‹ Chez la reine de Saba; chronique ÉthiopienneChapitre 9 sur 39 · LA FILLE DU AEGL'S · texte numérisé non relu

LA FILLE DU AEGL'S

Ainsi, sans secours, pendant des années, lanière et l'enfant marchèrent par la main, au hasard des routes. Elles demandaient du travail à ceux qui sont fixés dans le hien-ôtredes maisons, à ceux qui voyagent d'un pays à l'autre et qui ont besoin de servantes pour faire leur pain. La tendresse qu'elles avaient l'une pour l'autre, les nourrissait plus que les fonds de corbeilles qu'on leur abandonnait après le repas de leurs maîtres.

Un jour vint pourtant où la mère sentit que ses forces étaient à bout. Choaregga avait alors sept ans. Déjà elle portait sur son dos de lourds vases de terre pleins de tedj ou détala. Jamais elle n'avait joué comme les fillettes de son âge, mais, tout de même, elle avait une âme d'enfant.

Elle écouta légèrement les paroles de sa mère qui mourait :

— Choaregga, dans peu de jours je ne serai plus. On m'enterrera contre le mur d'une église, parce que j'ai toujours été une bonne chrétienne et que, si triste qu'ait été ma vie, aucun musulman n'a pu dire : « Celle-ci a servi chez moi pour de l'argent. » Toi, tu continueras à manger le pain des autres jusqu'à ce que tu sois devenue une vraie jeune fille. Mais alors souviens-toi de ce que je te dis aujourd'hui : tu vois ce petit sachet de cuir qui est suspendu à ton cou par un cordon noir ? Quelques jours après ta naissance, j'y ai enfermé une lettre. Elle est pour ton père. Tu iras la lui porter.

— Comment s'appelle-t-il ? demanda Choaregga. Si tu veux qu'un jour j'aille le trouver, il faut bien que tu me dises son nom ?

— Son nom est illustre, répondit la mourante; il te suffira de dire : « Celui-ci est mon père... », tous te conduiront à lui.

CHOAREGGA ploiira SU mère amèrement, puis elle recommença de sourire. On l'aimait parce qu'elle avait les yeux d'une lionne et un grand éclat de ses dents.

Son sort fut celui de toutes les filles qui n'ont ni père ni mère et qui vivent chez des maîtres. Elle servit des vieilles dames qui la faisaient monter en croupe sur leurs mules, quand elles allaient rendre visite à quelque amie. Elle suivit des soldats qui étaient dans le chemin de la guerre et qui la payaient avec de l'amour.

De la sorte elle atteignit ses dix-huit ans.

Un jour, un fitéorari qu'elle servait dans la ville de Harrar lui demanda :

— Choaregga, quelle est donc cette amulette que tu portes à ton cou ? Sais-tu seulement ce qu'elle contient ? Il faut l'ouvrir.

Le fitéorari appela un prêtre qui déchiifra aisément ces caractères. Mais, au lieu de répondre aux

questions dont on le pressait, Tliomme de Dieu se montra très agité :

— Si tu tiens à la vie, dit-il au soldat, ne conserve pas cette enfant chez toi un jour de plus. Fais-la conduire à l'Empereur. Elle lui appartient.

On amena Choaregga à la Cour. On la confia à une dame d'honneur qui avait la faveur de l'Impératrice Taïtou.

En ce temps-là l'Impératrice était dans toute la nouveauté de son règne. Elle n'avait pas d'enfants de Celui qui l'avait élevée au Trône et elle ne savait comment lui montrer sa reconnaissance.

Elle vit Choaregga et elle pensa :

— Celle-ci est véritablement la fille de l'Empereur. Dieu a écrit ses origines sur son visage.

Elle ordonna donc que l'on gardât la jeune fille dans le Guébi, en grand secret.

Pendant plusieurs semaines des suivantes expertes s'appliquèrent à peigner Choaregga et à la parfumer, ainsi qu'il convenait à une personne de son rang. Quand, par surcroit, elle eut revêtu des vêtements de princesse, elle parut si majestueuse que personne ne pouvait la voir sans s'incliner.

(Cependant l'Impératrice songeait que le mo- J ment était venu de présenter à son souverain Maître cette fille des désirs d'autrefois. Elle alla trouver l'Empereur et lui dit :

— Vous souvenez- vous qu'à telle date, quand vous êtes parti pour faire la guerre dans le Nord, vous aimiez une servante dans le mystère de votre palais? Elle s'appelait Telle et Telle. Vous ne Tavez pas retrouvée quand vous êtes rentré dans votre Guébi...

^lénélik répondit :

— Je me souviens. Pourquoi avait-elle fui? J'espère qu'il ne lui est pas arrivé malheur...

Taitou répondit:

— On la chassée du Palais en votre absence. Elle a mis au monde, sur les chemins, une petite fille, votre enfant, et, peu après, elle est morte.

Les yeux profond du Négus s'emplirent de douleur ; il regardait vers des choses passées. Soudain il pria :

— Taïtou, ce n'est pas vainement et pour me donner de l'angoisse que tu m'as parlé de cette enfant ? Dis cpie tu as reçu quelque message au sujet de l'abandonnée? Emploie tous les moyens pour me la retrouver.

La Négouça répondit :

— Cette enfant n'est pas loin. Avec la grâce de Dieu je l'atteindrai.

Aussitôt elle sortit de la chambre sans s'arrêter aux bénédictions qui la suivaient. Mais quelques instants ne s'étaient pas écoulés que, déjà, elle était de retour, escortée, cette fois, par beaucoup de dames et de demoiselles d'honneur qui formaient sa suite.

En la V03'ant l'Empereur eut sur son visage un nuage de mélancolie:

— Taïtou, dit-il, je t'ai priée de t'occuper sans retard de ce que tu m'as promis. Pourquoi revienstu au lieu d'aller en hâte faire le nécessaire ?

L'Impératrice répondit gravement :

— J'ai fait.

Alors l'Empereur comprit que l'Impératrice lui préparait une épreuve.

Il regarda cette blanche théorie qui était devant lui. Ses yeux erraient d'un visage à l'autre. Soudain ils se fixèrent : ils s'étaient arrêtés sur Ghoaregga. Et, dans les traits de la jeune fille, l'Empereur reconnaissait, avec son propre visage, le sourire de celle qu'il avait aimée.

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