U.\E VEILLEE
Reine Éthiopienne serait vraiment descendue de ses montagnes, pour se rendre à Jérusalem et qu'après elle, son fils serait venu chercher la bénédiction de Salomon.
— Il y a quelques années, me répondit le Tigréen, j'ai visité Jérusalem. Je m'efforçais de découvrir la trace d'une concession que l'Église éthiopienne a autrefois possédée dans ce lieu sacré et dont les Coptes nous ont expropriés. Je fis en cette ville la connaissance d'un hébraïsant ; c'était un homme très érudit. Il était à Jérusalem le représentant de l'Alliance Israélite Universelle. Ensemble nous avions passé des journées heureuses à comparer des textes, à causer de nos origines communes. Naturellement nous en vînmes à parler de Makeda, à nous demander si l'on avait le droit de saluer en elle la Reine de Saba. Je priai cet Israélite si estimable de me confier pourquoi les siens s'obstinaient à ne pas reconnaître dans cette visiteuse du Sage une Reine Éthiopienne. Je l'adjurai de me dire s'il croyait lui-même qu'un fils de Salomon et de la Reine Makeda, aidé des premiers-nés d'Israël, eût réussi à porter de l'autre côté de la Mer Rouge les Tables de la Loi.
Bien que nous fussions plongés dans une obscurité qu'éclairaient seules les flammes de notre feu, Hailé-Mariam hésita en ce point de son récit. Il reprit d'une voix presque basse :
— Après bien des réticences, mon interlocuteur
CHEZ LA BErXE DE SABA
me répondit qu'il croyait en effet que les Tables de la Loi avaient étaient volées par le fils de Salomon. 11 espérait qu'elles existaient encore. « En ce cas, » dit-il, « il est bien probable qu'un jour on les re- « trouvera, comme c'est la tradition éthiopienne, (( dans votre ville sainte d'Axoum. Mais ce rapt « a été pour Israël la cause des plus grands mal- « heurs. Nous y voyons l'origine et le motif de « notre dispersion. Comment, dans ces conditions, « ouvrir sur un tel sujet, une discussion historique « entre nos rabbins et vos moines ? Il faut attendre « l'heure de la justice — si elle doit venir, et a la volonté de Dieu — s'il a dessein de la manifester. » Ce savant homme me dit encore qu'Israël avait eu l'intérêt le plus vif à cacher une perte qui lui enlevait sa confiance en lui-même et le livrait à ses ennemis. Il ne faudrait pas chercher ailleurs les raisons pour lesquelles Israël a systématiquement travaillé à jeter de l'ombre et du discrédit sur la visite que Makeda fit à Jérusalem. « Nous l'avons, conclut mon contradicteur, dis- « qualifiée par le ridicule et par l'ironie. Nous en « avons fait tantôt une magicienne, tantôt une « courtisane. Nous lui avons donné des pieds d'oie « et des sabots de chèvre. Ne savez-vous pas que (( le ridicule et l'ironie sont les seules armes qui « restent aux mains après que les autres sont « émoussées ? »