous venons d'épeler. Cet amour ramène avec soi toutes les espérances perdues. Pour qui cherche à la vie une issue de lumière il rouvre la porte qui s'était fermée.
(( Vous qui savez l'exacte valeur des mots de cette langue sacrée dont l'hermétisme me dérobait tant de beauté, vous me dites, cher ami, que pour Makeda et pour Salomon, comme pour Socrate et pour les maîtres delà pensée grecque, « Science » et « Sagesse » furent des termes synonymes. Un seul mot désigne ces deux royautés entre lesquelles
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ces âmes d'élite ne purent concevoir de distinction.
« Quand cette histoire delà Reine Makeda serait un pur symbole et non une aventure véritable, ainsi que vous le croyez, ainsi que je veux le croire avec vous, elle aurait vraiment le charme, l'importance de cette étoile qui, au début de la nuit, se montre la première et promet à ceux dont les regards s'élèvent qu'ils ne marcheront pas dans de complètes ténèbres.
« Si un Salomon ne distingue pas la Science de la Sagesse, une Makeda ne distingue pas la Vérité de l'Amour. Elle surprend le Sage dans cette édification du Temple qui se construit pour abriter une religion d'hommes. Le Bien, la Justice, le respect des Commandements, la confiance dans le pacte dont l'Arche d'Alliance est le signe, habitent, Entités grandioses et sévères, cette Maison de Dieu. Une auguste terreur plane sur elle. Et sans doute, le fidèle sent ici un vide dont son cœur porte tragiquement la souffrance. Un abime est creusé entre les sublimités du plus haut des rêves humains, la vision patriarcale de l'Elohim, et le culte matériel, presque égyptiaque de cette Table de la Loi, dont le poids de pierre pèse lourdement au cou du dévot. Dans ce vide du Temple et de l'âme Makeda entre avec l'amour. La vérité lui est encore cachée, mais, de naissance, elle possède l'humilité de l'esprit et du cœur. A ceux que la fierté de leur puissance, l'élévation de leur pensée font
monter jusqu'à l'orgueil, elle rapporte la simplicité perdue ; sous le voile de l'erreur, en sa virginité pure, elle reflète la foi des aïeux. D'avance elle accepte cette posture de modestie dans laquelle, au pied d'un Calvaire, une Madeleine se dresse, en pleurs et les yeux levés. Elle consent que le Crucifié n'abaisse point son regard vers elle, mais qu'il tourne sa face vers le ciel, qu'il y cherche le Dieu Vivant, le Père dont il se croit descendu. D'avance elle sourit à cette formule par laquelle le moyen âge réglera pour la foi et pour Tamour le rôle des deux moitiés de l'Humanité : la Femme doit aimer l'Homme et l'Homme doit aimer Dieu.
« Désignez ce Dieu, mon cher Hailé-Mariam, par tous les vocables qu'il vous plaira. Appelez-le : Justice, Vérité, Bonté, Lternel Progrès. Vous nommerez cette Puissance d'Amour dont Makeda dit à la fin de son « Magnificat » :
« Seigneur, Saint des Saints, donne-moi la <( Science ! Donne-la-moi comme une chaussure qui « me protège contre les pierres, comme une aile « qui me fasse voler. Donne-la-moi pour que je sois « rassasiée à sa table, pour que j'habite dans sa « paix. Je me suis fatiguée à la suivre et je ne « suis pas tombée. Je suis tombée pour l'amour « d'elle et je ne me suis pas perdue. »
LES détails de cette veillée d'avril sont restés si présents à ma mémoire qu'à travers les réponses de Hailé-Mariam je vois encore ses gestes, j'entends les intonations de sa voix, tout, jus. qu'aux crépitements, dans le feu, de nos bûches de cèdre.
Nous discutâmes, je m'en souAdens, Topinion qui veut que les visites à Jérusalem de Makeda et de son fils soient un chapitre du Kébra Nagast rédigé d'après des traditions orales par un moine byzantin (1).
— A supposer, dis-je à mon compagnon, que ce poème en prose ait, en effet, été composé à Byzance par un artiste formé à l'étude des chefsd'œuvre de la Grèce, par un érudit tout pénétré de culture biblique, ce religieux fut sans doute un Éthiopien d'origine. Reportez-vous, je vous en prie, aux innombrables passages dans lesquels,
(1) Voira la fin du volume note B.
CHEZ LA FtEiyE DE SABA
les Éthiopiens mis en scène dépeignent les beautés naturelles du pays où ils sont nés. « Notre c( terre, » disent-ils aux envoyés de Salomon, « est « meilleure que la vôtre, car nous jouissons d'un « bon vent, sans chaleur ni sécheresse. Nous pos- « sédons des fleuves délicieux, et du sommet de « nos montagnes coulent l'eau et le lait. Nous « chassons les bêtes féroces, les buffles, les « grands animaux qui possèdent la force et la vi- « tesse, les antilopes et les oiseaux. Dieu nous « gratifie chaque année d'un hiver régulier. En (( été nous battons le blé comme on fait en Egypte. « Nos arbres rapportent de bons fruits. Nous « produisons le froment et l'orge en abondance. (( Nos troupeaux sont en grand nombre. Tout « chez nous vient à miracle. » Ceci, mon cher ami, n'est pas un développement littéraire. Ne trouvez vous point là, peints comme en un tableau complet, toutes les beautés, toutes les richesses, tous les plaisirs dont jouissent aujourd'hui comme au temps de Makeda, les amis de l'Ethiopie perpétuelle ? Nous ne sommes pas seulement ici devant un couplet d'amour, mais devant un bulletin zoologique, climatique, agricole, cynégétique, économique, si complet, qu'un géographe pourrait tel quel l'insérer dans un manuel.
Je me rappelle encore que j'interrogeai Hailé- Mariam sur les raisons qui semblent avoir détourné Israël d'accepter avec faveur l'idée qu'une