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La R. S. F. S. R. — République Socialiste Fédérative des Soviets de Russie — comprend sept Etats, sans compter les deux Républiques alliées de Bukhara et de Khiva : les Républiques Socialistes Soviétiques de Russie (capitale Moscou), de Russie Blanche (Minsk), d'Ukraine (Kiev, actuellement Kharkov), d'Azerbeidjan (Bakou), d'Arménie (Krivan), de Géorgie. (Tiflis), et d'Abasie (Sukum- Kalé) (i).
D'après la charte adoptée en juillet 1918 par le Ve Congrès panrusse des Soviets (2), l'autorité suprême appartient au Congrès panrusse, composé des représentants des Soviets urbains et de représentants des Soviets de province. Celui-ci, qui comprend 2.800 membres environ, se réunit une fois par an et délègue ses pouvoirs au Comité Central Exécutif, qui compte 200 membres au maximum et s'assemble tous les deux mois.
Le président du Comité Central, qui fut d'abord Sverdlov, mort il y a deux ans, qui est aujourd'hui Kalinine, est donc le premier magistrat de la nation. Il correspond à peu près à notre président de la Chambre des Députés — d'une Chambre qui serait unique — et à notre Président de la République.
Les dix-huit Commissaires du Peuple — nos ministres — étant nommés et révoqués par le Comité Central Exécutif (3), le président du Collège des
(1) Si l'on en croit les journaux français, la Crimée aurait été récemment érigée en Etat. Une République du Caucase aurait, par contre, remplacé l' Azerbaïdjan, la Géorgie et l'Abasie.
(2) Constitution de la République socialiste fédératïve des Soviets de Russie, Librairie de L'Humanité, 1919.
(3) Les dix-huit Commissariats du Peuple avaient, en août, pour titulaires : Affaires Etrangères, Tchitchérine; Guerre, Trotski; Marine, Trotski; Intérieur, Djerzinski; Justice, Kurski; Travail, Scîimidt; Assurances sociales, Vinokurov; Instruction publique, Lunatcharski; Postes et Télégraphes Liubovitch; Affaires des nationalités , Staline; Finances, Krestinski; Voies de communication, Enichanov; Agriculture, Ossinski; Commerce et Industrie, Krassine; Ravitaillement, Tsurupa; Contrôle de VEtat, Staline; Conseil supérieur de l'Economie nationale, Bogdanov; Hygiène, Siemacnko.
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Commissaires, L,énine, est en fait le subordonné de Kalinine.
Mais Kalinine n5a jamais revendiqué le pouvoir qui lui appartient de droit. Il Ta toujours laissé à Lénine et s'est fabriqué pour lui-même un emploi tout à fait original, tout à fait nécessaire et dans lequel personne ne saurait l'égaler.
Il s'est institué le juge de paix de l'immense Russie, le juge de paix de cent millions de paysans.
Dans cette fonction — m'explique mon interlocuteur, Taratutta, qui dirige un département de l'industrie chimique — il est incomparable. Car il a pu travailler dix-huit ans dans une usine de Petrograd ; il n'a rien perdu de ses habitudes et de ses goûts de campagnard. Il est demeuré maire de son village, Verchnaïa Troïtsa, dans la province de Tver ; il y retourne chaque année et y conserve pieusement sa vache, ses deux chevaux et ses huit moutons (i).
Il ne se plait que parmi les paysans et les paysans l'adorent.
Toujours en mouvement, il parcourt la Russie dans son train, un de ces « trains rouges » qui sont si admirablement agencés pour la propagande avec leur wagon-cinéma, leur wagon-imprimerie, leur wagon-librairie, et dont les parois extérieures sont ornées de peintures symboliques et de devises fulgurantes.
S'élève-t-il quelque part une difficulté entre soviets locaux ? Une affaire administrative nécessite-t-elle une intervention pressante ? Kxiste-t-il en quelque coin un stock de matières premières que leur détenteur refuse de livrer aux usines qui en auraient besoin ? Hop ! Voilà Kalinine en route ! Accompagné des techniciens utiles, relié par la
(i) Le journal russe Bednota (Pauvreté) a publié, il y a quelques mois, un dessin qui représentait Kalinine fauchant pendant la moisson de 1921 à côté de la Présidente du Comité exécutif de Petchetov, commune dont le village de Verchnaïa Troïtsa dépend.
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T. S. F. de son train aux bureaux de la capitale, le bon juge de paix va mettre au service du pays sa dialectique irrésistible et son incroyable popularité.
Lorsqu'il séjourne par hasard à Moscou, il donne audience à tous ceux qui le désirent. Le mis sus dominicus de la Révolution se transforme en Saint- Louis sous le chêne.
« D'ailleurs, voulez- vous le voir opérer de vos yeux? — offre Taratutta. — Il part dans quelques jours pour l'Oural. En y allant demain matin nous le trouverons certainement ».
Dix heures. Sous un soleil de plomb, j'attends sur la petite place qui précède la porte Troitzkiya, la principale entrée du Kremlin. Un pont y conduit, par-dessus les jardins d'Alexandre, plantés dans les anciens fossés.
Sous le vieux guichet fortifié qui donne accès au pont, c'est un va-et-vient incessant de piétons multicolores, dont les sentinelles vérifient les laissezpasser. On crie, bien entendu, on se dispute comme dans toute foule, mais sans jamais cesser de sourire, avec l'aimable bonhomie dont le peuple russe semble ne pas savoir se départir.
Là-bas, au-dessus des jardins, se dressent les hautes murailles crénelées que dépassent les toits aux tuiles vertes de Potyeshni Dvoretz, lar curieuse maison Deinte où sont installés les bureaux de Lunatcharski, les innombrables coupoles dorées des cathédrales et les tours à clochetons de l'enceinte, que l'aigrie à deux têtes n'a pas cessé de couronner.
J'admire sans me lasser ce prestigieux décor d'un quinzième siècle encore sauvage, quand mon guide me frappe sur l'énaule. a Allons ! c'est à côté ».
Nous tournons le dos au Kremlin, nous traversons la -nlace. Sur la porte d'une maison bourgeoise, d'aspect plus qu'ordinaire, une pancarte
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indique : « Bureau du camarade Kalinine, au premier )) .
Nous entrons, et tout de suite c'est la foule. Quelques centaines de personnes passent chaque jour ici.
Aucune étiquette. Point de lettres d'audience. Quelques pièces où se tiennent des secrétaires appartenant aux divers Commissariats du Peuple, qui pratiquent un premier tri. Au fond, le bureau du « Président ». Plus que simple, nu, mais d'une propreté éblouissante. Une table de chêne, deux téléphones, quatre fauteuils de cuir, cinq chaises. Au mur, une carte de Russie, un portrait de Lénine, un tableau indiquant des heures de service. C'est tout.
Je retrouve l'homme que j'ai vu plusieurs fois déjà, mais avec ce que je sais maintenant de lui, je le comprends davantage.
Vêtu de la blouse de toile grise classique, chaussé de fortes bottes, sa casquette de cuir noir et son bâton pendus à un clou derrière lui, c'est un moujik de Tourguenev ou de Gogol à peine transformé, ce grand gaillard de cinquante-trois ans, sec et droit, aux cheveux châtain bouclés, aux moustaches grisonnantes, dont les yeux vifs et malins, ironiques et rieurs, s'abritent sous les lunettes oui coiffent un nez largement écrasé.
Quelle belle occasion d'enrichir un peu mes connaissances sur la politique paysanne des Soviets ! Je pose mes questions et mon traducteur me communique à mesure les réponses :
a Notre politique envers les paysans, c'est celle qu'ont toujours préconisée les socialistes révolutionnaires et les mencheviks. Il n'y en a pas deux possibles. Seulement, eux cherchaient en la suivant à soumettre les paysans à la bourgeoisie, tandis que nous, nous cherchons à les unir à la classe ouvrière.
« Au début, cela n'a pas été facile. Le pays était en guerre. On n'avait pas le temps de discuter. Pour assurer l'existence des villes, il a fallu réquisitionner, employer la force, mais ce n'est pas là un chemin communiste. Dès que nous l'avons pu. nous
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avons cherché à convaincre au lieu de contraindre. Et c'est tout le secret de notre nouvelle politique, dont j'ai été l'un des premiers défenseurs.
« Il nous faut trouver le moyen d'assurer au petit propriétaire paysan la libre jouissance du produit de son travail. Quels produits lui sont essentiels? Des vêtements, des outils, de la verrerie, du sel. Nous avons tout cela. Nous l'aurons surtout dans la mesure où nous restaurerons notre industrie. L'échange s'établira naturellement.
« Le paysan, partout, se plaint toujours. Mais il n'est mécontent chez nous que parce que nous sommes tous dans la misère. Nous augmentons son bien-être chaque fois que nous installons un moulin, que nous remettons en marche une usine, que nous ouvrons une école, que nous construisons un pont. Il le sent bien et apprécie de plus en plus nos efforts. Notre nouvelle politique lui plaît. Les résultats le prouvent.
« Et puis, comment y aurait-il hostilité entre les paysans et les ouvriers? Ils n'ont pas seulement les mêmes intérêts, ils ont aussi entre eux des liens personnels étroits. Les ouvriers, chez nous, ne sont qu'à demi citadins; ils tiennent encore de tout près au village.
«-La seule question, avec nos paysans, c'est de savoir leur parler. Ainsi, tenez, il y a quelques semaines, aux environs de Kazan, dans une réunion, je faisais remarquer aux assistants qu'ils étaient tous bien habillés. Ils m'ont d'abord répondu, furieux : Eh bien, et toi? Est-ce que tu ne l'es pas? Pourquoi ne le serions-nous pas, nous aussi? Je leur ai expliqué : Mais moi, je suis le premier personnage de la République, et s'il n'y avait en Russie de quoi habiller qu'un homme, ce serait moi. Or, vous êtes tous aussi bien mis que moi. Tout de suite, ils ont commencé à rire, et ils ont dit : C'est juste ! »
Taratutta, en traduisant cette anecdote, s'esclaffe : « Ah i il les engueule, les paysans — cornmente-t-il, plein d'une admiration enthousiaste. —
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Il leur dit : Vous êtes des ingrats ! Vous avez la terre, vous avez la liberté. Qu'est-ce que vous voulez encore? Ils l'adorent tous, vous savez. Oh ! il est épatant ! »
J'ai fini de prendre mes notes. Un petit crissement attire mon attention. Je relève la tête. Kalinine a tiré de sa poche des graines de tournesol, qu'il décortique et grignote. Le Président de la République, tout en causant, prend son repas.
« Le camarade désire-t-il encore quelque autre chose? » demanda-t-il. J'avoue mon vif désir d'assister à l'une de ses audiences populaires. « Qu'à cela ne tienne ! D'ordinaire je reçois ici, un t>ar un, mes visiteurs après que les secrétaires les ont déjà entendus. Mais, pour aller plus vite, nous irons directement dans la salle d'attente. »
Nous passons dans la première pièce, où j'ai vu en entrant une si belle cohue. La même foule v grouille, d'ouvriers, de paysans en costumes multicolores. Dès que Kalinine paraît, le flot se précipite de toutes parts. Des mains tendent des pétitions.
Gentiment, il lance à droite, à gauche, cmelques bourrades, fait faire un peu de place, puis cueille au hasard le premier qui se trouve devant lui.
C'est un marin, qui fut prisonnier de Koltçhak et oui rentre seulement de Sibérie, après de multiples aventures. Il cherche sa famille et demande qu'on l'aide à la retrouver. Quelques bonnes paroles, un ordre à un secrétaire. Le marin disparaît avec lui.
A un autre ! Celui-ci, c'est un Kirghiz, en bonnet de fourrure. Il habite Orenburg, il est venu à Moscou pour acheter des chevaux. Les formalités soat longues pour transporter les bêtes par le train. Il voudrait un bon de transport pour partir tout de suite. « C'est bon, c'est bon, tu l'auras ! » grommelle Kalinine. Un second secrétaire, un second ordre. L'homme s'en va.
(( Et toi, que veux-tu? » demande le président à un paysan en casquette, qui raconte une histoire compliquée. Il est de la province de Riazan et il
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veut se remarier; mais sa future entend se marier à l'église et le pope refuse de les unir parce que le divorce du fiancé n'est pas très clairement établi par ses papiers. Ne pourrait-on dire quelques mots au pope? Kalinine se gratte l'oreille et ses yeux malins révèlent sa jubilation intérieure : « Ecoute, camarade, je ne peux rien sur ton Dope, moi. L'Eglise est séparée de l'Etat. Arrange-toi avec lui. Ce n'est pas de mon ressort ! » Et d'une grosse tape sur l'épaule, il appuie sa déclaration.
Tchitchérine. — La Politique Extérieure.
« La Carrière » chez les bolcheviks.
1/ Europe, qui reçoit de temps à autre les messages de Tchitchérine, se représente sans doute le Commissaire du Peuple aux Affaires Etrangères sous les traits d'un ogre moscovite à la barbe en broussaille, aux noirs sourcils terriblement froncés.
Comment s' imaginerait- elle que l'homme qui s'adresse à elle au nom de la République des Soviets est un baron balte authentique, conseiller d'Etat titulaire, qui appartint longtemps à « la Carrière »? Et qu'il est surtout l'homme le plus débonnaire, le plus timide et le plus modeste qui se puisse rencontrer?
Lorsque ses opinions l'amenèrent à quitter ses fonctions officielles, il vécut, errant comme ses camarades, à Berlin, à Genève, à Paris. Dans les années 1908 à 191 1, il appartint chez nous, à cette section du XIVe arrondissement qui a compté parmi ses membres la plupart des dirigeants actuels de la Russie. Et nous devons à cet heureux hasard l'amusant portrait que traçait récemment de Tchitchérine mon ami Mavéras, ancien député de la Seine, qui fréquentait, lui aussi, à cette époque, les réunions hebdomadaires de la salle Cambon, à l'angle des rues du Texel et de l'Ouest.
« Souvent, et toujours au moment où le débat était bien en train, bien animé, ou même bien orageux, sur le coup de dix heures, la porte s'ouvrait doucement, tout doucement et apoaraissait une longue, large, bizarre, fantomatique houppelande à pèlerine surmontée d'un chapeau aux ailes noires.
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« Dans la houppelande et sous le chapeau, il y avait le camarade Tchitchérine.
« La porte retombée, il s'effaçait le long du mur; s'il y avait place sur un banc, il s'asseyait silencieux; s'il n'y avait pas de place, il restait debout, également silencieux, son chapeau à la main. Si le bec de gaz était d'humeur un peu moins sombre, on pouvait apercevoir, sous des cheveux bruns frisotants et à reflets roux, un front bien modelé, un visage maigre, fin, des yeux fouilleurs et agiles, une barbe châtain roux, courte sur les joues, allongée en pointe au menton. On apercevait plus aisément, débordant des poches de la houppelande gris sombre, des livres, des brochures, des journaux, et l'on devinait alors que les poches intérieures étaient pareillement bourrées. Ce n'était pas un pardessus; c'était une bibliothèque.
« Le camarade Tchitchérine écoutait, écoutait toujours. Mais vers onze heures et quart, onze heures et demie, au moment où il semblait que le débat était épuisé, il demandait la parole.
« Il s'approchait de la scène, et, sans y monter, face à l'assemblée, se mettait à parler.
a A parler d'une voix déconcertante, d'une voix qui mue, celle d'un garçon de quinze ans qui attend son premier poil de barbe, une voix en vrille. On ne pouvait pas ne pas écouter. On était bientôt très satisfait d'écouter. Quelles choses il disait, nombreuses, rapides, parfois originales! Au fur et à mesure qu'il parlait, il tirait d'une poche un livre, d'une autre une brochure, d'une troisième un journal. Il trouvait tout de suite la citation à faire, la citation d'appui. Le temps passait. Minuit ! on écoutait encore. Minuit et demie ! il se faisait bien tard; déjà certains gagnaient la porte sur la pointe des pieds, avec beaucoup de déférence pour l'orateur qui n'ayait pas l'air de se soucier de ces départs furtifs. Une heure ! Une heure et quart. Tchitchérine parlait toujours, tirant toujours d'une poche un livre, de l'autre un journal, d'une troisième une brochure, appuyant toujours son discours des plus
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substantielles citations. Une heure et demie ! Il ne restait plus que le bureau et quelques héros pour entendre une péroraison méticuleuse et péremptoire. Le camarade Tchitchérine avait vidé ses poches et épuisé le sujet. A côté de lui, sur la scène, il y avait un beau tas de paperasses confondues. La houppelande semblait avoir gagné en longueur ce qu'elle avait perdu en épaisseur.
« Et cependant qu'avec le dernier carré, il s'en allait vers la rue Sévero où il demeurait et près de laquelle habitaient plusieurs d'entre nous, le camarade Tchitchérine n'omettait jamais de reprendre certains points de son discours qui lui paraissaient susceptibles d'être mieux encore précisés. »
Les grandeurs n'ont pas troublé Tchitchérine. Tel que l'a connu Mayéras à « la XIVe », tel il nous est apparu à Moscou.
De la rue Sévero, il est passé à l'Hôtel Métropole, le plus luxueux des hôtels moscovites, dont son ministère occupe l'aile gauche.- Mais il n'a pas changé ses habitudes.
Lorsqu'on traverse la place de l'Opéra en tournant le dos au grand théâtre dont la façade porte encore la marque des aigles impériales disparues, après avoir passé le square où s'érige dans les fleurs une énorme pierre, base de la future statue de Karl Marx, comme l'annonce une inscription, on arrive devant le mur énorme du Kitaï Gorod que dépassent des toits recouverts de tuiles vertes et blanches.
Il faut tourner devant ce mur, longer une courette pour atteindre la modeste entrée du plus modeste des Commissariats.
Une porte tournante, un escalier sombre. On est à l'entresol dans le -service des courriers diplomatiques. Un étage de plus, on est chez Tchitchérine, et le soldat oui fume son papyros, assis sur une chgise, le fusil entre les jambes, appelle un secrétaire oui vous introduit.
Quelques bureaux, quelques etrmlovés, quelques dactvlos. Ai ! ce n'est pas le quai d'Orsay, avec son installation somptueuse et son luxe de hauts
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fonctionnaires inoccupés ! Une petite station chez Floritzki, l'homme de confiance du « ministre », spirituel et charmant type de mondain dégoûté du monde, converti comme un héros de Tolstoï par la grâce de la Révolution.
Tehitchérine, au bout d'un instant, vient vous chercher et, de son pas menu, vous conduit dans la vaste pièce où il travaille.
Cette pièce, oh ! qu'elle est amusante ! Exactement dans le style de la houppelande, de la fameuse houppelande dépeinte par Mayéras. Du haut en bas, d'un bout à l'autre, ce n'est qu'un débordement de papiers.
Des armoires vitrées qui tapissent le mur du fond, du gros coffre-fort de gauche, le torrent ruisselle. Il submerge les cinq ou six tables du milieu, monte à l'assaut du canapé entre les deux fenêtres, inonde les fauteuils et les chaises. Si l'on tient à s'asseoir, il faut s'asseoir dedans.
Sur le bureau, l'énorme bureau de Tehitchérine, il s'allonge sur une profondeur de quarante centimètres. Le Commissaire du Peuple disparaît derrière lui et quand il veut prendre une note, il lui faut se hausser sur son siège pour écrire dans le fleuve où il a l'air de se baigner.
Le jour, la nuit, il vit dans ses flots de paperasses, oublieux de tout ce qui n'est pas sa besogne. Il arrive le soir vers dix-sept heures, s'en va vers onze heures le matin. Où mange-t-il? Ici sans doute; l'assiette qui surnage là-bas, près d'une tasse de thé, semble l'indiquer. Quand dort-il? Dans la journée nécessairement, entre onze et dix-sept heures; mais ses collaborateurs les plus immédiats disent qu'eux-mêmes n'en savent au juste rien.
Il lit, traduit, annote, rédige en toutes langues, car il les possède toutes. Dernièrement, à ce qu'on m'affirme, il a, pour se distraire, appris l'hébreu que, par hasard, il ignorait. La moindre dépêche lui passe par les mains.
Lorsqu'il a terminé quelque chose, il le porte luimême, de bureau en bureau, car il ne sait pas se
faire servir. Et si d'aventure, lorsqu'il passe quelque part, le téléphone appelle, il répond. C'est un planton qui désire parler à son camarade? Bien. Le ministre va chercher le camarade et lui transmet la commission.
Mieux que personne en Russie, il pourrait se procurer ce qui manque, car ses courriers passent constamment les frontières. Mais son détachement de toutes choses est tel qu'il ne lui manque jamais rien.
L'un lui a rapporté du cacao, l'autre du sucre; il a tout distribué autour de lui. u Vous avez un costume bien usé — lui a dit un troisième. — Voulez-vous que je vous en achète un? » Tchitchérine a contemplé sans les voir les pièces qui parsèment son pantalon et il a répondu : a Pourquoi donc? Mon vêtement est excellent... »
Qu'on juge comme on voudra cette simplicité de mœurs presque excessive. Qu'on ridiculise — c'est facile — l'homme qui pousse jusqu'à ce point la faculté de s'abstraire des contingences.
Il y a deux choses qu'on ne peut nier, car elles s'imposent : l'extraordinaire puissance de travail de Tchitchérine, d'abord, et ensuite l'absolue sincérité de sa diplomatie.
Quatre fois je suis allé le voir, tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre de mes compagnons, aux instants où il reçoit. Et chaque fois, -nous l'avons écouté avec passion. La vieille pendule dorée sur laquelle le Temps protège le sommeil de l'Amour pouvait, du haut d'un casier, égrener trois et quatre heures. Tandis que la nuit transparente baignait les toits bigarrés du Kitaï Gorod, Tchitchérine nous exposait de sa voix douce la politique de la République des Soviets.
Aux questions que nous lui posions sur les possibilités d'une reprise des relations entre la Russie et la France, sur les intentions des bolcheviks, m*r les concessions qu'ils sont prêts à donner aux capitalistes d'occident, il nous répondait sans se lasser, avec le désir de documenter du mieux possible les
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courriers que lui offrait le hasard pour rapporter en France quelques-uns de ces éléments d'information qu'une presse intéressée travestit sans cesse.
J'ai tenté de fixer par écrit ce qu'il nous disait et j'ai été pris de scrupules. La matière est si grave, une incorrection de plume, une impropriété de termes pouvaient avoir de telles conséquences en un sujet si angoissant qu'il m'a paru qu'un journaliste n'était pas qualifié pour endosser semblable responsabilité.
Et j'ai prié Tehitchérine de choisir lui-même les mots de la déclaration qu'il voulait me confier. Il l'a fait. Il l'a composée et rédigée, revue ensuite avec notre brave ami Pascal.
Bien des fois, depuis le soir où il m'a remis son manuscrit, je me suis félicité d'avoir agi de la sorte. Car ce que m'a remis Tehitchérine, ce n'est pas la simple et banale déclaration d'un homme politique en proie à l'interview; ce n'est même pas le résumé de conversations librement conduites avec des camarades dont on connaît la sympathie fraternelle.
C'est plus et mieux : c'est un message de la République des Soviets aux nations capitalistes et à la France en particulier; c'est un document ^e chancellerie, auquel manque simplement la transmission officielle et que le Commissaire du Peuple aux Affaires Extérieures a porté à la connaissance du monde par un des rares moyens de publicité que lui laissent ceux qui prétendent rayer de la carte un peuple de cent trente millions d'hommes.
Le Président du Conseil des Ministres de France, Ministre des Affaires Etrangères, M. Aristide Briand, a d'ailleurs si bien senti l'importance de ce message qu'à la seule annonce de sa publication dans l'Humanité, avant même qu'il ne parût, il m'a fait prier de venir le voir.
Respectueux de la discipline de mon Parti, j'ai saisi de l'affaire notre Comité Directeur, qui s'est déclaré favorable à l'entrevue. Le manifeste avait vu le jour dans l'intervalle et M. Briand, dont Ja
curiosité se trouvait satisfaite, n'a pas donné suite à sa proposition.
Peut-être eût-il mieux valu que la conversation eût lieu. Peut-être, si mon camarade Frossard, secrétaire général du Parti, à qui j'avais demandé de m' accompagner, et moi-même, nous avions communiqué au Président du Conseil quelques renseignements, aurions-nous dissipé certains des malentendus que les diplomates entretiennent à plaisir.
Il n'importe. Les événements, plus forts que les hommes, ont passé. Chacun se déroule à son heure.
Je reproduis ici le message de Tchitehérine, vieilli déjà, car en Russie les choses vont vite ! Je le reproduis dans son intégralité, comme il convient pour une pièce historique, qu'il ne faut pas examiner seulement en elle-même, mais qu'il faut situer à sa place dans l'ensemble des faits.
Un message de la R. S. F. S. R.
à l'Europe. (O
Pour répondre à vos questions relatives à notre politique extérieure et à notre politique intérieure, qui font un tout indivisible, il vous faut bien comprendre le point de départ de notre ligne de conduite au moment actuel. C'est le développement de la production : voilà l'alpha et l'oméga de notre politique actuelle. Voilà la clé du système et de toutes les « combinaisons » de notre diplomatie soviétiste. Notre politique extérieure, tout comme celle que nous suivons en Russie même, est une politique de production.
A l'intérieur, cette politique se divise en deux
(i) Il va sans dire que les sous-titres qui coupent le message de Tchitehérine ne sont pas de lui. Ils ont été ajoutés par L'Humanité lorsqu'elle a publié ce document. J'en laisse subsister quelques-uns parce qu'ils facilitent la lecture.
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parties : le rétablissement de l' agriculture et le rétablissement de l'industrie. Il faut manger avant tout, et les plus grands efforts actuellement doivent être consacrés à ce problème essentiel : remettre en état la production agricole.
Pour le moment les vastes horizons sont encore étrangers à la plus grande portion des paysans. Ce sont les besoins immédiats qui dominent leurs raisonnements.
Durant les terribles épreuves que nous avons traversées, lorsque chaque pensée, chaque énergie, chaque mouvement des muscles ou des cerveaux était consacré au front, à la défense de la République contre Coriolan assisté des ennemis extérieurs, toute autre considération devait s'effacer devant le salut de la République. L'armée devait être nourrie, et bien nourrie, et une armée combattant sur des étendues immenses, sur des fronts d'une longueur sans pareille, engloutissait une énorme quantité de ressources.
Nos campagnes, déjà éouisées par les épreuves traversées par la Russie, bouleversées par les convulsions dont s'accompagne nécessairement l'enfantement d'un nouveau monde, étaient obligées de fournir constamment des ressources nouvelles. Le monopole de l'Etat sur les denrées alimentaires était une dure nécessité et devait être appliqué avec une extrême rigueur. Nous étions obligés de prendre aux paysans ce dont la République avait besoin pour son salut et pour celui de là Révolution.
La collaboration économique avec les Etats capitalistes.
Cette -période est passée, mais les villages russes se ressentent encore -profondément de ses effets. Maintenant que les assauts immédiats et violents de nos ennemis ont été repoussés, nous devons faire appel à l'intérêt du paysan : c'est là le fond du nouveau système.
L'impôt en nature fournira les denrées nécessaires à l'approvisionnement. Le reste est du domaine du marché libre.
Mais ce n'est encore qu'un côté de la question : Bien des mesures, les plus énergiques et les plus vastes; sont nécessaires pour relever l'agriculture, pour lui fournir un outillage et un cheptel, pour remettre sur pied l'exploitation rurale chancelante. Cette partie du problème se lie intimement au relèvement de l'industrie.
Ranimer l'agriculture et l'industrie, voilà l'idée fondamentale qui inspire actuellement toute notre politique extérieure.
Maintes fois la chose a été dite et répétée : La base de notre système extérieur est la collaboration économique de la Russie soviétiste avec les Etats capitalistes.
ïl est faux de prétendre que nous ayons changé, que nous avons abjuré quoi que ce soit. Nous ne sommes pas Henri IV. Ce n'est pas nous qui avons changé, mais le milieu qui nous environne. Nos idées fondamentales sont restées les mêmes. Seulement, les problèmes du moment dépendent toujours des circonstances historiques qui nous entourent. et qui ne sont plus les mêmes aujourd'hui que dans la période de grandes convulsions mondiales qu'était la guerre impérialiste.
Nous ne pouvons pas agir de la même façon dans une période d'effusion de sang universelle et dans la période actuelle d'évolution lente, de désagrégation progressive, comme nous le croyons, de l'économie capitaliste. Rome restait la même quand ses armées étaient commandées par un Scipion ou par un Fabius Cunctator.
Je dois cependant dissiper quelques erreurs quant au passé de notre politique.
Ce ne fut que pendant les premiers mois de notre existence que nous lançâmes des appels à la Révolution immédiate dans tous les pays.
Des le moment où la paix de Brest fut signée, notre méthode se modifia. Bile prit dès ce moment
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la forme d'une politique visant à la consolidation lente et organique de notre existence.
On a trop oublié que dès le printemps de 1918 nous invitions les capitalistes de tous les pays à concourir au rétablissement de la production de la Russie sous la forme de concessions.
Dès ce moment nous négociions avec des représentants du banquier norvégien Hannewik, qui ensuite désavoua ses agents de Moscou, et qui était lui-même relié par des attaches multiples à des mastodontes capitalistes anglais comme lord Rhondda ou américains comme Robert Dollar et même Morgan.
Nous proposâmes alors simultanément aux capitalistes allemands et, par l'intermédiaire du colonel Robins, aux capitalistes américains, tout un système de reconstruction économique qui devait apporter à nous le relèvement de la production russe et à eux les profits qu'ils déclareraient suffisants.
Comme je le disais dans mon rapport au Congrès des Soviets dans l'été de 1918, nous étions disposés à payer pour apprendre.
L'attitude ambiguë de V Angleterre.
Le rôle de Litvinov en Angleterre, faussement accusé de propagande clandestine, était avant tout de nouer des relations avec le monde industriel et commercial.
A cette époque comme à beaucoup d'autres, en Angleterre, la main gauche ne savait pas ce que faisait la main droite. Au moment même où se préparait l'exode des ambassadeurs de Vologda, se présenta à Moscou une délégation économique anglaise présidée par sir William Clarke, délégué du Board of Trade. Clarke se trouva pris au dépourvu en apprenant le débarquement de ses compatriotes à Arkhangel et s'enfuit précipitamment, pris de peur,
quoique nous n'eussions pas la moindre intention de le molester.
Vous le voyez donc, les fondements de notre politique économique actuelle avaient été posés dès la première année de notre existence. Nous y revenons maintenant, nous revenons, si j'ose dire, à nos moutons, puisque cette idée de relations économiques a toujours été notre idée favorite.
Ce n'est pas nous qui avons inventé le fil de fer barbelé de l'encerclement économique. L'héroïsme de l' armée rouge ayant fait tomber cette barrière, le système qui était toujours resté au fond de notre pensée et que nous avions fait maintes fois ressortir dans nos notes et nos déclarations, redevient tout naturellement une réalité immédiate.
C'est la politique même de nos ennemis qui contribue à ce résultat.
Les hommes d'Etat les r»lus clairvoyants du monde capitaliste, je veux dire ceux de l'Angleterre, ont compris depuis longtemps ou'ils ne réussiraient jamais à nous écraser par la force des armes. Ils espèrent donc nous apprivoiser par le commerce. C'est le système officiellement avoué par Lloyd George. Nous n'avons qu'à nous en louer, puisque dès le début nous voulions des relations commerciales.
Nous avons donc mordu volontairement à cette amorce.
Notre voie s'est confondue avec celle de Llovd George. Tous les deux nous voulons le commerce. Nous voulons, comme disent les Anglais, fieace and irade. Ce sont seulement les perspectives d'avenir qui diffèrent.
Nous attendons la désagrégation du système capitaliste. Lloyd George attend notre arrorivoisement. Ttadek dit spirituellement dans un article de notre grande revue Krasnaia Nov : « Les Anglais veulent envoyer en Russie des rasoirs ou pour nous couper la gorge, ou pour faire de nous des gentlemen. » Nous prendrons les rasoirs, mais nous avons une autre opinion sur le résultat à attendre.
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Qu'importe aux Anglais que nos espoirs soient autres, puisque pratiquement nous voulons la même chose qu'eux? Faisons du commerce ensemble, comme eux et nous le voulons également; quant au bien-fondé de nos espérances, l'avenir décidera.
U erreur de Vabstention de la France.
Je ne crois pas que la France gagne à rester boudeuse à l'écart. Les gros morceaux iront à l'Angleterre... Si les Français en sont privés, qu'ils s'en prennent à Clemenceau et à Millerand.
Dans l'Evangile, Marie, qui ne faisait rien, reçut la bonne part tandis que Marthe, qui faisait tout, n'eut rien. Dans notre pauvre monde, c'est le contraire qui se passe. Si la France veut rester oisive, elle n'aura rien.
Je comprends que vous puissiez être un peu désorientés par les publications fabuleuses qui nous sont attribuées.
Jamais il n'y a eu telle pléthore de falsifications et d'inventions contre nous. Ce sont chaque jour des cataractes nouvelles.
Tantôt, c'est le compte rendu d'un Congrès secret d'agents de la IIIe Internationale, qui n'a jamais été tenu, et auquel prennent part des agents qui n'existent pas. L'officine secrète de mensonges a inventé de toutes pièces et les acteurs et le drame.
Tantôt, c'est une dépêche secrète qui m'est attribuée et que je n'ai jamais écrite. Puis ce sont des instructions émanant soi-disant de moi, quelquefois de la IIIe Internationale, quelquefois de Litvinov ou de quelque autre source gouvernementale soviétiste. Mais toujours ce sont des faux.
La fertilité d'imagination des fonctionnaires de l'officine en question est vraiment admirable. Ce sont des poètes, au sens plein du mot ; leur plume est inépuisable.
Puis ce sont des télégrammes secrets ou des discours qui n'ont jamais vu le jour.
Ce sont des informations de correspondants mos-
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ovites sur des événements qui n'ont jamais eu lieu : barricades, arrestation de Lénine par Trotski ou inversement...
Le lecteur étranger est littéralement gâté : il ne se passe pas de jour qu'on ne lui présente le menu le plus varié et le plus fantaisiste.
Une catégorie spéciale d'inventions concerne les préparatifs de fuite que font soi-disant les dirigeants de la République soviétiste. Je puis vous certifier catégoriquement que rien de pareil n'a lieu, car nous n'attendons nullement la chute de notre régime et nous ne ferions pas les préparatifs qu'on nous prête même si les prophéties sinistres de nos ennemis trop optimistes avaient quelque vraisemblance.
La Russie pacifique.
Autres inventions encore, ce sont nos prétendus préparatifs de guerre. J'ai été frappé de voir à quel point les socialistes de droite sont tombés bas, quand j'ai vu dans la Vie Socialiste la publication de prétendues instructions de moi : faux absurdes et éhontés !
Tout homme ayant la moindre idée de nos véritables pensées et de notre système politique sait fort bien que c'est impossibilité absolue pour nous de tâcher de susciter des guerres. Nous pouvons considérer des guerres entre impérialistes comme très probables, nous pouvons même nous attendre à cette éventualité indépendante de notre volonté.
Mais il est absolument impossible, tant que nous sommes des bolcheviks et des communistes, que nous cherchions à précipiter des guerres entre les peuples. Tout au contraire, nous invitons les ouvriers de tous les pays à s'opposer aux guerres que préparent les Etats capitalistes.
D'autres inventions, plus absurdes peut-être encore, sont celles qui concernent de prétendues falsifications de papier monnaie étranger que ferait notre Gouvernement. Une pipelette parisienne croira peut-
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être à ce mauvais roman, mais je doute qu'aucun lecteur avisé et connaissant la politique s'y laisse preu dre.
Ces jours derniers ce ne sont que bruits sinistres, élucubrations cauchemaresques sur nos prétendus préparatifs de guerre. Je suis sûr que quand vous reviendrez à Paris, on vous demandera si les hordes bolcheviques, ou peut-être chinoises ou lettones, ne traversent pas Moscou en brandissant leurs armes.
Un jour, c'est une prétendue mobilisation générale de toute la population mâle de toute la Russie d'Europe et d'Asie : 20 millions de barbares bolcheviks se ruant sur la civilisation ! Puis ce n'est plus qu'une mobilisation partielle. D'après la presse polonaise, Trotski tramerait en secret une nouvelle grande guerre. Tout le monde sait en effet que rien n'est plus facile que de faire de tels préparatifs sans que personne en Russie même s'en aperçoive !
Ailleurs, d'autres inventions sont assaisonnées pour plaire au palais indigène. A Prague, le dernier canard est celui-ci : la IIIe Internationale a décidé d'anéantir la Tchéco-Slovaquie. Un certain Kutchera a été à Moscou en se donnant pour communiste. Là on lui a remis des sommes fabuleuses en argent et en pierres précieuses. Le mot d'ordre a été donné aux communistes tchéco-slovaques et à ceux des pays environnants de préparer la suppression de la République tchéco-slovaque.
Je puis vous déclarer catégoriquement qu'aucune somme d'argent n'a été donnée ni par Bêla Kun, ni par la IIIe Internationale, ni par notre Gouvernement à ce Kutchera, ni à aucun de ses amis.
Il en est de même pour les pierres précieuses. Aucune déclaration semblable ne lui a été faite non plus par qui que ce soit du gouvernement russe ou du Comité exécutif de la IIIe Internationale.
Aucune organisation communiste ne considère comme désirable la suppression de la Tchéco-Slovaquie. Bêla Kun l'a déclaré lui-même dans des articles. L'idée des communistes est de poursuivre •leur but sans s'occuper des frontières déjà tracées
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entre les Etats capitalistes. Ils luttent pour leur idéal de classe, et non pour des déplacements de frontières.
Dans les limites de la Tchéco-Slovaquie les communistes allemands et tchéco-slovaques luttent ensemble pour réaliser leur programme de classe et ne se soucient nullement des questions de frontières.
Quant à l'existence indépendante des petites nationalités comme Etats séparés, le Gouvernement soviétiste y a toujours été sympathique et y a même toujours contribué. Il a créé de son propre chef toute une série de Républiques autonomes en faveur de peuples qui, par leurs propres forces, n'auraient jamais pu obtenir aucune espèce d'organisation politique séparée.
Orient et Occident.
Notre politique orientale ne vous est pas tout à fait claire. En Occident on nous attribue de vastes desseins conquérants à travers l'Asie. On voit en nous des héritiers de l'expansion tsariste. Rien de plus faux. Ce qui nous rend si forts et si influents en Asie, c'est justement que nous avons renoncé à toute extension. Ees peuples de l'Orient voient en nous leurs amis, précisément parce que nous avons cessé d'être impérialistes.
L'Angleterre craint toujours des menées souterraines de notre part. ELe a tenu à nous lier les mains par notre traité. Nous nous laissons faire volontiers, car notre politique n'a rien de ténébreux, notre méthode ignore les menées souterraines et les intrigues diplomatiques. Nous avons mis fin à l'impérialisme russe, et cette seule attitude a suffi à produire d'immenses changements dans tout l'Orient. C'est la véritable raison de l'inquiétude anglaise.
Quand une vie nouvelle circule parmi les peuples orientaux, l'Angleterre attribue ce fait à nos émissaires secrets. Nous nous sommes très volontiers engagés à ne pas expédier d'émissaires secrets,
TCHITCHÉRINE 1 53
puisque nous savons que l'absence absolue dans notre politique de toute idée impérialiste est la seule et la véritable source de l'ébranlement du monde oriental.
Il en est de même ici que pour le mouvement révolutionnaire en Occident.
Les gouvernements capitalistes ne cessent d'accuser les émissaires de Moscou, l'or de Moscou, « l'œil de Moscou ».
Notre existence comme République soviétiste ouvrière et paysanne suffit pour expliquer tout.
Il n'est besoin ni d'or ni dsœil de Moscou pour que le monde ouvrier soit ébranlé à la seule vue de notre République prolétarienne. C'est pour cela que l'arme perfide du mensonge et de la calomnie a été tellement affilée par le inonde capitaliste. La vérité le tue. Il essaye de se sauver à force de mensonges et de calomnies.
Les méthodes que nous appliquons à la lutte contre la famine vous étonnent. Elles ne présentent rien de nouveau. Là aussi nous n'avons en rien changé.
Nous en appelons à toutes les énergies qui veulent avec nous combattre le fléau. Nous avons toujours eu recours à toutes les bonnes volontés dans tous les problèmes où leur concours était possible.
Quand la Pologne nous attaqua, nous formâmes un comité militaire spécial composé en partie des vieilles célébrités de la période tsariste. Les anciens grands capitalistes, les ministres du tsar eux-mêmes, ont toujours joué chez nous un très grand rôle dans nos administrations centrales. Si la plupart de ces éléments nous ont largement boycottés et nous boycottent encore, c'est leur faute et non la nôtre.
Relever la production est notre but : pour y arriver nous utilisons toutes les énergies qui se présentent. Nous ne faisons pas autrement au moment actuel pour combattre la calamité publique de la disette.
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La reprise du commerce avec la France.
Vous avez raison, c'est la France qui est la grande citadelle du système de blocus dirigé contre nous.
Tant que ce système dure, il n'y a rien à espérer de nous pour les commerçants ou les industriels de France. Nous nous refusons à alléger pour les capitalistes français le poids des fautes de leur gouvernement. Que le gouvernement français change d'attitude à notre égard, et nous recevrons à bras ouverts tous les commerçants ou industriels français qui nous proposeront des affaires sérieuses. Mais rien à faire tant que le système gouvernemental restera le même.
Nous opposons au blocus notre vieille arme du contre-blocus.
C'est une épée que nous avons déjà éprouvée dans la bataille. Quand par exemple la Suède expulsa notre représentation sous prétexte d'accusations qui ne reposaient en réalité sur rien, le gouvernement suédois prétendit conserver chez nous, dans un but d'information, certains fonctionnaires de ses légations et consulats. Nous les avons tous chassés.
Nous avons fermé nos portes et nos fenêtres à la Suède. En Suède, rien ne transpira de chez nous. Nous ne répondions à aucune question du gouvernement suédois concernant ses ressortissants ou ses intérêts économiques en Russie. C'était le contreblocus. Les résultats pour la Suède ont été immédiats. Quand en 1920 les relations avec elle furent reprises, c'est sous la pression du monde des affaires.
Cette pression n'aurait pas eu lieu si nous avions permis aux intérêts suédois en Russie de continuer à être- satisfaits malgré la rupture voulue par le gouvernement suédois. Rompre avec nous et avoir en même temps chez nous des avantages économiques, voilà ce qu'on désirait à Stockholm. Nous
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avons répondu par le contre-blocus et les résultats nous ont donné raison.
Dites cela à Paris, faites comprendre que nos oreilles sont assez solides pour ne pas se laisser prendre à des chants de sirènes nous promettant des monts d'or. Que la France suive l'exemple de l'Angleterre, et tous les avantages possibles lui écherront.
Saluez Paris, jadis métropole révolutionnaire. Elle est tombée bas, mais elle nous reste chère, et les nouveaux faubourgs, la banlieue, bientôt la réhabiliteront. Sa devise pourrait être aussi celle de la Russie soviétiste qui, comme elle, f hic tuât nec mergitur.
24 juillet 192 1. Georges Tchitcherine.
Les suites du message. — Vers Gênes.
Dès notre retour de Russie, le 15 août, V Humanité a publié cette pièce capitale.
L'effet produit a été foudroyant.
Tous les journaux l'ont reproduite ou résumée. Presque tous l'ont commentée, les uns avec la hauteur superbe et l'ironie méchante qu'ils opposent aux propositions bolcheviques quelles quelles soient, les autres avec une sympathie plus ou moins ouverte.
Il y a depuis longtemps en France tant d'usines sans commandes, tant d'ouvriers en chômage, que les dédains aveugles du Temps ou du Figaro ne suffisent plus même aux conservateurs les plus forcenés.
t Le gouvernement a senti qu'à la politique réaliste de Tchitchérine, il fallait opposer autre chose qu'une fin de non-recevoir.
Dès le lendemain, 16 août, l'agence Havas corn-
muniquait à la presse cinq colonnes massives de dépêches échangées entre la France et l'Angleterre, du 25 novembre 1920 an 14 juin 1921, relativement aux dettes tsaristes.
Pour étrange que soit cette manière de répondre, la publication de cette correspondance officielle n'en constitue pas moins une réponse. Et si M. Briand, en limitant sa réplique aux mesquines réclamations des porteurs de titres, est moins apparu en homme d'Etat animé de larges préoccupations qu'en homme ligotté par des criailleries impérieuses, il n'en a pas moins prouvé qu'il comprenait la nécessité de « causer ».
La lecture de ces textes insipides m'a procuré une joie profonde. Enfin ! Le cercle du silence était rompu. Fallait-il que le gouvernement ait reçu en pleine poitrine les déclarations de Tchitchérine pour éprouver le besoin, tout de suite, d'expliquer que ce n'était pas sa faute si les relations avec la Russie ne sont pas encore reprises, qu'il avait fait ce qu'il pouvait, mais qu'il n'était pas libre !
La communication du 16 août rompait net le fil de fer; le fameux fil de fer barbelé planté par M. Clemenceau autour de la terre russe.
Elle entamait la conversation. Elle l'entamait d'une manière peu glorieuse pour une nation comme la France, puisqu'on parlait à la cantonade sans s'adresser à l'interlocuteur de Moscou, puisqu'en ne mettant en avant que la reconnaissance des dettes, on n'affichait que des préoccupations d'usurier.
Mais enfin, on causait. Cela seul était énorme.
Tchitchérine, le 28 octobre, a fait parvenir au gouvernement britannique • — qui parle, lui, sans se croire obligé de détourner les yeux — un nouveau message qui s'adresse en réalité à Paris.,
Il déclare, comme les bolcheviks l'ont déclaré dix fois depuis trois ans — la première de ces déclarations remonte, je crois, à janvier 1919, à l'époque où la Russie offrait à M. Clemenceau la réunion
TCHITCHÉRINE I Sj
d'une conférence à Prinkipo — que la République des Soviets, « désireuse de s'entendre * avec toutes les puissances », est prête à « reconnaître ses obligations découlant des emprunts contractés par le tsarisme » à la condition nue « les grandes puissances prendront également l'engagement simultané ^ de reconnaître les droits souverains et l'inviolabilité des frontières russes ».
Ainsi, on est arrivé peu à peu, par des chemins tortueux que le Quai d'Orsay aurait mieux fait d'éviter sans doute, à la fameuse décision de la Conférence de Cannes. M. Briand et M. Ll ovd George, le 8 janvier 1922, ont fait prier par l'Italie les bolcheviks de venir causer à Gènes avec eux.
C'est la reconnaissance virtuelle du gouvernement soviétique en attendant la reconnaissance effective.
M. Briand a auitté le oouvoir. M. Poincaré l'a remplacé. Des pions ont changé de place sur l'échiquier eurooéen, mais la partie continue et Tchitchérine la gagne.
M. Poincaré qui, dans ses écrits de sénateur, maintenait encore en- décembre 192 1 le vieux point de vue nigaud : on ne discute pas avec ces gens-là ! accepte depuis janvier 1922 dans ses déclarations de président du Conseil de causer à condition que... et pourvu que l'on veuille bien reconnaître...
Ne lui en demandons pas davantage pour l'instant. Attendons.
L'Angleterre a traité avec les Soviets. L'Allemagne a traité avec les Soviets. La Suède a traité avec les Soviets. Les pays limitrophes de la Russie ont traité avec les Soviets. Karakhan s'est installé à Varsovie comme ambassadeur des Soviets à l'instant précis où nous rentrions en France. Otto Pohl, qui représentait avant la guerre VArbeiter Zeitung
de Vienne à Paris, représente maintenant l'Autriche à Moscou. L'Italie, la Suisse, tout le monde traite, ou négocie. Il ne reste plus guère que la France.
La prochaine conférence arrangera cela.
Le petit homme à la houppelande, le petit homme noyé dans ses papiers à l'Hôtel Métropole, a le droit de se frotter les mains. Lentement, mais sûrement, il arrive à ses fins, démontrant à ces messieurs de « la Carrière » — qui ne profiteront pas plus de cette leçon-là que des autres — que le bon sens et la sincérité sont des armes plus efficaces que des plumes d'autruche sur la tête et un soleil brodé dans le dos.
Les Institutions Communales
Le Soviet de Moscou. — Kamenev.
Quelques jours avant notre arrivée à Moscou, le nouveau Soviet avait été nommé.
Sur les 2. 115 députés qui le composent — il représente non seulement la ville, mais la province entière — 1.543, soit 73%, sont communistes; 533, soit 25%, n'appartiennent à aucun parti; le reste est socialiste-révolutionnaire, anarchiste ou menchevik.
Dès la première séance, le 13 mai, Kamenev a été réélu président à l'unanimité. Il occupe ses fonctions depuis août 1918. Représentant de la République russe en Angleterre au lendemain de la Révolution d'octobre, revenu au bout de très peu de temps au pays, fait prisonnier en Finlande par les blancs dont il ignorait le retour au pouvoir, il a été échangé après avoir tiré six mois de prison à Uléaborg. Il n'a plus quitté Moscou depuis trois ans.
Kamenev, bien qu'il n'ait que 38 ans, est un ancien du Parti. Plusieurs fois arrêté et emprisonné sous le tsarisme, il a dû s'expatrier comme la plupart de ses camarades. De 1909 à 1913, il a vécu à Paris avec Lénine et Zinoviev.
Membre du Comité Central du Parti, représentant de Moscou au Congrès panrusse des Soviets, personnage important du Comité qui combat aujourd'hui la famine, il jouit d'une autorité considérable. Si toutes ces raisons ne m'avaient poussé à le voir, j'aurais tenu à le connaître, ne fut-ce que pour apprendre du maire de la vieille capitale comment sont administrées les grandes villes russes.
IÔO CHEZ LÉNINE ET TROTSKI
J'ai donc été trouver mon « collègue » Kamenev en ce palais de la Tverskaya qu'habitèrent les derniers gouverneurs : l'archiduc Serge, frère d'Alexandre III, exécuté par Savinkov en 1905 à l'entrée du Kremlin et le général Gerschelmann. Le Soviet l'occupe maintenant.
Dans cette vaste bâtisse sans style, peinturlurée en rouge, comme l'étaient toutes les constructions officielles de l'empire, et dont la façade s'adornait, en l'honneur du Congrès, de drapeaux, de banderoles et d'un immense portrait de Karl Marx, une longue suite de bureaux remplis de secrétaires conduit au cabinet de Kamenev, cabinet simple s'il en fut,, que suffisent à meubler quelques tables, trois ou quatre fauteuils dépareillés, une bibliothèque tournante, deux téléphones et une pendule sans mouvement.
En buvant les obligatoires tasses de thé, nous avons causé longuement; causé de Paris, des camarades communs, de cette vieille XIVe section qui fut toujours le point de ralliement des dusses émigrés à Montparnasse: des bouquins, des chers bouauins an? Kamenev a laissés chez nous lors de son départ précioîtë et qu'il voudrait tant retrouver.
Puis nous en sommes venus à notre sujet.
L'administration d'une capitale comme Moscou n'est pas, on s'en doute, une oetite affaire. Le mécanisme administratif est celui-ci : Le Soviet s'assemble une fois tous les six mois. Il nomme un Comité exécutif de 75 membres, qui se réunit chaque semaine et qui désigne à son tour : d'abord un conseil de 13 membres qui siège tous les jours, ensuite les directeurs des 18 services : finances, instruction, santé, économie sociale, agriculture, travaux, assistance, habitation, police, armée, justice, tché-ka, postes, ravitaillement de la ville, ravitaillement de la campagne, voirie, statistique du travail, inspection ouvrière et paysanne.
LES INSTITUTIONS COMMUNALES l6l
Moscou, qui comptait 2.000.000 d'habitants avant la guerre, en a aujourd'hui 1.150.000, comme en 1905. La campagne en compte 1.700.000.
Les services occupent 30.000 employés. 240.000 ouvriers, presque tous tisseurs — la province de Moscou représente 60% du textile russe — dépendent en outre de la commune puisqu'ils travaillent dans les usines nationalisées.
La culture marche bien et Kamenev en montre un légitime orgueil. 400.000 pouds (16 kilos 38) d'avoine, 600.000 pouds de pommes de terre ont été avancés par le Soviet pour l'ensemencement. Des instruments agricoles, qui n'avaient pas été réparés depuis sept ans, 22% sont remis en état.
La « politique nouvelle » a porté ses fruits dès cette année : 200.000 déciatines (1 hectare 00), soit la même surface qu'avant guerre, sont cultivées par les paysans; 50.000 le sont en outre dans les domaines soviétiques.
La situation alimentaire serait donc bonne s'il ne fallait aider les provinces dévastées. Le pays aurait bien mérité pourtant d'entrer dans la période des vaches grasses, car il a c^nnu de durs moments.
Pour qu'on puisse donner à chacun une livre de pain chaque jour, il faut que Moscou reçoive chaque mois 1.050 wagons de farine de 1.000 pouds. Et voici ce qu'il en a reçu depuis la récolte dernière : septembre, 1.074; octobre, 1.069; novembre, 1.254; décembre, 1.332; janvier, 968; février, 860; mars, 007: avril, 835; mai. 681. En 1018, 19 et 20, les chiffres étaient tombés bien -plus bas et les 40 boulangeries où la commune a concentré le travail des 116 de jadis ne trouvaient qu'une faible besogne. En mai 1919, 'Moscou n'avait reçu que 500 wagons, en mai que 450. On pourrait, avec la nouvelle récolte, envisager l'avenir avec confiance sans le devoir sacré qui s'impose de secourir les malheureux frères affamés.
Le ravitaillement en combustible s'améliore, lui aussi. L'hiver 1919-20 avait été terrible, la guerre ne permettant ni au Donetz ni à l'Oural d'envoyer
du charbon. Le dernier hiver s'est passé beaucoup mieux, le prochain se passera mieux encore. Les usines ont du charbon d'avance pour quatre à six mois. Dans 3.000 maisons, où le chauffage central est organisé au naphte, il fonctionne comme autrefois.
Où les difficultés commencent vraiment, c'est là où le blocus inplacable empêche un réapprovisionnement qui ne peut venir que de l'étranger.
Il faudrait repeindre tous les deux ans les toits des maisons; l'enduit nécessaire manque. Sur les 27.000 immeubles de la ville, 8.000 seulement possèdent le tout à l'égout; les tuyaux de vidange dans ceux-ci, les tuyaux d'eau dans tous, ont été fort abîmés par les gelées. Pas de tuyaux ! Pas de robinets ! Tout cela provenait du dehors.
Moscou s'alimente d'excellente eau de source, mais l'usine élévatrice, qui fournissait en 1914 huit millions de doubles décalitres, doit en fournir maintenant, pour une population moindre, près de douze en raison des pertes énormes de canalisations usées. Elle a été agrandie et peut donner jusqu'à quinze, mais l'usure s'accentue et le matériel de remplacement fait défaut.
Malgré ces conditions déplorables, l'hygiène gé nérale s'améliore. L,a mortalité qui, de 23 pour 1.000 avant la guerre, s'est élevée à 50 et 39 pendant les deux semestres de 1919, à 46 pendant le premier semestre 1920, où sévit une épidémie de typhus, est descendue à 27 pendant le second, à 26 dans les premiers mois de 1921. Elle tend à revenir aux moyennes anciennes, comme la natalité.
Kamenev m'a donné tons ces chiffres avec la minutieuse application d'un administrateur sérieux. Son bon sourire, lorsqu'il pouvait à juste titre marquer quelque amélioration, indiquer quelque progrès
LES INSTITUTIONS COMMUNALES l63
probable, animait sa large figure paisible qu'adoucissent encore sa barbe et sa moustache blonde. Kt ses yeux s'éclairaient derrière son lorgnon. • Nous avons reparlé de la France qu'il aime tant, de Paris, du XIVe et de ses chers bouquins. Puis, il m'a mené à une séance d'une Commission du Soviet, qui ressemblait comme une sœur à une séance d'une commission de nos mairies...
... Quelques jours plus tard, dans un ancien numéro du Bulletin de la -bresse russe, je lisais ces lignes' du "discours programme qu'il prononça le 13 mai après sa réélection :
« Si nous étions des fantaisistes et si nous disions "que le régime communiste, régime d'ésralité et de fraternité, est déjà réalisé en Russie soviêtiste, nous nous tromoerions. Nous ne possédons pas encore l'idéal auquel nous tendons. Le régime actuel est une étape indispensable. Nous avons été obligés de faire la Dolitirme que la vie nous dictait. Nous avons iugé toutes choses d'un seul point de vue : que faut-il faire -pour écraser la bourgeoisie? Ce ne sont •nas les communistes qui ont remoortê la victoire. C'est la classe ouvrière tout entière, marchant «=ous le drsneau du Parti communiste. Nous sommes forts narre que nous avons formulé la t>encée d'une m?sse héritante, inhabile à s'organiser, de millions de travailleurs. Nous lui avons donné sa forme, nous lui avons dit : voilà la route par laquelle nous arriverons au but... »
Langage ferme, langage cl^ir et loyal surtout, exemot de forfanterie inutile et de grandiloquence oiseuse.
Langage d'un administrateur honnête, qui connaît mieux que personne les difficultés de sa tâche, et qui besogne consciencieusement dans les conditions les plus difficiles, sans rien se dissimuler, sans rien cacher aux autres, de la petitesse des résultats obtenus et de l'éloignement du but à atteindre.
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La Petrocommun. — Puchkov.
J'aurais voulu, pendant que j'étais à Petrograd, réunir sur la capitale du nord des renseignements semblable à ceux que Kamenev m'avait fournis pour
Moscou.
Malheureusement, Petrograd ■ n'a ^ point de « maire » qui concentre toutes les données dont un en luêteur a besoin. Le président du Soviet, ici, c'est Zinoviev, que la fonction municipale n'absorbe pas uniquement comme elle absorbe son collègue, et que la direction de la III* Internationale accapare souvent. Zinoviev, d'ailleurs, n'était oas à ses bureaux de Smolni à la fin de juillet. Il achevait de liquider à Moscou la besogne du Congrès.
Il faut, à Petrograd, pour recueillir les données qu'on désire, courir de service en service. Et s'il n'est pas toujours facile de se retrouver dans les dédales des administrations françaises, c'est bien autre chose encore dans les administrations russes !
J'ai donc limité mes recherches à l'organisation du ravitaillement, dont les bureaux sont installés dans un des affreux immeubles que je ne sais quel sauvage a construit le long de la Neva devant l'Amirauté, en en masquant le bâtiment central.
Au bout d'une petite heure de promenade par des couloirs et des escaliers, nous sommes arrivés, mon excellent guide ordinaire et moi, devant la porte du camarade Puchkov, qu'on avait fini par nous indiquer comme capable de satisfaire nos curiosités.
Puchkov et Molvin dirigent, sous l'autorité de Badaev, depuis la Révolution d'octobre, la « Petrocommun », qu'administre un conseil de neuf membres, annuellement élu par les travailleurs de la capitale.
LES INSTITUTIONS COMMUNALES l65
Chacun des neuf a son service propre : approvisionnement, distribution, comptabilité, etc. Tous sont des ouvriers et ils aiment à le dire. La Révolution a commencé à Petrograd. C'est Petrograd qui conserve avec le plus de pureté l'esprit communiste, c'est elle qui a toujours, hélas ! supporté le maximum de sacrifices. Elle est la ville d'avant-garde et elle tient à sa réputation, payée de tant de souffrances.
La population a diminué d'un tiers dans la province, de moitié dans l'agglomération urbaine. De 1.700.000 habitants avant la guerre, Petrograd est tombée à 800.000 aujourd'hui, armée et marine non comprises. Mais l'enthousiasme n'a pas changé. On compte sur la reprise du commerce extérieur, sur les concessions pour ressusciter l'activité d'autrefois et Ton travaille avec confiance.
La Petrocommun, qui est le plus ancien des organismes russes de ravitaillement, dépend du Soviet de Petrograd, dont elle est elle-même une des parties principales. Le Soviet, qui la considère comme un centre important d'expérimentation, lui laisse une très grande indépendance.
On ne s'y embarrasse point de théorie. On y agit avec l'énergie audacieuse qui est la caractéristique du prolétariat de la ville rouge, suivant les nécessités du moment.
Le système des réquisitions a d'abord, comme partout, fourni aux besoins de la population. Il avait été inauguré par un ministre du tsar, Rittich, en 1916; Kerenski l'avait maintenu. Mais alors que le tsar et son successeur sont tombés au bout de quelques mois d'application de ce régime, le bolchevisme s'est maintenu parce qu'il possédait la sympathie des paysans.
Les réquisitions d'ailleurs ne pouvaient suffire dans une province qui, en raison de sa situation géographique, produft moins qu'elle ne consomme. Il a fallu établir des centres de ravitaillement sur toute l'étendue du territoire russe pour compléter les approvisionnements.
l66 CHEZ LÉNINE ET TROTSKI
Des compagnies de propagande, formées d'ouvriers pétersbourgeois, ont été créer des centres un peu partout sur le territoire soviétique. En diverses provinces de la Russie d'Europe, en Sibérie> au Turkestan même et dans l'Àzerbeidjan, la Petrocommun possède aujourd'hui 38 filiales. Dans 28 provinces, elle cultive 50 domaines à elle, suivant \s procédés modernes, domaines qui lui apportent rin secours appréciable en même temps qu'ils servent de modèles et d'écoles aux paysans d'alentour.
Ses trains de ravitaillement particuliers, au service desquels sont attachés trente wagons-ateliers qui assurent les réparations, lui amènent les produits qu'elle répartit.
Lorsque les opérations ont commencé, en février 19 18, la population était distribuée en quatre classes : ouvriers accomplissant un travail fatigant, ouvriers accomplissant un travail plus facile, intellectuels, bourgeois. La dernière classe ne recevait pas de pain, la première en recevait une livre, mais plus souvent trois quarts de livre. Une seule ligne de chemin de fer fonctionnait encore (1). Jamais une journée ne se passa pourtant sans qu'une distribution quelconque eut lieu.
Les catégories actuelles sont déterminées, comme alors, par l'intensité de l'effort physique que chacun doit accomplir. La première comprend ceux des
(1) Celle de Vologda. C'est celle que les agents français et anglais essayèrent de couper en commettant les plus abominables attentats. René Marchand, neveu de Calmette, correspondant du Figaro, jusqu'alors antibolchevik convaincu, raconte, dans sa Lettre à M. Raymond Poincaré, l'émotion qui le saisit et qui détermina sa conversion lorsqu'il entendit, au Consulat général des Etats-Unis, un agent anglais et un français exposer, l'un qu'il préparait la destruction du pont sur la Volkhov, l'autre qu'il avait essayé de faire sauter celui de Tchérépovetz. La suppression du premier ou du second de ces ouvrages, dit-il, aurait acculé Petrograd à une famine complète. (Voir le chapitre : « L'Europe condamne les affamés ».)