‹ Chez la reine de Saba; chronique ÉthiopienneChapitre 32 sur 39 · LE JONC DE LA MISÉRICORDE · texte numérisé non relu

LE JONC DE LA MISÉRICORDE

LE jour où le chemin de fer dont les rails s'arrêtent encore sur la route du Haut-Plateau atteindra la capitale de l'Ethiopie, ces fêtes de Pâques auxquelles l'Empereur venait de me convier, attireront sans doute ii Addis-Ababâ les grands ennuyés du Monde, cette élite de dilettantes qui, sans fin, promènent autour du globe terrestre leur curiosité rassasiée.

Et vraiment, pour nous autres, gens de culture méditerranéenne, ces pompes éthiopiennes ont une grandeur que les galas de l'Inde n'éclipsent pas. A une profusion des richesses qui rappelle les folios de la jungle, cette Pâques de Ménélik oppose

CHEZ LA IiEI^E DE SAbA

les harmonies de l'ordre que la Grèce légua à Byzance, et cette émotion de religiosité un peu menaçante que le Temple impose partout où il survit.

L'on touche ici la mystérieuse soudure par laquelle le Judaïsme et le Christianisme naissants s'unirent sous les portiques d'Alexandrie. La fusion des deux Testaments apparaît encore avec les scories, les accidents de reflets que lui imposa le feu. C'est une Byzance palissante qui, à mille ans de distance, refleurit sur une montagne africaine. Mais c'est aussi Jérusalem, qui, encore vivace, peuple de ses revenants les Demeures de Jésus.

LA Semaine Sainte s'appelle en Ethiopie la « Semaine de la Souffrance ». Tant qu'elle dure les églises ne désemplissent pas... On y prie, autant dire, jour et nuit. Il faut, en effet, avant que Pâques se lève, que le clergé de chaque paroisse, sinon chaque fidèle zélé, ait lu ou psalmodié l'Ancien Testament, tout le Nouveau, sans compter les gloses essentielles de quelques docteurs et les épitres de quelques apôtres.

Le mercredi saint, les prêtres vont, en procession, couper au bord du plus prochain marécage, des joncs longs et plats. Ils les nouent en verges, qu'ils enveloppent dans des étoffes précieuses. Ils les placent ensuite sur l'autel, en long, devant le tabernacle, « afin que toute la prière tombe dessus ».

Le vendredi saint, on déplace ces pieux faisceaux — (ils sont censés représenter la brindille verte que la colombe rapporta aux passagers de l'arche), — on les dépose au pied d'une croix de supplice

érigée à la porte de l'église. On crie, cinq cents fois, vers les quatre points cardinaux :

« Kyrie Eleison ! »

On veille, la nuit entière, dans le jeune, dans les exaltations; enfin, à l'aurore la voix d'un jeune diacre s'élève en chant d'alouette.

Elle module dans le silence :

(( Le Seigneur a fait la paix par sa Croix... »

C'est alors sur tous ces prêtres, ces moines, ces croyants, que le jeune et l'oraison épuisent depuis des jours, comme une chute de rosée. On se félicite, on se donne le baiser de paix. Le règne du Dieu Vengeur est fini; les jours de la Grâce et du Pardon recommencent. On délie les joncs, symboles de cette renaissance; on les distribue aux assistants; on va les porter dans les maisons. Ceux et celles qui les ont reçus les nouent en bandelettes autour de leurs fronts et de leurs chevelures.

Mais il reste à chaque église le souci d'accomplir un devoir qui, pour elles, est un honneur : elles se mettent en route dans la gloire de leurs ornements sacerdotaux, de leurs chants, et de leursmusiques, pour apporter à l'Empereur le jonc de la Miséricorde. C'est la cérémonie magnifique qui couronne ce jour de réjouissance. Le peuple, en souvenir de ses aïeux d'Israël, l'appelle « le jour des azymes » ; la langue sacrée, le gheez, le nomme la « Pàque des Juifs ».

TOUTES les ambassades avaient été, plusieurs jours à l'avance, conviées à cette réception de gala. Il est de tradition c{u'elles en profitent pour apporter au Souverain les vœux des gouvernements qu'elles représentent.

Nous étions donc réunis, ce samedi 9 avril 1904. dès dix heures du 'matin, dans l'immense salle à trois travées, dite de « Adérache », que Ménélik a fait construire pour communier avec ses chefs et ses soldats dans la largesse des repas dominicaux que l'on nomme « guébeur ».

Le jour où cette halle immense a été inaugurée, le Négus réussit à y faire entrer dix mille hommes. Il est facile, en tous cas, d'y asseoir quatre mille convives, autour de ces corbeilles multicolores dont se servent comme de tables cinq ou six soldats accroupis en tailleurs, sur leurs jambes croisées.

Mais, en ce jour de Pâques, il n'y avait pas une

seule corbeille qui traînât dans l'Adérache. L'impérial vaisseau était silencieux, vide, une clarté très douce, tamisée, irisée parles vitraux, éclairait le dais de pourpre et d'or sous lequel le Négus apparaissait, assis, entouré de ses officiers, de ses favoris, de sa cour, son visage sérieux tourné vers la porte immense et lointaine, où se découpait dans la lumière pâle un fond de tableau aux lignes et aux couleurs préraphaéliques.

Sur l'estrade royale, à gauche du Trône, des fauteuils avaient été disposés pour les invités du Négus, pour les ministres et pour leurs suites. La droite était occupée par le premier personnage religieux du pays : l'Aboun.

UNE curieuse figure, cet « Aboun Mathéos » qui dans sa personne exotique, incarne ici une tradition vieille de seize cents ans.

C'est, en effet, vers l'an 350 du Christ, cjue l'Abyssinie, nouvellement conquise au Christianisme, emprunta à un couvent alexandrin, son premier évêque. Depuis lors, la succession des évêques égyptiens n'a pas été interrompue sur la chaise patriarcale d'Ethiopie.

Celui-ci évoquait pour moi la chère figure d'Alphonse Daudet. Même profil ; même port de barbe, légère et bien distribuée, même reflet d'or pâle sur le visage et sur les mains.

L'i\.boun Mathéos était coiffé d'une sorte de turban noir, discret, gonflé comme un bourrelet que recouvrait, en chute de mantille, un pan d'étoffe violette. La verdeur décolorée du jonc de Pâques faisait un liseré fin entre cette tache sombre et son front.

Largement assis dans les pans d'une robe de velours noir, l'Aboun semblait moins un prêtre qu'un dignitaire de Venise posant devant quelque Titien. Son regard, un peu las, errait de l'Empereur à la porte par où allaient entrer les prêtres.

IL y a à Addis-Ababâ et dans sa banlieue cinq églises paroissiales : Mariam, qui est l'église de la Vierge ; les sanctuaires des Archanges Raguel et Ouriel; Saint-Salassié, c'est-à-dire La Trinité; Saint-Georges, martyr. Chacune de ces importantes paroisses entretient, outre son grand prêtre, ses prêtres, ses diacres, ses sous-diacres, quatre ou cinq cents lévites, qui jouent exactement dans la vie religieuse, les rùles qu'ils tenaient jadis dans le Temple.

Tous ces cortèges s'étaient mis en marche dès le petit jour.

Il était k peu près dix heures et quart quand le clergé de Mariam fit son entrée dans l'Adérache. Cette église a le pas sur les autres, parce que l'Empereur l'a fondée la première, quand il a transporté sa capitale d'Ankober à Entotto.

A part les chants, ces cinq « numéros » sacrés se répétèrent avec une monotonie toute asia-

tique. Mais à la minute première de l'entrée, lorsque ces étranges revenants de la Bible franchirent, dans une lumière vraiment irréelle, la porte du Palais, un murmure d'admiration monta à toutes les lèvres.

A une telle distance, ces personnages étaient réduits à des tailles d'enfants. Leur flot pressé se répandait dans PAdérache, barrait toute sa largeur. Ils avançaient sur dix ou vingt rangs, d'une marche qui semblait pressée, mais qui, toute développée en hauteur, « steppait » sur place.

Sous les mousselines d'un blanc éblouissant, qui faisaient toutes ces têtes pareilles, qui se croisaient sur les fronts, qui descendaient jusqu'aux sourcils, on devinait des formes rigides, hautes comme des turbans de La Mecque, plates comme des bonnets de juges. En masse ces lévites étaient vêtus de la toge blanche à bande pourpre, laquelle, sur cette montagne abyssine, ressuscite le souvenir du laticlave.

De ces blancheurs nombre d'entre eux émergeaient en casaques de soie et de velours, galonnées, boutonnées d'or. Les harmonies du violet et du vert pâle dominaient.

Cette foule, balancée dans sa marche insensible, se hérissait de cannes longues, minces, à béquilles d'or ou d'argent, les c méquamia ». Elle avançait comme une vague de plus en plus rapide, qui s'enflait, qui se creusait par en dessous, se rele-

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