‹ Chez la reine de Saba; chronique ÉthiopienneChapitre 4 sur 39 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE PAYS DES MÉTIS

J'avertis ceux: qui, en ma compagnie, ciiemineront au travers de cette chronique éthiopienne : le guide qu'ils vont suivre n'est pas un érudit. Seulement un chasseur, un voyageur de l'école du bon Hérodote, contant, sans parti pris, ce qu'il a vu, répétant ce qu'il a entendu. Aux savants techniques de choisir entre les traditions et les documents qu'on leur apporte ; à eux de les grouper en systèmes qui ne respectent pas toutes les conclusions de leurs devanciers, qui ne s'imposeront pas sans retouches aux inductions de leurs successeurs.

Sans sortir de la modestie qui convient à un homme de route, je remarque que, au cours d'une

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vie moyenne, j'ai assisté au total effondrement de la Légende. Je Tai vue s'écrouler dans l'éclat de rire de la critique positiviste. On la saccageait avec une espèce de rage. On ne lui savait même plus gré de sa grâce poétique. Elle avait, paraît-il, été trop nuisible. Après cette éclipse, avec tous les enfants, tous les jeunes gens de ma génération, j'ai marché dans les chemins desséchés de la critique pure. Je ne dis pas que cette discipline ne nous a pas été bienfaisante, mais, à la façon d'un traitement dont le malade s'affranchit après la convalescence.

Sur la fin de cette longue journée, avant que pour moi et pour ceux de ma génération la nuit se refasse, le rayon doré de la Légende, son azur, ses pourpres, réjouissent à nouveau les grisailles de notre ciel. On s'avise que l'on a eu tort de fermer les yeux toutes les fois qu'elle éclairait l'horizon, de se boucher les oreilles toutes les fois qu'elle chantait sur les lèvres de la foule. On recommence à convenir qu'il y a de la vérité dans ses réminiscences d'aïeule. On reconnaît que la tradition colportée enferme peut-être autant de vérité que les chartes, les inscriptions, les parchemins. S'ils sont la lettre, elle est l'esprit.

N'est-ce point d'hier qu'en traitant parles procédés de la science moderne les poussières de la mine, nos prospecteurs tirent souvent plus d'or que de la poursuite du filon ?

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Je ramasserai ici sans critique cette poussière de la Légende Dorée et je demanderai à nos savants de l'analyser encore une fois.

Toutes les chances de connaître la vérité sur les origines des peuples qui se développèrent entre la Mer Rouge et le Nil ne tiennent point peutêtre dans des hypothèses un peu surannées. N'at-on pas commis une injustice en écartant à priori le témoignage que les Ethiopiens rendent sur euxmêmes, dans ce procès historique, où, si souvent, en l'absence de documents irréfutables, il faut se contenter de recueillir la tradition et de la filtrer ?

LE Royaume d'où la tradition éthiopienne veut que sa Reine soit descendue pour aller à Jérusalem saluer le Roi Sage se révèle d'abord au visiteur comme un lieu prédestiné.

Entre les vallées de la Mer Rouge et des Nils, l'Ethiopie prend la figure heureuse d'un château d'eau qui, au-dessus des marais et des déserts, monte, superbement, vers le ciel.

Trois secousses sismiques l'ont constituée en trois étages. A trois mille mètres d'altitude s'épanouissent les villes : la capitale elle-même, cet Addis-Ababà dont le nom signifie « Nouvelle Fleur».

Deux termes fixes, la latitude équatoriale qui impose la chaleur, l'altitude alpestre qui apporte le rafraichissement, combinent ici leurs effets pour attribuer à cette terre de prédilection les vertus de trois serres superposées. Au pied du plateau, c'est la serre chaude; à la hauteur des pays gallas, la serre tempérée; en haut, la serre froide.

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Trois fleuves, nés des brouillards de l'Océan Indien, tout chargés de la lente désagrégation d'une roche très ferrugineuse, coulent sur les flancs de cette Suisse africaine : le Nil Bleu s'échappe dans l'orientation d'un Rhin; il va vers la Méditerranée; l'Aouache ruisselle vers l'est, dans le départ d'un Danube ; TOmo fuit au sud vers les grands lacs, comme notre Rhône vers la mer provençale.

Façonnée pour être nourricière d'hommes et de chevaux, cette forteresse montagnarde est sûrement apparue à ceux qui, les premiers, l'escaladèrent, sous les apparences d'une Terre Promise.

CE n'est pas impunément que d'une telle hauteur l'homme contemple de tels paysages, et que, dans les richesses de la nature qui l'entoure il trouve une occasion de remercier cette « Immense Bonté, qui tombe des étoiles ».

Quels qu'aient été les aïeux de cette Reine si sage, si tendre, elle a contemplé de ses yeux les montagnes que j'ai vues, ces vallées, à l'aurore pleines de lumière bleue, ces prairies chargées de troupeaux domestiques et sauvages, ces fleuves qui font ruisseler la fécondité, ces lacs qui reflètent le ciel.

De tels spectacles ont un double effet sur l'àme : ils l'affranchissent des inquiétudes trop pesantes qu'impose à des peuples moins favorisés la conquête du pain de chaque jour; et puis, dans un détachement facile des préoccupations trop matérielles, ils donnent à la pensée comme au cœur plus de loisir pour s'attacher aux conquêtes spirituelles.

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G'estsans doute le cas de rappeler qu'il convient de distinguer les peuples qui vivent de l'idée de « patrie » d'avec ceux qui évoluent dans le concept de la « race ».

Typiquement les Anglo-Saxons ont trouvé dans la formule de la race leur force d'expansion et les raisons de leurs supériorités. Une terre incapable de les nourrir leur sert de berceau. Dès l'enfance ils rêvent aux possibilités de la quitter pour leurs affaires, au moins pour leurs plaisirs. Et ils vont travailler dans le monde au triomphe de la race anglo-saxonne.

Au contraire une « patrie », c'est une « terre d'aboutissement ». Peu importe que ceux qui, à des heures anciennes de l'histoire, se sont établis sur ce sol, y soient venus, eux aussi, en immigrants. Dès qu'ils ont goûté à la douceur de la terre vers laquelle leur humeur vagabonde où quelque cataclysme les avaient portés, ils perdent tout désir de connaître des lointains nouveaux. Comme des nourrissons, ils s'étendent contre le sein de cette bonne mère. Ils sucent son lait. Ils se laissent transformer par sa substance, modeler par ses caresses. A côté de leurs berceaux ils veulent leurs tombeaux. L'amour succède à la violence. Le rêve des créations durables remplace l'ancienne passion pour le rapt et pour la destruction. Les heures de la civilisation sont commencées. Une clarté s'allume qui d'abord éclairera

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les habitants de cette terre bénie, et puis l'Humanité.

C'est ainsi que la France s'est formée, ainsi qu'elle est aimée, d'une tendresse qui, comme le veut la pensée catholique dans le mj^stère de sa communion, comporte l'union intime et totale avec l'idéal recherché.

De la même façon l'Ethiopie est une « patrie ». De la même façon elle a été aimée par sa Reine, de la même façon elle est encore chérie par ces hommes dont j'ai fait mes compagnons.

C'est dans la Mer Rouge, à travers les voiles d'un boutre arabe, que cette patrie montagnarde m'est apparue pour la première fois.

Le musulman qui tenait la barre étendit le bras vers le couchant. Autour des lèvres il avait un pli de dédain.

Il dit :

— Ça?... C'est le pays des Habech.

C'est-à-dire des « métis ».

L'épithète d' « Abyssins » que les descendants de la Reine de Saba et du Roi Salomon écartent pour se désigner eux-mêmes sous le nom d' « Éthiopiens » découlerait de cette flétrissure.

Je sais que de notoires philologues haussent les épaules quand on soumet à leur verdict cette étymologie pittoresque. Le fait que précise cette anecdote doit, en tout cas, être retenu. 11 reflète le dédain que des hommes vivant, comme les Arabes,

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des disciplines de la race pure, professent pour des voisins qui, d'eux-mêmes, placent une bâtardise à l'origine de leurs sources ethniques et

religieuses.

QUE de fois en voyant passer, avec une charge sur leurs têtes, ces femmes si libres, si fières, que l'on croise dans les chemins, quand de la Mer Rouge on monte vers le Haut Plateau, je me suis demandé :

— A laquelle de ces coéphores a-t-elle ressemblé la « Belle à la figure noire » que Salomon aima ?

Le fait est qu'il est plus malaisé d'établir la qualité et la date des immigrations humaines dont ces plateaux ont reçu les apports que de dresser la carte géologique de l'Ethiopie elle-même à travers les sursauts que lui imposa le feu.

Il suffit toutefois à un chasseur de dévisager les hommes qui forment son escorte, et puis les gens qu'il croise dans les pistes, pour démêler que les Ethiopiens proprement dits ne diffèrent pas seulement par la langue, mais par la race, des peuples qui, du sud au nord, de l'est à l'ouest, encerclent ce plateau.

J'ai vécu dans la camaraderie des grandes chasses avec les Somali-Issas ; je les ai visités dans le Somaliland anglais ; j'ai été frappé de leur parenté avec les Hindous (1). Et aussi bien n'est-ce pas sans raison que Ton a donné le nom d'Océan Indien à la mer qui, dans ces parages, relie les littorals de deux continents.

Pour les Danakils qui forment un État tampon entre les pays somalis et la montagne éthiopienne, comment les rattacher avec sécurité à une origine définie ? On évoque à leur sujet le souvenir de ces Hyksos, dans lequel d'aucuns croient apercevoir des Chananéens égyptianisés. Ceci est sur: comme s'ils entretenaient un souvenir atavique, ces pasteurs continuent à décolorer leurs cheveux avec de la chaux. Ils ont la volonté de se rendre blonds ou roux. Leurs femmes sont coiffées à la mode des sphinx. Leur sommaire mobilier rappelle quelques-uns des objets qui furent les plus familiers aux sujets des Pharaons. Et, peut-être, surnage ici un débris de ces migrations qui, successivement, couvrirent l'Egypte, puis se fondirent dans le Nil.

Pour les Gallas qui, du sud-est à l'ouest-nordouest, cerclent, à mi-hauteur, la montagne éthiopienne, verrons-nous les modernes historiens des

(1) Les Aberaouals, en particulier, avec leurs formes séduisantes, douteuses, rappellent les Cingalais.

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Celtes les rattacher un jour à la poussée des hommes blonds venus de l'Ouest, qui suivirent les vallées du Po, celles du Danube, franchirent le Bosphore, et allèrent jeter leurs filets dans le lac de Tibériade ? Cette hypothèse a été émise par un missionnaire, d'ailleurs fort renseigné sur le compte des gens dont il raisonnait, et elle a fait sourire les philologues. Ceci est sur : les visages de ces Gallas rappellent les traits des paysans des contrées gallo-romaines plutôt que ceux des sémites bédouins ou Béni- Israël.

Quand les prisonniers italiens entrèrent en contact avec ces rustres d'Afrique, des unions se nouèrent, fécondes, dans un attrait réel. Les Gallas sont d'ailleurs pasteurs et cavaliers. Ils ne témoignent d'aucune des aptitudes administratives, politiques et financières, qui apparaissent si remarquables chez les Ethiopiens proprement dits. Ils étaient prédestinés à être conquis par les maîtres des Hauts Plateaux. Leur courage n'était pas de qualité inférieure, mais à une bravoure notoire ils mêlent ces penchants anarchiques dont parle César quand il juge les Gaulois et quand il énumère les raisons qui causèrent leur défaite.

Enfin, s'il est des peuples avec lesquels les Ethiopiens n'ont aucune parenté quelconque, ce sont bien ces farouches nègres Béni-Changouls dont j'ai exploré l'habitacle en 1901.

La hideur de ces monstres aux faces à peine

humaines, est si repoussante, que leurs femelles elles-mêmes ont été refusées par les vainqueurs toutes les fois qu'une razzia a fait des prisonniers, sur le bord des marais où les Beni-Changouls vivent, nus, logés dans les arbres, exclusivement nourris de rats que le soleil boucane.

(EST sur le plateau le plus élevé, là où, maîtres À de la hauteur, vivent les Lthiopiens proprement dits que j'ai rencontré celles qui peuvent prétendre à riionneur d'avoir servi par les mains de leurs aïeulles l'Amoureuse de Salomon. A travers les accidents du métissage, des apparences, très fixes et très caractéristiques, se dégagent de leur aspect.

Les variétés les plus en relief du masque bien connu d'Israël se manifestent ici dans le dessin des visages.

Je ne songe pas à ces types d'Israélites européens que des milieux tels que la Russie, l'Allemagne, la France, l'Espagne ont façonnés ; je pense aux Beni-Israël que j'ai rencontrés dans l'Afrique méditerranéenne, — par exemple, à Tougourt, où des Juifs qui, depuis plus d'un demi-siècle, ont renoncé au mosaïsme, continuent de se marier entre eux.

Cette présence sur la montage éthiopienne d'Israélites qui reproduisent avec tant de pureté les

types originels de leur race peut s'expliquer de deux façons : par une immigration relativement récente M), ou par la version que nous apportent les Ethiopiens eux-mêmes.

Il s'agirait dans ce dernier cas de la fécondation par un large afflux de sang jacobélite, des peuples qui habitaient primitivement autour des sources du Nil Bleu. La vague en aurait déferlé sur le Haut Plateau au moment môme où le gros des Beni-Israël quittait l'Egypte sous la conduite de Moïse. Il resterait encore en Ethiopie des représentants de cette colonisation archaïque. Le mot d'ordre serait de faire le silence sur leur existence, sur leurs pratiques. Abadie semble les avoir ignorés. Je répéterai à leur sujet ce que le Ras Makonnen me confia dans une minute d'expansion.

(1) La présence encore aujourdhui persistante dans la région tigréenne de familles Israélites qui n'ont pas adopté le christianisme au moment où lÉthiopieet ses négus passaient à la loi de Jésus et qui pratiquent le mariage « intérieur », n'a certainement rien à voir avec ce problème des origines juives des sujets de Ménélik.

Ces Israélites tigréens, dits « fellachas » sont venus s'installer dans cette Suisse africaine à une époque relativement récente.

L'attention que j'ai rappelée sur eux à la suite de mon premier voyage à Addis-Ababà, n'a peut-être pas été étrangère à une mission, entreprise depuis, en Ethiopie, aux frais de l'Alliance Israélite Universelle, par le Grand Rabbin de Constantinople. Les conclusions du rapport de cet érudit technique ne contredisent rien de ce que l'on savait de l'insertion relativement récente du groupe des fellachas dans la nation éthiopienne.

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LE Ras Makonnen apercevait dans ces Éthiopiens archaïques les directs ancêtres de la Reine de Saha. Il les logeait dans la région du lac Tzana. Avec ses compatriotes il les désignait sous le nom de « Kemant » pour lequel il acceptait cette traduction : les (( aïeux ».

J'avais profité d'un séjour qu'il fit à Addis- Ahahà en 1904 pour l'interroger sur les origines de son peuple. Seul peut-être parmi les siens il pouvait raisonner d'un tel prohlème du douhle point de vue éthiopien et européen.

— Ces « Kemant », me dit-il, sont les descendants de ces Fils de Jacob qui, pendant leur séjour en Egypte, étaient tombés dans le culte des faux dieux. Après le départ de Moïse ces idolâtres crurent qu'en raison de leur apostasie, ils pourraient se maintenir dans le Delta. Mais, en quittant la « Maison de l'Esclavage », les Israélites avaient surexcité la haine populaire. On leur attribuait les maux, — les « plaies », — dont bêtes

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et gens étaient ravagés. De leurs péchés, vrais ou imaginaires, on rendit responsables les frères renégats qu'ils avaient laissés derrière eux (1). On s'acharna sur ces étrangers avec la volonté de les détruire. Eux s'enfuirent, non pas du côté de la Mer Rouge qui, sans doute, ne se serait point rouverte pour leur livrer passage, mais vers la Haute Egypte. Ils remontèrent le Nil. A la bifurcation des deux cours d'eau ils suivirent le Fleuve Bleu. Ainsi ils arrivèrent jusqu'à sa source éthiopienne, au lac Tsana. C'est là qu'ils habitent encore. Ils se marient entre eux. Ils n'ont pas fini d'adorer Osiris et Isis.

Lors de mon voyage au Ouallaga, j'avais eu l'occasion de toucher du doigt la rigueur avec laquelle, depuis sa conquête récente, l'Ethiopie traite le paganisme des Gallas. Je ne pus m'empecher d'exprimer au Ras mon étonnement que, si près de son trône, Ménélik tolérât chez des sujets peu nombreux, certainement inoffensifs, une idolâtrie si caractérisée.

Le Ras me répondit avec une nuance d'hésitation :

(1) Peut-être faut-il voir dans ces Israélites demeurés en Egypte, qui, selon la tradition éthiopienne, avaient pris femmes « le long du Nil », le clan des « Josefel » ou « Beni-Joseph ». Accueillis avec faveur par les dynasties hittites, ils auraient plus ou moins abandonné la vie pas torale et noué des relations commerciales avec les habitants du Haut Nil.

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— Nous touchons ici à la triulitiou m Ame de nos origines. Dans ces « Kemant » qui montèrent d'Egypte pour échapper à un massacre, l'Empereur lui-même ménage, sans trop se l'avouer, nos directs aïeux. C'est par eux que nous descendons des Enfants de Jacob; par eux que fut constitué sur cette montagne un royaume qu'ils organisèrent d'après les traditions religieuses et d'après les symboles qu'ils avaient rapportés d'Egypte. Enivrés de la beauté de la terre qu'ils venaient de découvrir, ils s'attachèrent d'un amour jaloux au principe femelle de la Vie. En lui, comme les Egyptiens, ils aperçurent la source de toute fécondité. Ils voulurent être gouvernés par les Reines- Vierges qui, pour eux, reflétaient sur le trône, l'image de l'Isis. Successivement ils placèrent auprès de ces reines des intendants mâles qu'ils appelaient les « Chefs des Commerçants ». Ces personnages avaient la haute main sur la gestion des affaires temporelles. Et quatre cents années passèrent ainsi au cours desquelles l'Ethiopie se fonda dans une grande paix et dans une grande prospérité (1). Nos aïeux n'oubliaient pourtant pas leurs

(1) Ce vide hislorique de quatre cents années que le Kas Makonnen franchit si aisément, n'est pas un accident particulier à Ihistoire d'Ethiopie. Renan dit, en effet, des époques qui correspondent à l'objet de ces études dans son Histoire d'Israël : « Tout est douteux; en ces temps reculés pour lesquels Israël n'a que des légendes et des malentendus » {Hisl. du peuple d'Israël, t. I, p. 139). C'est par rai-

origines jacobélites. lis conservaient un vif désir de savoir ce qu'étaient devenus après le passage de la Mer Rouge ceux de leurs sang qui avaient suivi Moïse en Asie. Leur curiosité se rencontra avec les intentions de Salomon. Ce grand politique voulait attirer dans l'orbite de son influence des peuples nombreux. Il avait fait publier aux limites de son monde qu'il paierait au double de leur prix les matériaux précieux qu'on lui livrerait pour la construction du Temple. Môme avec la lenteur que les nouvelles mettaient alors à se propager, peu de mois suffirent pour que, par la Mer Rouge, l'Erythrée, le Tigré, une telle indication parvint aux oreilles des nôtres. Ils avaient à fournir de l'or, du bois de cèdre, de l'ivoire. Surtout ils voulaient profiter de l'occasion pour renouer avec les parents perdus qu'ils se connaissaient du côté de l'Est. La Reine qui régnait alors sur le plateau d'Ethiopie se nommait ^lakeda. Bien entendu, comme le font encore aujourd'hui les Kemant, elle adorait Isis. Elle dépécha vers Salomon le Chef de ses Commerçants. Celui-ci, au retour de son voyage, décrivit de façon si entraînante les miracles dont il avait eu le spectacle, que la Reine rêva de se rendre elle-même à Jérusalem. Elle accomplit le projet qui lui était si cher. Elle vit

sonnement, « les textes étant contradictoires et d'ailleurs dénués de valeur historique », que Renan évalue à la durée d'un siècle le séjour d'Israël en Egypte {M., p. 142).

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Salomon. Elle l'aima. Elle revint grosse de ses œuvres. Elle mit au monde un fils, l'aïeul de notre Ménélik, auquel elle donna le nom de Baina-Lekhem. c'est-à-dire « Fils du Sage ». C'est là une histoire dont vous avez des notions. Je souhaite que l'occasion vous soit un jour donnée de la connaître en son entier, car elle est l'expression de la vérité, et de la vérité ne peut sortir que le bien.

CEUX qui ont connu le Ras Makonnen et franchi le rempart de timidité derrière lequel cet intrépide soldat se murait dans la causerie savent que sa vie spirituelle fut intense. Cette noble disposition s'alliait malheureusement chez lui à des accès de scrupules dont le caractère était presque maladif.

Regretta-t-il, au lendemain de notre entretien, de m'avoir si librement découvert sa pensée sur un sujet qui en Ethiopie n'est pas seulement le fondement de la religion mais tout le soutien de la politique ?

Je ne réussis plus par la suite à mettre l'entretien sur le compte des Kemant. Il semblait avoir oublié leur existence. En revanche il prenait plaisir à me faire toucher du doigt les raisons morales que les Éthiopiens invoquent à l'appui de la tradition qui les rattache à des Israélites échappés d'Egypte et montés sur le liaut Plateau par le chemin des Nils.

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Au cours de ces causeries, le Ras se plaisait à laisser transparaître son érudition des choses sacrées. Tout comme notre grand Condé, cet homme de guerre avait poussé loin sa culture théologique.

Et aussi bien la théologie est-elle la seule gymnastique de philosophie et la seule école de politique léguée par le byzantinisme à ses clients de cette banlieue d'Afrique.

SANS doute, me disait le Ras, nos aïeux avaient commis le crime de s'adonner aux cultes égyptiens. Ils avaient péché par politique autant que par faiblesse. Mais, sous cette écorce de mensonge, ils conservaient, croyez-le bien, la pure doctrine des patriarches. Ils sont toujours demeurés étrangers au culte de Jahvé. Ils ont ignoré cet égoïste Protecteur d'Israël qui se fait cruel dans l'intérêt de son peuple favori. L'élan qui obligea cette Reine éthiopienne, dont je vous parlais naguère, à venir trouver Salomon, fut, en vérité, la mémoire, conservée au fond des cœurs, de cet Elohim, absolu, simple, juste, universel, Roi et Providence de l'Univers, que, dans les contemplations de leurs nuits, les patriarches aA^aient aperçu derrières les étoiles. Qu'est-ce qu'une Reine d'Ethiopie et son peuple auraient eu à faire d'un Dieu étroitement national comme le fut Jahvé ? Ce qui passionnait les nôtres dans la tradition qui

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leur était restituée, c'était le noble idéalisme, la tradition du Grand Dieu, du Père Universel, que Jésus, plus tard, devait nous rapprendre à invoquer dans son oraison dominicale.

Et, avec une flamme dans ses yeux de Christ byzantin, le Ras concluait :

— Ceci est la double grandeur de l'Ethiopie : dès ses origines elle chérit passionnément la Vérité. Elle aime la Vérité plus que son idolâtrie égyptienne, plus que la révélation dont Salomon la gratifie quand il initie la Reine Makeda aux mystères de son Arche d'Alliance. Lorsqu'au troisième siècle de notre ère Frumentius vient lui apporter la parole chrétienne, elle consent tout de suite à se détacher du Dieu que l'on enferme dans un tabernacle afin d'adorer le Dieu que l'on porte dans son âme. Elle voit dans la Rédemption de Jésus s'accomplir les promesses d'Elohim. Puisset-elle rester fidèle à cette Vérité définitive sans négliger pourtant les progrès dont j'ai eu le spectacle au cours de mes voyages en Europe et dont notre Négus est si résolument épris !

1ES Européens qui, dans les vingt-cinq der- J nières années, sont montés sur le Haut Plateau, ont eu sous les yeux l'illustration vivante de ce double état d'àme salomonesque et évangélique dans lequel le Ras Makonnen apercevait la grandeur particulière de sa nation. Ils ont contemplé le Négus Ménélik, roi très chrétien, rendant la justice suprême, la Bible en main, dans les termes mosaïques du code de « la dent pour la dent. »

J'ai eu la curiosité d'aller au delà de cet impressionnant spectacle. Je me suis fait commenter les premières pages de ce code éthiopien qui, dans ses traits essentiels, reproduit le Code Justinien. Elles gardent la trace de l'émotion qui assaillit les Négus lorsque, après leur conversion au christianisme, ils se demandèrent, avec un grand trouble, si, afin de se conformer à la Loi de Jésus, il leur fallait renoncer au droit de punir.

Dieu seul pouvait répondre à ces angoisses de conscience.

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Dans la préface que les Éthiopiens ont ajoutée au Gode byzantin le Saint Esprit apparaît à une assemblée d'évêques. Il les charge d'informer les Chefs des Peuples que la Loi du Pardon est encore un idéal. Elle ne peut être appliquée en toute occasion dans les affaires de ce monde. Il convient de la réserver pour les rapports privés, entre chrétiens, entre frères. En attendant que les hommes deviennent meilleurs, le droit public est encore obligé d'appliquer aux délinquants la vieille formule du Gode mosaïque.

CE serait méconnaître cet amour de la vérité la plus haute qui, il y a trois mille ans, mit la Reine Makeda dans le chemin du pèlerinage et dont les fils de ses fils sont restés possédés, qu'apercevoir un compromis hypocrite dans cette adhésion au pardon privé, sous la réserve d'une impitoyable rigueur de la loi publique. Dans l'àme de chaque Ethiopien se continue ce débat moral qui fit hésiter les Négus du] troisième siècle au seuil de leur conversion.

Que de fois, sans sortir de mon camp, j'ai assisté à cette scène :

Une querelle s'était produite entre mes soldats, les couteaux avaient brillé, le sang avait coulé. Le blessé m'apportait sa plaie.

Il me disait :

— Tu connais notre loi ? Œil pour œil...

La journée ne finissait point sans que le même homme revint, cette fois entouré des plus vieux d'entre ses compagnons. De loin, l'aspect de lape-

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tite troupe avait une allure solennelle qui m'avertissait du but de la démarche.

Et le plus âgé disait :

— Tout à l'heure notre frère a réclamé son droit, — mais nous l'avons rappelé à lui-même. Nous ne poursuivons plus la Vengeance : nous sommes les Gens de la Rémission. Celui qui a été offensé vient te dire qu'il pardonne.

Cette maîtrise des passions de revanche descend de rÉlu de Juda sur ses peuples.

Nul ne s'étonnera que les vainqueurs d'Adoua aient tout d'abord pris plaisir à commémorer le souvenir de leurs succès. Aussi bien le hasard at-il voulu que la date de cetta bataille correspondît avec les retours de la fête de saint Georges, qui est le patron militaire de l'Ethiopie. Or il arriva qu'au moment où l'Italie reprenait avec le Négus des rapports diplomatiques l'officier distingué qui venait représenter son pays en Ethiopie se présenta aux portes d'iVddis-Ababâ la veille des anniversaires d'Adoua et de la fête de saint Georges.

IMénélik lui envoya ce message :

« J'ai renoué mes relations avec ton pays. Entre « chez nous sans inquiétude. Ici tu ne verras rien « qui t'attriste. »

Depuis, la fête religieuse de saint Georges est célébrée comme autrefois, mais la parade militaire, les salves de canons ont été supprimées.

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