CHAPITRE XI
LE DEUIL DES LIONS
L'intérêt que je goûtais dans ces récits était si vif que, sans y prendre garde, je laissais s'écouler la nuit. Vers deux heures du matin une brusque rumeur, qui s'élevait, descendait, semblait le souffle rythmé de quelque bête apocalyptique, nous rappela, Ilailé-Mariam et moi, à la notion de la vie extérieure.
D'abord nous crûmes à l'un de ces nocturnes orages qui sont si fréquents en ces régions, surtout aux approches de mai. Mais on ne pouvait s'y tromper longtemps. Déjà mes serviteurs et mes soldats, arrachés eux aussi à leur repos, par cette clameur formidable, frappaient à la porte de notre maison. Ils venaient aux ordres.
Je sortis avec eux dans les ténèbres.
L'immense lamentation descendait de cette colline impériale qui porte la palissade du Négus et ses demeures.
Et presque aussitôt une voix dit :
— Écoutez ! Écoutez ! Les lions maintenant ! En effet, comme s'ils formaient une basse à ce
chœur de gémissements, tous à la fois, les lions que l'Empereur élève au fond de ses cours, commencèrent de rugir. L'écho des vallées, des torrents, recueillait le grondement formidable de leur colère. Il le répercutait en cercle autour de nous. On eût dit que des réserves sauvages du Marocco, de l'Akaki, des lointains Pays Garayous d'autres fauves répondaient aux prisonniers du Palais.
Notre première pensée fut que quelques-uns de ces lions s'étaient en effet échappés de leurs geôles. Sans doute, ils parcouraient la ville en y semant la terreur. Déjà j'envoyais seller des chevaux afin de prendre notre part du rabat.
Le chef de mes soldats secoua la tête :
— Non, dit-il, les lions ne se sont pas échappés. Ils pleurent parce qu'on pleure. Là-haut il y a un mort.
J'ÉTAIS impatient de courir au Guébipour savoir s'il n'était point arrivé malheur à Ménélik luimême. Mais l'étiquette ne permettait pas que je vinsse ainsi, de nuit, me mêler à la foule du peuple et des soldats qui, sans doute, refluaient vers le Palais.
Je priai donc Hailé-Mariam de monter sur sa mule. Je l'enveloppai d'une escorte, et jeTenvoyai aux renseignements.
A l'aurore, quand il me revint, je connaissais déjà par la rumeur publique la mort de la petite Princesse Pluie-d'Or,la tendre fille de Ghoaregga.
La nouvelle venait d'en être apportée au Guébi par un envoyé du ras Bézabé, le mari de l'enfant royale, le fils du défunt roi de Godjam, Tacklé Ilaimanot.
TROIS jours et trois nuits, dans le soleil et dans les ténèbres, ce porteur de la mélancolique nouvelle avait galopé.
Il avait atteint Addis-Ababà la veille, à la chute du jour.
Aussitôt on avait averti en secret ceux qui ont mission de faire tonner les canons, afin qu'ils se tinssent prêts à remplir leur ministère, dès que Ménélik serait informé. On avait avisé le dignitaire c{ui bat le « Négarité », c'est-à-dire le Tambour de TEmpire. On avait prévenu les pleureurs et les pleureuses, tous ceux que l'on savait disposés à communier avec l'Aïeul de Pluie-d'Or dans l'amertume de sa douleur.
Quand tout avait été préparé, vers deux heures du matin, le Dedjas Abata était venu frapper à la porte de la chambre, où, dans la confiance en Dieu et l'estime do ses peuples, dormait le Roi des Rois.
LE DEUIL DES LIOSS
— Aussitôt, mo rapporta Hailé-Mariam, l'Empereur s'est lové. Il a fait ses ablutions à la hâte. Il a passé ses vêtements impériaux, puis, il a ordonné au page de garde :
— Ouvre la porte !
Il a vu ceux qui étaient prosternés là à la clarté des flambeaux. Alors il a dit d'une voix pressante :
— Qu'est-ce qu'il y a ? Dites ce qu'il y a ? Vite ! Pourquoi vous humiliez -vous ainsi ? Parlez ! Que craignez vous ?. . . Je suis un homme qui est né pour mourir.
En même temps il avait nommé Abata. Alors le Dedjas a pris son courage et il a annoncé la nouvelle.
Aussitôt l'Empereur a porté la main à ses yeux, puis il a demandé :
— Quand est-ce? C'est hier qu'ils l'avaient prise chez moi !... Et ils l'ont laissée perdre... Si vite !
Ses larmes coulaient. Il a ordonné :
— Apportez-moi d'autres vêtements ?
Et il a arraché avec fureur ceux dont il était couvert.
HAiLÉ-Mariam retourna au Palais dans la journée pour s'informer encore.
A la nuit tombée il me rapporta ces détails mélancoliques.
Pluie-d'Or était morte parce qu'elle avait eu la tête touchée par un rayon de soleil. On parlait d'un parasol qui était venu trop tard mettre son ombre sur le jeune visage. Mais le peuple disait à demi- voix que cet accident n'avait été que l'occasion de la mort ; c'était bien son chagrin sans consolation qui avait envoyé cette enfant sous la terre.
Un instant, on avait espéré qu'elle se plairait dans sa nouvelle demeure : en effet le Guébi de Debra-Markos est presque aussi imposant que le Guébi d'Addis-Ababâ. Dans la maison de son mari, Pluie-d'Or, entourée d'hommages, pouvait penser qu'elle était devenue une petite Négoussa.
Elle remerciait de tout avec beaucoup de dou-
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ceur, mais, secrètement, elle regrettait le temps où, chaque matin, elle allait embrasser l'Empereur et l'Impératrice avant de passer par l'église (le Saint-Gabriel pour dire sa prière.
A l'approche de la fête de Pâques, sa mélancolie s'était faite plus profonde. Peut-être elle pensait aux belles fêtes d'Addis-Ababâ, à ces chants que l'on entend de l'appartement des femmes dans la matinée du samedi saint.
On disait que le mal l'avait terrassée comme elle sortait de l'église. Tout de suite on avait du l'apporter sur son lit. Déjà son esprit était loin.
Elle se croyait retournée chez ses Grands-Parents. Elle parlait à des êtres que l'on ne voyait pas. L'eau bénite qu'on lui avait fait boire ne l'avait point soulagée. Ses yeux étaient depuis longtemps fermés aux choses de ce monde quand ceux qui la veillaient s'étaient aperçus que le souffle avait fini de soulever la frêle ondulation de ses voiles.
LES convenances ne permettaient pas que je me misse tout de suite en route pour porter ma condoléance au Négus. L'étiquette exigeait même que l'on attendit au moins la fin de trois journées pour la manifester. Trois journées pendant lesquelles, selon l'usage ancien, et, pour cette fois au moins, selon. le sincère sentiment des cœurs, le Palais pleura sur la Princesse évanouie.
Le quatrième jour, j'envoyai à l'Empereur ma lettre de deuil.
Le surlendemain, un page me rapporta la réponse.
La grande enveloppe était, comme les nôtres, encadrée de deuil. A l'intérieur, il y avait une lettre.
Ménélik l'avait dictée lui-même.
Elle disait:
(( Pour être présenté à M. Hugues Le Roux.
(( Le Lion Vainqueur de Juda, Ménélik II, Élu du
LE DEUIL DES LIONS
(( Seigneur, Roi des Rois d'Ethiopie, à M. Hugues (( Le Roux.
(( Salut soit à toi !
« La lettre de deuil que tu m'as écrite pour la « mort de ma petite m'est arrivée. Je sais que « pour les créatures la Mort est la loi.
« Que peut-on faire ?
« Pour toi, je te glorifie parce que tu as pris « ma douleur comme la tienne. »
« Écrit dans la ville d'Addis-Ababa, l'an de grâce 1896, avril 17 (1) ».
(1) 2ô avril 1904, nouveau style.
UN Roi des Rois ne peut accorder qu'un temps très court à une douleur d'aïeul. Le respect de son peuple lui reprend ici d'une main ce que de l'autre il donne.
L'approche des fêtes de Pâques, le cortège de réjouissances qu'elles traînent après elles, l'obligation pieuse que leur retour impose au souverain d'Lthiopie comme à ses sujets de considérer toutes choses humaines et divines à la seule clarté de la Résurrection, contraignaient Ménélik de diminuer encore le nombre des heures pendant lesquelles la tyrannie d'une étiquette byzantine lui aurait permis de se souvenir.
Le troisième jour après cette aube où la triste nouvelle nous avait été apportée, le Négus disparut d'Addis-Ababâ. 11 quitta le Palais de nuit. II partit, si rigoureusement enveloppé dans sa pèlerine noire, si modestement escorté, que les gar-
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diens mêmes de la poterne ignorèrent qui avait passé devant eux.
On nous dit par la suite que le grand-père étouffait dans cette enceinte sévère, où, pour lui, la petite ombre de Pluie d'Or errait encore avec les sourires d'autrefois.
YII
SUR la fin de la deuxième semaine après ce départ brusque, un officieux du Palais vint m'avertir que, d'urgence, l'Empereur me mandait ta Holota.
Au cours de mes deux séjours en Ethiopie, j'avais vu ^lénélik dans les réceptions où les règles du cérémonial byzantin alliaient tant de grandeur à sa cordialité. J'avais eu des occasions nombreuses d'échanger avec lui des réflexions sur la politique extérieure, sur les nouvelles du jour. Plus d'une fois, j'avais travaillé avec lui en tète à tête. Je n'avais pas encore été favorisé d'une audience d'un caractère — dirai- je aussi éthiopien ? — que la réception amicale qui m'attendait à Holota.
Dans cette retraite dont l'accès était momentanément fermé aux ministres étrangers, aux fonctionnaires de la couronne, aux marchands, aux quémandeurs, l'Empereur avait retenu autour de soi les Ras, gouverneurs des provinces les plus
LE DEC IL DES LIOXS
voisines, qui, ù l'occasion de son deuil, étaient venus lui apporter des condoléances. Selon l'usage, ces favoris, ces anciens compagnons d'armes s'ingéniaient à dégager leur Souverain des ombres de sa douleur. Et c'étaient de soldatesques récits dont l'Empereur tirait la conclusion par des traits de malice. Dans un affectueux respect, sans courtisanerie, le ton était cette gaieté de l'ancienne Cour dont parlent ceux qui entourèrent ^lénélik au début de son règne, avant que la diplomatie européenne eût mis cette simple bonhomie sur ses gardes.
Je m'arrêtai un instant sur la porte. Comme j'aurais désiré conserver en sa fraîcheur, sur l'écran du souvenir, T impression de cette vision d'histoire !
L'immobilité qui, à l'entrée d'un étranger, avait, une seconde, figé les invités de cette réunion intime, finissait de donner à leur groupe, chamarré d'or et de pierreries, l'apparence d'un iconostase. Même importance des têtes brunes, trop rapprochées ; même éclat des bandeaux blancs qui ceignaient les fronts ; même hiératique rigidité ; même intensité de tous ces longs et larges yeux qui me fixaient.
Au centre de cette assemblée, déployée en demilune, Ménélik, figure principale, souriait sur son divan. La main qu'il me voulait tendre s'élevait au-dessus des plis de sa pèlerine.
Du premier coup d'œil j'avais distingué dans ce
CHEZ LA nE].\E DE SABA
t'ourmillement de visages deux figures particulièrement amies : à la droite de l'Empereur, le ras Makonnen, tous les jours plus émacié, plus irréel, plus rapproché de la Mort; à gauche, débordant de virilité superbe, de force géante, le ras Damassié, cet indomptable fils de l'Afanégus, dont, autrefois, j'avais été l'hôte, dans ma route vers le Ouallaga.
L'un comme Fautre, pour me connaître ils attendaient que l'Empereur eût prononcé le mot qui finirait l'attente.
DANS Tart de créer une atmosphère de courtoisie entre ses hôtes d'un jour et son entourage habituel, Ménélik développait des nuances qu'une mondaine aurait enviées.
Il dit avec une impatience affectueuse :
— Eh bien, ta traduction?... Tu l'as terminée ? Et, se tournant vers les Grands du Royaume,
vers les Officiers qui l'entouraient, il expliqua avec chaleur que, sur le manuscrit autrefois dérobé à Théodorospar les Anglais, je venais de traduire, en français, l'histoire de Salomon, de Makéda et de leur fils Baina-Lekhem.
Une gravité attentive accueillit l'approbation que le Souverain accordait à cet effort.
Et Damassié demanda :
— Cette traduction, à qui la fera-t-on lire? J'exposai que le livre multiplié par l'artifice de
l'imprimerie serait lu non seulement par des hommes de haute culture, mais par des jeunes
gens, des femmes, voire des enfants ; qu'ainsi ceux de mon pays apprendraient à mieux connaître l'Ethiopie et sa gloire.
Il n'existait alors à Addis-Ababâ aucune imprimerie, officielle ou privée. Les ouvrages d'instruction que l'on confiait aux enfants étaient tous manuscrits. Pour la propagation des documents les plus urgents il fallait recourir aux lenteurs des copistes.
L'Empereur approuva de la tête, puis il dit avec décision :
— Ce n'est pas seulement en français, mais dans la langue que nous parlons nous-mêmes, en amarigna, que je voudrais voir cette histoire traduite, imprimée. Parlons franc ! Moi, le premier, je ne connais ce récit que par ouï-dire. Je ne l'ai pas lu dans le texte gheez. Le temps m'a manqué pour faire ces études à coté de mes besognes de soldat. Et vous autres?... Combien êtesvous qui avez épelé dans les vieux livres autre chose que vos prières ?... Est-ce toi, Damassié.^... Toi, Mikaël?... Toi, Oualdé Guiorguis .^^
Du bout de son bras étendu il désignait des assistants. Il les nommait avec une gaité franche. On ne le sentait pas mécontent de constater que les hommes de sa génération avaient eu seulement le temps de se battre. Alors on ne faisait pas difficulté de confesser son ignorance. On baissait la tête avec une feinte confusion.
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Seul entre tous, le ras Makonnen aurait pu avouer plus de culture ; mais il était trop politique, ou trop sincèrement humble, pour se parer d'une supériorité qui manquait à son Souverain.
Le NégQS avait ordonné qu'on apportât des vins de France. Ils alternaient avec le tedj, les eaux-devie de miel, dans les coupes qui circulaient. Les langues en étaient déliées.
Soudain Ménélik m'interpella.
— J'écrirai, dit-il, à M. le Président de la République pour lui faire savoir combien le travail que tu viens d'accomplir me donne de satisfaction. Grâce à ton effort, ceux qui prendront la peine de lire ce livre comprendront que nous n'avons pas lutté pendant tant de jours pour accepter d'être finalement exclus du partage de la Vérité. Ils admettront que l'Ethiopie a été fondée pour durer, avec la permission de Dieu, jusqu'à la consommation des temps. Ceci seulement est vrai: comme les Musulmans nous ont, pendant des siècles, séparés du reste du monde, nous sommes demeurés en arrière devons. Nous avons besoin que l'on nous prenne parla main pour nous aider à rattraper ceux qui nous ont devancés à l'étape. J'ai toujours cru que la France jouerait ce rôle auprès de l'Ethiopie et qu'ainsi elle répondrait à notre amitié. Amen (1). Pour toi, renonce
(1) Voir à la fin du volume note C.
aujourcriiui au désir que tu m'as exprimé de recevoir mon congé, et de reprendre le chemin de ton Pays. Je veux auparavant que tu assistes aux cérémonies de notre Fête de Pâques. Et puis je t'invite à ce déplacement que je vais faire, avec les Miens, quand les cierges des églises seront éteints. Je me rends au-devant de cette locomotive que nos gens m'apportent. Ensuite tu seras libre (1).
(1) Cette gratitude du Négus prit la forme d'une letlre M. le Président Loubet. Elle disait :
« Puisse cette lettre atteindre Notre Illustre Ami, Mo n « sieur Loubet, Président de la République Française.
« La Paix soit avec vous.
« J'ai reçu la lettre que vous m'avez envoyée parles mains « de M. Hugues Le Roux et j'ai éprouvé de la joie à con- « stater que nous étions animés de sentiments d'amitié réci- « proque. M. Hugues Le Roux fait tout ce qu'il peut pour <c nous faire mieux connaître les lois de Votre Pays, et pour « faire connaître Notre Pays au Peuple Français et ainsi « pour resserrer les liens d'amitié qui depuis longtemps (( existent entre nos deux Gouvernements et nos deux Na- <( tions. Pour cette raison sa visite m'a été très agréable.
« Nous prions Dieu qu'il vous accorde longue vie et santé (( et qu'il donne paix et prospérité à Votre Peuple.
(( Écrit deZannab le II' du jour de SaLi,rAni de Grâce 1806 (( (18 juin 190i). »
COMME je sortais de cette audience, en compagnie de Hailé-Mariam, et que, déjà, nous faisions approcher nos montures, une main se posa sur mon épaule.
Je me trouvai en face d'un des dignitaires dont, dans la foule des officiers qui se pressaient autour du Négus, j'avais remarqué le front bas, la figure têtue.
Ilailé-Mariam me souffla que j'avais devant moi l'ultime descendant de Léonandos, fils d'Akiré, qui, en qualité de Chef des Tambours et de toutes les Musiques, vint jadis de Palestine dans la suite de Baina-Lekhem (1).
— Ce seigneur, me dit hâtivement mon compagnon, n'a personnellement pas grand crédit, mais, de ses aïeux, il tient des privilèges qui durent encore. En de certaines dates, fixées parle rituel, il a le droit de se présenter aux portes du Guébi.
(1) Voir plus haut, p. 172.
Il se les fait ouvrir d'autorité. De même, les jours de banquet, il lave ses mains dans le vase d'argent où le Négus lui-même purifie ses doigts.
En entendant évoquer le souvenir des Chefs de sa lignée, Tauguste personnage se rengorgea. Il se fit décliner mon nom. Il essaya de le répéter, sans succès, puis il dit d'un ton engageant :
— J'ai appris avec plaisir que vous vous étiez adonné à la science des vieux livres. J'en possède un... J'y tiens beaucoup... Il me vient des pères démon père .. Malheureusement, il a été abandonné aux rats... Ils l'ont sérieusement entamé. Sa couverture est à moitié détruite... Je vous aurais de l'obligation si a'Ous le remettiez en état.
J'ouvrais de grands yeux; mais, avec une véhémence contenue, Hailé-Mariam remit ma surprise au point :
— Voilà, me dit-il, un héritier de nos grands noms ! Un descendant direct des Douze Tribus ! Celui-ci vous confond avec un pauvre scribe éthiopien, qui, à la mode de notre pays, fabrique son encre, tanne son vélin, relie lui-même ses feuillets, avant que de s'asseoir pour calligraphier, sans pensée, les manuscrits qu'on lui donne à répéter. Le descendant de Léonandos ne distingue pas un lettré d'un tel copiste ! Il n'a pas compris un mot des paroles par lesquelles Sa Majesté vous a présenté à son entourage ! Excusez-le !
Hailé-Mariam avait bonne envie d'ajouter :
LE DE (ni DES fJO\S
— ... Et plaignez-moi !
Mais l'amour qu'il avait de son pays domina sa mortification.
— L'Empereur, dit-il, a raison d'affirmer que de telles ignorances disparaîtront avec la génération qui s'écoule. Gomme vous, nous sommes les héritiers de la tradition d'Israël, des Actes des Apôtres, de la civilisation des Byzantins; mais vous, vous avez eu votre part des dernières conquêtes de la Science, dont nous sommes encore privés. Cet exil touche à son terme ! Qui pourrait prévoir l'importance que la pensée éthiopienne prendra dans la pensée du Monde lorsque l'on nous aura mis, à nous aussi, le livre imprimé entre nos mains ?
L'erreur du fils d'Akiré m'avait donné à rire. La riposte d'Hailé-Mariam ne me parut pas plaisante.
En dehors de la faculté d'observer que la science moderne a précisée, nous autres, Français, nous avons hérité de nos aïeux un don qui apparaît comme le joyau même de l'esprit humain. Et c'est sans doute le goût de nous élever des faits particuliers à l'altitude des Idées générales.
La Science établit solidement les fondations sur lesquelles on peut bâtir. Elle vérifie avec une probité exacte les matériaux qui nous servent à édifier. Ce n'est pas elle qui a ouvert nos yeux sur ce Royaume de l'Invisible où Formes et ^^érités préexistent aux substances et aux faits dont on pourra les nourrir. Ici le moyen âge, héritier de Byzance et de ses subtiles controverses, joue son rôle d'éducateur. Ici nous touchons les cendres fécondes de ceux qui, dans le champ clos d'une Sorbonne, com-
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battirent et succombèrent pour le triomphe des Nominaux ou des Universaux.
De la même façon que la f ière attitude de la chevalerie ennoblit au travers des âges notre idéal français de l'honneur, les spéculations d'un Abélard, de ses adversaires, ont fécondé pour nos cerveaux français le champ de la Science. Ce sont eux qui audessus de ses cultures positives ont déployé le firmament des Idées générales.
A la même école de logique et de scolastique les Ethiopiens ont formé leur esprit, et, à travers les âges, entretenu la souplesse de leur pensée.
Que de fois, après une rude étape, j'ai vu mes soldats, assis autour des feux de camp, raisonnera perte de vue sur le protocole du Paradis ! Ils s'inquiétaient de la place qu'occuperont, au Jour du Jugement, les diverses hiérarchies sacrées. Ils avaient le pressentiment que ces préoccupations relevées n'entretenaient pas seulement chez eux le sens de la politesse, mais que, à travers le temps et l'espace, elles leur gardaient une porte ouverte sur les raffinements de la civilisation.
De même, n'avaient-ils pas de divertissement plus cher que la représentation des formes de justice et cet effort que fait le cerveau pour accorder l'Equité avec les exigences du Droit.
Lorsque les fatigues trop accumulées de la route m'obligeaient de donner aux hommes et aux bêtes une journée de repos, aussitôt les soldats
s'assemblaient en aréopage. Ils inventaient une matière de litige, recouvrement Je créance, contestation d'héritage, de bail, de vente, d'aciiat. Les uns tenaient l'emploi de juges, d'autres ceux d'avocats, de plaignants, de défenseurs, de témoins, du public.
Ainsi groupés, de la chute du jour aux heures les plus avancées de la nuit, ils jouaient au procès.
Ils plaidaient, ils argumentaient, ils rendaient des sentences, ils interjetaient appel. La totale fiction ne diminuait pas d'une ligne la chaleur de leurs passions.
Que poursuivaient-ils dans cette grande dépense d'énergie, de persuasion, d'espoir, de colère et d'éloquence ?
Ils avaient la sensation réconfortante d'accomplir un exercice noble entre tous, le seul qui restât à leur portée. En l'absence de la sérieuse pâture de science, que, depuis des siècles, on ne leur fournit plus, ils trompaient avec une vaine dialectique l'appétit en éveil de leurs cerveaux.
Telles sont les raisons pour lesquelles les espérances d'un Hailé-Mariam ne me semblent point chimériques.
Le jour où ces jeunes Ethiopiens descendront de leur Haut-Plateau pour venir chercher chez nous les bienfaits de la culture et de la haute culture, ils n'auront point à construire un pont sur l'infranchissable abîme; il leur suffira de « renouer ».
LE DEUIL DES LTOXS
Sur sa montagne africaine la fille de Makeda m'apparaît seulement endormie. Tous les services de sa cour byzantine sont assoupis autour d'elle. Le maléfice du désert, la malédiction de l'Islam, son mauvais Génie, l'enveloppent, depuis des siècles, avec du silence et de l'oubli. Cependant sa poitrine se faitplus haletante, son rêve devient plus conscient. Encore ensommeillée, elle entend les pas légers du Progrès qui monte vers elle avec la figure d'un Prince Charmant.