UN ANCIEN CURÉ DE 1,'ACADIE
MariagivS d'Autrefois
point de terre, en un mot point de chez-vous, avec un gousset le plus souvent bien vide de tout argent.
"Mais restez donc au pays, au milieu des vôtres, Ktablissez-vous sur de bonnes terres sur lesquelles mettez seulement la moitié des soins et des travaux que vous donnez dans les usines et les manufactures, et au bout de quelques années v^ous serez sinon riches, du moins v'ou» serez devenus indépendants, et vous aurez conservé pendant ce temps-là vos forces et votre santé, vous et les vôtres."
Je me rappelle qu'un certain dimanche entre autres, au cours d'un sermon très in.structif d'ailleurs sur l'Evangile du jour, la pensée de sa chère colonisation venant à se mêler à l'ordre de ses idées, il se laissa emporter par son thème favori et finit son homélie par une péroraison des plus chaleureuse sur l'agriculture et le bonheur de la vie champêtre, souhaitant finalement à ses bons paroissiens, avec un grand signe de croix, le bonheur d'aller prendre des terres sur le terrain de l'évêque, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, Ainsi ,soit-il.
Maintenant, pour revenir à notre sujet, nous dirons que les fréquentations ne duraient guère au-delà d'une année, et le plus souvent que l'espace de quelques mois, après quoi avait lieu la cérémonie préliminaire appelée la Grande Demande ou le Coicp de Chapeau, comme on l'appelle encore à la Nouvelle- Eco.sse, expression qui voudrait dire, il me semble, la révérence ou le salut que le jeune aspirant est supposé de faire aux parents avant de leur demander leur fille en mariage.
L,es amis et les voisins étaient naturellement invités à
1^ Chez les An'Ciens Acadiexs
la soirée et ne manquaient jamais de s'y rendre, tous accoutrés de leurs plus beaux habits de dimanche. Il n'y avait point de banquet ce soir-là, mais en revanche il y avait, à titre de collation, une grande profusion de bonbons, de sucre candi, de raisin, de biscuits et de petite bière, avec un peu de vin, quand les moyens le permettaient, et que l'on passait au (fours de la veillée.
• Le futur marié avec sa fiancée occupaient pendant la .«ioirée des sièges réservés et à part de ceux des autres membres de la fête.
Généralement nos jeunes amoureux ne faisaient pas grand bruit ce soir là et restaient bien .silencieux au milieu de la joie générale, mais il va sans dire que leurs jeunes cœurs et leurs regards expres.sifs parlaient bien haut pendant ce temps-là, et suppléaient amplement ,à leur manque de loquacité d'autre part.
Quant aux anciens, aux vétérans de l'état du mariage, ceux-là certes ne manquaient pas de donner libre cours aux bons mots, aux gais propos ou à des histoires attra- 3'antes des temps passés et présents, et cela tout en faisant la partie de cartes ou en .se reposant d'une victoire dûment et rudement gagnée à ce jeu toujours en faveur dan.s le pays.
Les ménagères durant ce temps-là, s'occupaient pour leur part, de dres.ser les tables qu'elles ornaient de fleurs, et d'y ranger toutes les douceurs qui devaient constituer la collation.
En vraies filles de la mère Eve, elles ne manquaient pas aux entr' actes, de discuter de long eu large, les futurs mariés avec toutes leurs qualités.
A un moment donné de la veillée, le futur marié se
Makiaoics d'Autrefois lî)
levait très solennellement d'auprès de sa fiancée à laqtielle il faisait une profonde révérence; et puis s' avançant timidemeut et quelquefois assez gauchement vers son futur l^eau-père et sa future belle-mère, il leur disait d'une voix tremblotante, qu'il aimerait bien leur dire un petit mot à l'écart.
Alors tous les trois se rendaient dans un autre appartement, quand la maison en possédait plus qu'un, et là, notre jeune Roméo faisait sa demande en due et bonne forme :
"Mon.sieur et Madame B . . . . , disait-il, vous comprenez pourquoi je suis ici ce .soir. \"ous savez que je viens voir votre fille depuis un certain temps, et il m'a toujours .semblé que vous n'étiez point oppo.sés à mes visites. J'aime votre fille bien sincèrement, et j'ose croire qu'elle m'aime pareillement, car elle veut bien con.sentir à m'épouser. Je demande donc aujourd'hui votre consentement à une union qui nous rendra bien heureux tous les deux."
Alors on s'as.seyait, s'il y avait des sièges de reste, et après discussion de voies et de moyens, s'il y avait lieu, on appelait alors la jeune fiancée qui allait se placer à coté de son futur mari, tous les deux attendant bien respectueu.sement, sinon anxieu.sement, que le père eût dit .son dernier mot.
"Allons, allons, disait alors ce dernier, c'est toujours l'histoire du paradis terrestre qui se répète, tant qu'il y aura des hommes et des femmes sur la terre, ils ne manqueront pas de s'aimer et de finir par .se marier. Il en a été ordonné ainsi, parait-il. Je vois que votre tour est arrivé, et puisque vous vous aimez comme vous le dites
20 Chez le.s Anciens Acadiens
et que vous avez maintenant l'âge voulu, eh ! bien, mariez-vous, et que le bon Dieu vous bénisse.
"Maintenant M. Jos., s'adressant à son futur gendre, en vous donnant notre fille nous vous faisons présent d'une bien bonne enfant, sage et obéissante, et que nous connaissons bien comme telle, puisque c'est nous qui l'avons élevée ; tâchez de bien la traiter, vous avez tout a y gagner, et n'oubliez pas que le bon mari fait la bonne épouse et la bonne épouse le bon mari."
Pendant ce petit discours de la part du chef de famille, la bonne mère essuyait de bien grosses larmes qui coulaient silencieusement sur son visage tout ému, car il est toujours pénible pour le cœur d'une mère de se séparer, d'abandonner à un autre une enfant qu'elle a mise au monde, qu'elle a nourrie de son lait, qu'elle a vu grandir, qu'elle a entourée tous les jours de mille petits soins, une enfant en un mot qui n'est après tout qu'une autre partie d'elle-même.
Au cours de la veillée, quelques bonnes voix du village se faisaient entendre de temps en temps, dans des chansons ou des romances alors en vogue dans le pays.
Il va sans dire que les orgues ou les pianos, très clair semés à cette époque-là, faisaient souvent défaut pour les accompagnements, mais nos Acadiens qui, en général, sont nés musiciens, tâchaient d'y suppléer en donnant plus d'ampleur et plus d'éclat si possible à leurs chants, exécutés d'ailleurs avec beaucoup de sentiment.
La gaité, la bonne humeur était générale au cours de toute la soirée, mais c'était surtout pendant le réveillon qu'elle arrivait à son apogée, alors que les bons mots et les jolis propos volaient de toutes parts et à profusion.
Mariages d'Autrefois 21
A onze heures on se recueillait un peu pour réciter le chapelet, et puis, chacun s'en retournait chez-soi content et joyeux, pour revenir à la noce, trois semaines plus tard, après la publication immanquable des trois bans faite à l'église.
Enfin, le voilà donc arrivé le grand jour, le jour par excellence du mariage, l'inoubliable journée des noces si ardemment désirée. — Pauvre mariée ! Eut-elle été princesse qu'on n'aurait point pris plus de peine pour l'orner et la parer :
On la revêtait d'un bel habit tout neuf et bien taillé, fabriqué de bonne et pure laine tondue sur les moutons de la ferme, et tissée en solide étoffe de couleurs variées, sur les métiers primitifs du pays.
D'abord c'était la cotte ou jupon, puis le mantelet, inconnu de nos jours, et le grand et joli foulard de belle soie qui recouvrait la poitrine et le cou.
Pour coiffure on .se ser\'ait généralement d'un grand mouchoir, tourné et arrangé en capeline, couvrant la tête et les épaules, et qui donnait à la mariée l'apparence d'une sœur en religion.
Dans ces temps-là, les chapeaux de Boston ou de Paris n'avaient point encore fait leur apparition dans nos parages, et ma foi, malgré l'absence de cette mode, nos jeunes filles d'alors étaient toutes aussi jolies que celles d'aujourd'hui et trouvaient à se marier tout aussi facilement que de nos jours ou la seule coiffure coûte quelquefois autant que le reste de l'habit.
Quant au garçon, son pantalon, sa veste ou gilet et sa redingote étaient également fabriqués de la solide étoffe du pays, étoffe généralement foulée dans les auges pri-
22 CnKz ijvs Anciens Acadiens
iiiitifs des moulins à fouler de cette époque-là.
Pour chaussure il emboîtait de forts et beaux gros souliers dit /tançais et pour coiffure il se servait du chapeau traditionel de soi ou chapeau fin de haute forme, que l'on se transmettait quelquefois de génération en génération, de père en fils, malgré les inconvénients qui devaient pro\'enir assez souvent d'une forme trop étroite ou trop grande pour l'individu qui devait s'en servir.
Pour aller à l'église ce matin-là, il était d'usage pour le marié de s'y rendre en compagnie de la fille suivante, et la mariée avec le garçon suivant.
On se servait pour l'occasion de c^^ qu'il y avait dans le village de plus neuf, de plus fin et de plus brillant en fait de voitures, et quand aux chevaux, les plus alertes du pa^'s, on les pavoisait de petites banderoUes aux couleurs éclatantes, et, ain.si endimanchées, les voitures contenant les deux couples se mettaient en proce.s.sion, suivies d'autres voitures avec les parents et quelques amis du village.
A l'église nos mariés commençaient toujours par se confes.ser et ne manquaient jamais de recevoir la Sainte Communion à leur me.sse de mariage, ce qui .se pratique encore aujourd'hui, Dieu merci, chez nos bons Acadiens qui n'ont jamais ce.ssé de professer le plus profond respect pour le sacrement du mariage, que Saint Paul appelait le Grand vSacrement.
Après la mes.se et au .sortir de l'église, les nouveaux mariés recevaient de chaleureuses et bien .sincères félicitations. Comme pour le Jour de l'An, on leur souhaitait le plus grand bonheur avec toutes sortes de pro.spérités et le Paradis à la fin de leurs jours. Mais point d'em-
Makiagks d'Ai'Trkihjis 28
brassemeiit de la jeune mariée et cela ni de la part de ses parents, ni de ses amis.
Je me suis toujours demandé si les Acadiens ne sont pas par trop puritains sous ce rapport-là, surtout lorsqu' il s'agit d'une jeune mariée, belle et jolie à croquer. . . .
Enfin, c'est une coutume chez nous de ne point s'embrasser à tout bout de chant, par /as et ne/as, comme disait notre vieux maître d'école quand il essayait de parler latin, ce qui n'empêche pas que, malgré des apparences froides et un peu réservées, on s'aime bien tout de même au pays d'Acadie.
A l'occasion des mariages, point de ces avalanches de riz et de vieilles pantoufles au départ des nouveaux mariés pour leur voyage de noces, comme c'est la coutume chez des gens soi-disant fashioiiablcs, — coutume aussi stupide que bizarre et dont personne n'a compris jusqu' ici ni le sens ni la vraie signification.
J'ai cru entendre dire cependant qu'une coutume de cette sorte, existe chez les indiens de l'Inde, dans la Chine, au Japon et autres pa^s de par là. Serait-ce de ces centres civilisés (?) que nous viendrait cette démonstration réputée si chic et de rigueur aux mariages des». personnes du grand monde ?
De retour à la niaLson, ou s'empressait de .servir la collation, car il va sans dire que le nouveau couple avait grandement besoin de renfort, après un jeûne plus ou moins prolongé et l'épreuve as.sez ardue par laquelle il venait de passer.
Le repas principal de la noce avait toujours lieu à l'heure du midi, qu'on appelle encore par ici l'heure du. dîner.
Oh ! les belles et bonnes tables ! Comme elles gémissaient sous le poids des nombreux mets appétissants dont on les garnissait, car nos Acadiennes, comme leurs sœurs françaises d'outre-mer, s'y entendent parfaitement à faire la cuisine, lorsqu'on leur fournit le nécessaire pour préparer de bons repas.
Mais pour ce jour-là point de soupe, quoique les Acadiens soient pourtant grands mangeurs de soupe, mais enfin ce n'était point la coutume, la soupe ne paraissait pas au menu, cela aurait été trop commun, disait-on.
Mais en revanche quelle abondance et quelle variété de bonnes viandes bien préparées : du bœuf en rôti ou à la steak, du veau ou du mouton en côtelettes, de \a. pj'roune, du poulet bien farci, du bon porc frais avec une sauce 2L\xyi pommes de pré à.^^ -çXViS délectables, des tourtières à la viande rebondissant sous la richesse du contenu, des patates bien mâchées, des navets, des concombres en salade, des petits pois, des fèves, etc., en un mot toute la catégorie des légumes connus de ces temps-là.
Pour le dessert il y avait tartines, tourteaux, tourtières, du bon pain blanc, les croque-signoles toujours de rigueur, et des fruits en saison.
Pour breuvage : du thé et du lait, le café n'était guère en usage dans le pays à cette époque-là.
Pour la cuisson de ces différents mets, on se servait alors de l'ancienne et spacieuse cheminée où se trouvait attachée une solide crémaillère avec pendants et crochets auxquels ou pendait les tourtières et les chaudrons.
On se servait aus«i d'un ustensile appelé poêle d, grand' queue pour faire cuire les crêpes et les baignets. Il fallait voir avec quelle dextérité nos bonnes cuisinières nous
Mariages d'Autrefois 25
viraient une crêpe, eu la lauçaut daus l'espace, où elle faisait une culbute, pour revenir bien tournée dans la poêle d'où elle était partie.
J'ai toujours considéré cette manœuvre de tourner ainsi les crêpes dans leur cuisson, comme un tour d'adresse assez remarquable ; d'ailleurs sans cette habilité, on comprend que la malheureuse crêpe serait tombée infailliblement dans le feu où elle aurait été perdue.
Allons maintenant, messieurs les jeunes curieux, je vois dans vos yeux que vous grillez de savoir s'il y avait de la danse dans ces noces d'autrefois.
Mais certainement qu'il y en avait, mais c'était une ■danse bien honnête, il me semble, et qui consistait la plupart du temps en des vieilles rondes françaises, importées de la Bretagne ou de la Normandie, dans lesquelles jeunes et vieux tâchaient de sautiller et de gambader en cadence et en accord avec le rh\ thme des airs joués par les violons ; des danses à deux, quatre, huit ou seize, selon la bonne vieille façon, et point de ces tourni-quetades à la moderne, où les individus entrelacés, semblent vouloir s'étouffer, aux sons de la musique sensuelle de la valse, du polka ou de la mazurka.
Pour ma part, je dois dire que je n'ai jamais rien vu de bien repréhensible dans ces danses telles qu'elles existaient autrefois, et sans vouloir encourager le désordre, j'ai toujours pensé qu'il n'était que juste et raisonnable de permettre ces petites danses de famille, au moins à l'occasion des noces, à peu près les seules occasions où nos pauvres Acadiens, toujours courbés sous le poids de rudes travaux, trouvent une journée de relais et les moj'^ens de se récréer un tant soit peu.
26 Chkz i.ks Anciens Acadiicns
D'ailleurs j'ai toujours à la mémoire le faineux refrain d'une chanson qui semble bien indiquer le sentiment de ces temps-là :
Le Curé de notre village Disait un jour à ses enfants, Qu'il aimait voir fillettes sages Dan?:er avecque les garçons.
Que j'aime à voir sur la condrette, Après les travaux du printemps, Danser au son de la musette Danser au son des violons, etc.
En parlant de noces et de danse, il serait injuste de ne pas faire mention des personages les plus importants et les plus en vue après les mariés, c'est-à-dire les joueurs de violon.
Aussi il fallait les voir à l'œuvre ces artistes d'autrefois, généralement postés sur une table ou ini siège élevé, cil ils raclaient à pleins coups d'archet leurs sonores instruments qui rendaient alors de jolis airs de menuet, de rondeau, de vieilles y/V/^r.s-, qui mettaient tout le monde en mouvement.
Toujours .solennels et graves dans leur maintien, le regard inspiré et l'oreille toute tendue aux sons de leurs in.struments, ils accompli.ssaient en même temps la double et merveilleuse fonction, non seulement de produire la musique, mais d'en battre le temps, par un mouvement très prononcé des deux pieds à la fois.
Pauvres et infortunés joueurs de violon ! On les avait rendus farouches et peu abordables, par le fait qu'on ne les voyait pas toujours d'un bon œil dans certains quartiers où l'on y menait et prêchait de formidables croisa-
Mariagks d'Autrefois 27
des contre la clause en général, et les joueurs de violons en particulier.
Aussi il n'était pas toujours facile de se procurer leurs services, car ils savaient qu'on les dénonçait parfois comme de véritables agents de l'enfer et qu'on regardait leurs violons comme des instruments du démon.
A un tel point, que moi qui vous parle, j'eu3 un jour tout un démêlé avec ma bonne vieille mère, et tout cela à propos d'un malheureux violon que j'avais eu l'imprudence d'acheter et de vouloir apporter à la maison.
Mais il faut vous dire que le néfaste instrument ne dépassa jamais le seuil de notre demeure, car ma bonne mère s' apercevant à temps de la nature de l'objet que j'apportais, fondit sur moi toute courroucée et à bras raccourcis, et je dus battre honteusement en retraite et ^me sauver chez le marchand de musique à qui je remis, non sans regret, je vous l'assure, l'instrument qui m'avait charmé et que j'aurais bien voulu conserver, n'eût été le puritanisme de ces temps-là.
Enfin les noces, comme toute chose ici-bas, finissaient par prendre fin, et la fête terminée, le nouveau couple se mettait en route pour leur demeure au chant d'une complainte alors en vogue et qui commençait par les mots :
"Le lendemain des noces Fallut fair' son paquet." etc.
Je vous fais grâce des deux douzaines de couplets contenus dans cette chanson.
La mariée emmenait dans une voiture séparée des effets pensonels bien paquetés dans des coffres du pays.
effets qui consistaient surtout en belles couvertes croisées ou à courtes-pointes, qu'elle avait faites elle-même pour son futur établissement. Un petit rai (rouet) à filer, des écardes, et un métier à tisser faisaient également partie de sa dot.
Chez les fermiers à l'aise, elle avait également droit à une vache à lait, un couple de petits gorets et quelques pièces de brebis, mais elle ne recevait jamais de donation en terrains à moins qu'il n'}- eût point de garçons dans la famille, les seuls à hériter de la ferme.
Une semaine après les noces, avait lieu une dernière cérémonie, mais non de rigueur, et qu'on appelait le raccroc.
C'était là pour ainsi dire le point final de toute la célébration. On .se i assemblait encore une fois pour jaser et s'amuser pendant toute une soirée, mais cela d'une manière tout-à-fait intime et .sans aucune formalité.
Et puis enfin, le lendemain, les nouveaux mariés cessaient d'être des héros et s'embarquaient sur l'océan conjugal pour y voguer comme les autres gens mariés.
Anciens Maitres-d'Ëcole
Vous me demandez si je me rappelle encore de nos maîtres-d'école d'autrefois.
Certes, je puis vous assurer qu'ils sont encore tout vivants dans ma mémoire, surtout ceux qui vinrent apporter le flambeau de l'éducation dans mon village et à qui j'eus affaire plus particulièrement.
D'abord il faut vous dire que ces pédagogues d'autrefois, passaient pour de grands savants, n'eussent-ils été capables d'enseigner que l'écriture et les grosses lettres.
Leur titre de maître-d'école, la coupe particulière de leur longue redingote et leur allure toujours grave et réservée, suffisaient pour nous les faire apercevoir comme des génis de la science et nous inspirer du plus profond respect pour leur haute dignité et leur apparent grand savoir.
Aussi étaient-ils de vrais oracles dans tout le paj-s, qui décidaient de la pluspart des graves questions qui pouvaient s'élever parfois dans les villages, qui défri-
30 Anciens Maitres-d'Écoi.e
chaient la correspondance d'un chacun, et rédigeaient les quelques papiers dont nos habitants pouvaient avoir besoin de se passer entre eux dans leurs contrats et leurs marchés, ou dans toute autre affaire qui requérait une forme quelque peu légale.
Mais sans aller plus loin, disons de suite à la gloire et à l'honneur de ces instituteurs d'un autre âge, qu'ils étaient de vrais martyrs* de l'enseignement, menant bon gré mal gré une vie des plus bohème, ayant à loger une semaine à la fois dans les différentes habitations des parents de leurs élèves, où le confort n'était pas toujours des plus confortants, et la plupart du temps recevant un salaire que nos petits vendeurs de journaux d'aujourd'hui considéreraient bien en dessous de leur dignité.
Mais cela ne les empêchait pas d'être aimés et trè.s choyés dans tout le pays, et d'être reçus à bras ouverts dans chacune des habitations où ils allaient prendre leur semaine de pension.
Qu'il faisait bon les soirs au coin de l'âtre, de les entendre lire à gorge déployée et sur un ton d'une déclamation inimitable, des passages tirés de l'hi.stoire du "Peuple de Dieu" ou de la vie de "Sainte Geneviève de Brabant et de l'intendant Golo", ou bien encore de nous raconter quelques-uns des incidents de la carrière si agitée du "Pauvre Juif Errant", dont une complainte de ces temps-là ne contenait pas moins de 45 couplets, avec un grand chceur à répétition.
La figure de l'un de ces anciens maîtres-d'école m'apparait toujours sous une auréole un peu étrange peutêtre, mais tout-à-fait pathétique et touchante, si je puis m' exprimer ainsi.
CiiKz LKs Anciens Acadiens - ?>i
Il se nommait Jean Louis Fabien du Romillard, était soldat et avait fait quelques campagnes avec le Petit Caporal, comme il aimait à désigner le Grand Napoléon.
Après la chute de l'Empereur, sou idole, notre vétéran, frappé au cœur dans ses plus chères affections, de désespoir ou pour autre cause connue que de lui, s'était exilé de sa belle France pour venir se réfugier en Acadie.
Oh ! certes, il fallait l'entendre à certains jours lorsque les souvenirs d'antan lui revenaient plus vivement à la mémoire, déclamer et pérorer sur les hauts faits d'armes de son Petit Caporal tant aimé.
Se promenant de long en large dans notre école, l'œil en feu et le visage tout transfiguré, sa voix gravissait assez .souvent tous les dégrés de la gamme patriotique et prenait parfois de telles proportions, que les voisins croyant que le feu ou la révolution était à l'école, accourraient tout éperdus pour connaître la cause du fracas.
En l'écoutant ainsi dans .ses déclamations patriotiques de haute envolée, nos petits cœurs de jeunes français se sentaient tout émus, tout embrases d'un brûlant patiiotisme, et nous voulions tous nous faire soldats pour voler au .secours de la France.
A la fin de ces vibrantes allocutions, nous ne manquions jamais d'applaudir vivement et quelque fois assez bruj'amment, et de crier à qui mieux mieux, un peu par politique peut-être: "Vive Napoléon", "^"ive la France" !! ce qui ne manquait bien rarement de nous valoir une demi -heure de récréation en plus de celle à laquelle nous avions droit.
Des malins, et il s'en trouve toujours parmi les
32 Anciens Maitres-d' École
écoliers, lorsqu'il leur arrivait de n'avoir point appris leurs leçons, tâchaient par quelques questions habilement dirigées, d'amener sur le tapis les exploits du Grand Napoléon, et une fois que le bonhomme avait mordu à l'appât, nous étions à peu près certains que l' avant-midi ou l'après-midi, selon l'occasion, se passerait en dissertations sur le Premier Consul, et que la récitation de nos leçons serait remise à plus tard.
Non, certes, je n'oublierai jamais ces scènes d'école du temps de notre vieil instituteur de France, de Monsieur Jean Louis Fabien du Romillard, illustre soldat et vétéran des guerres du Premier Empire.
D'ailleurs comment les oublier, lorsque je "porte encore les marques reçues au cours de nos combats simulés entre élèves pendant les récréations, où j'étais obligé parfois et à contre cœur de jouer au soldat prussien ou à quelque autre adversaire du Grand Empereur.
Car, c'était là son plaisir et son grand passe-temps à notre vieux soldat français, de nous ranger en deux camps de bataille, après nous avoir bien armés de longs bâtons eu guise de fusils, et de nous faire passer par toutes sortes d'exercices militaires.
Quant à lui, monté sur un bûcher de bois à côté de l'école, et coiffé d'un bicorne de papier à la Napoléon, il dirigeait les mouvements et commandait les attaques d'une voix de Stentor qui ne manquait pas de réveiller les échos d'alentour et de mettre en fureur tous les chiens du village.
Comment il se fait que nous ne nous assommions pas dans ces joutes militaires d' un nouveau genre, restera toujours pour moi l'un des profonds m3^stères de cette étape de ma première jeunesse.
Ancii:xs Maitkks-d'Kcole
Une autre figure pédagogique de ces temps-là, qui est également restée bien gravée dans ma mémoire, est celle d'un malheureux exilé de la verte Erin, qui, pendant trois ans, eut à tenir le timon des affaires dans notre école.
Pour le résumer en peu de mots, je dois dire que c'était un savant, bien trop savant peut-être pour la jeunesse et les besoins de ces temps-là.
Outre le français, qu'il connaissait passablement bien, il paraît qu'il était en plus une vraie enc vclopédie vivante de toutes les sciences et de tous les arts connus jusque là, et qu'il possédait l'arithmétique, la géométrie, l'algèbre, la navigation et la trigonométrie sur le fin bout de ses doigts.
D'une taille sv^elte et élancée, il portait une longue redingote de velours d'un vert foncé, couleur emblématique de son pays, d'un vert devenu plus accentué peut-être par le long usage de l'habit et les brouillards salins de notre pays.
Un collet blanc, d'une grandeur démesurée, lui montait jusqu'aux oreilles et était retenu en place par une solide cravate d'une soie plus ou moins douteu.se.
Il fai-sait certainement bien la classe, mais, disons-le, peut-être un peir trop savamment pour des intelligences de notre calibre, .sans compter qu'il était affligé d'une broguc irlandaise des plus accentuée qui rendait parfois ses explications très difficiles à sai.sir.
A part de cela, c'était un excellent professeur, un vrai cotker comme on dit, ayant vu le jour, du reste, dans la célèbre ville de Cork, et qui malgré son tempérament celtique très excitable, n'en n'était pas moins un ange de douceur .sous tous les rapports.
o4 Chez les Anciens Acadiens
Je rae rappelle de ne l'avoir vu qu'une fois bien en colère, et, certes, il faut avouer aussi qu'il y avait matière à exciter l'ire même d'un saint du paradis, et à plus forte raison celle d'un simple petit maître-d'école de campagne.
Deux de nos gamins de l'école, par espièglerie ou peutêtre par esprit de vengeance pour quelque punition infligée, s'avisèrent un certain jour, de garnir d'épingles sanguinaires, le coussin qui ornait le siège de son fauteuil rustique, sur lequel il avait l'habitude de s'asseoir assez pesamment surtout au retour d'un copieux dîner.
lycs résultats, comme on peut se l'imaginer, de ce complot diabolique qui ne réussit que trop bien, furent effrayants et des plus désastreux sous tous les rapports.
Aussi je crois voir encore aujourd'hui le saut-désespéré de notre vieux magister, au moment critique où il fut prendre son siège au retour de son dîner, et mes oreilles résonnent toujours de l'exclamation furibonde qui .s'échappa alors de sa poitrine en sursaut.
Je n'ai jamais su de quel langage il s'était servi dans cette mémorable occasion, pour exprimer son émotion et la vivacité de ses sentiments, mais il me semble que ce dût être dans un gaclic le plus pur et le plus énergique.
Il va ^ans dire que les coupables furent découverts, mis à point et dûment punis comme ils le méritaient. Aussi sans le solide tissu de l'étoffe du pays dont leurs pantalons étaient fabriqués, il n'3' a point de doute que nos jeunes coupables eussent porté pour longtemps le.s marques que la férule de notre maître en courroux, n'aurait point manqué de leur laisser sur les proéminences qu'on connaît.
AxciKxs Maitres-d'Écot,e 35
Dans ces temps-là, les punitions corporelles étaient assez en vogue dans nos écoles de campagne, et l'antique férule de gros cuir y jouait le rôle le plus important dans le maintien de la discipline.
Mais on comprend qu'il existait également beaucoup d'autres modes de punition trop long à énumérer et qui ne vous intéresseraient guère ; qu'il me suffise de ne vous faire mention que d'un seul et cela à cause de sa grande originalité ; un genre de punition d'ailleurs importé sans nul doute par notre professeur irlandais, qui devait en avoir la patente à lui seul.
Ainsi pour des infractions sérieuses de la discipline ou pour plusieurs manques successifs des leçons, le coupable se voyait obligé de sortir de l'école et d'aller se tenir debout et tout penaud sur le haut du bûcher traditionnel à coté de l'école, et là, coiffé d'une casquette de pierrot (fool's cap), il devait saluer par de profondes révérences, tout ce qui passait dans le chemin avoisinant l'école, fut-ce homme, femme, enfant, cheval, bœuf, mouton ou dindon.
Comme il passait beaucoup de piétons et de toutes sortes dans ce chemin tout grand ouvert au public et aux animaux sans raison, il s'en suivait que le coupable installé sur le bûcher du sacrifice, .se voyait obligé à certains jours, de faire toute une fsérie de grands saints, et cela au grand ennui du condamné et au très grand amusement des autres élèves de l'école, qui ne manquaient pas d'observer par la porte ouverte ou les fenêtres, les mouvements plus ou moins gracieux de notre malheureux pierrot, et de jouir en secret de sa déconfiture.
Quels que soient les effets qu'ait pu produire ce genre de punition dans le passé, je ne sais pas trop s'il devrait être recommendé aux instituteurs d'aujourd'hui, pour lemaintien d'une bonne discipline dans leurs écoles.
Entre Voisins
On avait coutume autrefois dans notre pays d'être très charitable les uns envers les autres et par conséquent de beaucoup s'entr'aider. Aussi lorsque quelqu'un subissait un malheur, il fallait voir comme tout le monde s'empressait de lui venir en aide au plus tôt.
Une bâtisse était-elle renversée par la tempête ou devenait-elle la proie des flammes, qu'aussitôt tout \<^ village se rendait pour secourir celui qui venait d'être éprouvé, et en peu de temps il arrivait qu'une nouvelle bâtisse, quelquefois plus confortable que la première, surgissait comme par magie des ruines de celle qi^ venait d'être détruite.
Mais aussi faut-il dire qu'il y avait moins d'égoïsme dans ces temps-là que de nos jours, et la charité fraternelle, la confiance et la bonne entente entre voisins existaient à ce point de ne faire pour ainsi dire qu'une seule famille de tout un village.
38 Chez lEvS Anciens Acadiens
Comme signes entre autres du bon voisinage d'alors, il faut vous dire par exemple que les serrures n'étaient presque point connues à cette époque, et telle était la bonne foi et l'honnêteté de nos gens, qu'on se prêtait entre voisins des sommes d'argent plus ou moins considérables, sans billets promissoires et sur simple promesse faite de vive voix.
C'était aussi la coutume chez nos habitants lorsqu'ils tuaient quelque pièce de bétail, qu'on /a isat'f boucherie, selon l'expression de l'époque, de mettre toujours de côté un ou deux bons morceaux pour les plus proches 'voisins, une civilité qui ne manquait jamais d'être rendue en temps et lieu, de sorte que par cet échange fait pour ainsi dire à tour de rôle, nos braves cultivateurs se trouvaient avoir assez souvent sur leur table un bon rôti de viande fraîche, sans avoir eu besoin d'aller aux boucheries qui n'existaient point dans ces premiers temps du pa\s.
Pour donner plus d'entrain à certains travaux de la ferme, quand les circonstances le permettaient et sans préjudice pour personne, on avait coutume à certaines époques de l'année, de se réunir par bandes pour donner tous ensemble une journée de travail, tantôt dans une ferme, tantôt dans une autre, jusqu'à ce qu'on eiit passé pour ainsi dire en revue, toutes les habitations d'un village.
Cela avait lieu surtout pour l'arrachage des patates ou bien pour le battement du grain qui se faisait alors avec l'antique fléau, tombé depuis en désuétude, ou encore avec les vieilles et incommodes batteuses d'autrefois.
Il en était de même lorsqu'il s'agissait de mettre en-
Entre Voisins oî)
semble et de monter le bois d'une nouvelle bâtisse. Tout le monde s'efforçait alors d'aller donner un coup de main à son voisin, et il arrivait assez souvent que la charpente était montée et toute entourée dans le cours d'une seule journée. Vers le soir avant de débaucher, on clouait une branche ou tète de sapin sur le faîte de la nouvelle bâtisse comme bouquet ou couronnement de l'ouvrage, qu'on saluait par de nombreux coups de fusil et des hourras pousssés avec vigueur, et puis, après quelques bonnes rasades, on s'en retournait chacun chez soi.
Ces rassemblements qu'on appelait alors à&s frolics, étaient bien, si je puis m'exprimer ainsi, des vraies fêtes de travail ou l'on s'amusait tout en rendant service à un voisin, qui pour sa part devait faire les frais d'un bon dîner pour ses invités.
Mais de toutes ces fêtes villageoises ou champêtres, il n'en est point dont le souvenir me soit re.sté plus vivement gravé dans la mémoire que celle qui avait lieu à l'occasion du broyage du lin à chaque année, alors que tout un village, hommes, femmes et enfants, consacraient toute une semaine dans une localité appropriée, à broyer le lin et le mettre en filasse.
C'était alors ce qu'on appelait la Semaine du hfoyage, et<on choisi-ssait, pour faire ce travail, l'époque de la mioctobre où la température encore assez agréable, commence cependant à se ressentir des approches de l'hiver, fournissant ainsi à un chacun l'occasion d'exercer une énergie un tant soit peu ramollie par les chaleurs de l'été.
On choisissait généralement pour le site du broyage, un creux de ravin ou le fond d'un vallon, un endroit
40 Chez le.s Anx^iexs Acadiens
protégé des vents par un bois ou une boulaie d'arbres, mais toujours à proximité d'un ruisseau, afin d'y pouvoir faire tremper le lin pour l'amollir avant de le passer dans la broie.
Ainsi par un beau matin, toute une petite ville de gerbes de lin, avec de nombreuses broies, des places de feu par ci par là et une population des plus bourdonnantes, surgissait comme par enchantement du fond de quelque ravin solitaire, présentant le spectacle d'une grande ruche d'abeilles en pleine activité.
Il y avait là de l'emploi pour tout le monde, et le travail était généralement partagé .selon l'âge et les capacités d'un chacun.
Aux gaiçons d'un certain âge incombait le .soin de ramasser les broussailles et les branches d'arbre, avec lesquelles on entretenait les différents feux où l'on faisait griller le lin, avant de le broker sous les dents de la broie. Un certain nombre, d'un âge plus avancé, transportaient les gerbes parfois assez lourdes, pour les mettre à portée et à la main des bra3-euses ; et celles-ci, des femmes fortes et viriles du village, s'emparant du lin par poignée, le réduisaient en filasse sous les tranchants d'une broie vigoureusement manœuvrée.
Puis, c'était le tour des jeunes filles, dont le devoir consistait à bien nettoyer et à bien peigner cette filas.se, qu'elle remettaient ensuite à de plus fortg bras pour être tordue et mise en écheveaux, avant d'aller s'enrouler sur les fu.seaux.
A certains matins le spectacle de tout ce petit village en travail était vraiment des plus intéres.sants et ou ne peut plus charmant à contempler, surtout vers le mo-
EXTKK \'()ISIXS 41
meut où lin beau soleil tout radieux dépassant le sommet de la colline, venait illuminer toute cette scène d'activité et réchauffer de ses doux rayons, la nature un peu refroidie de l'automne.
Si l'atmosphère s'y prêtait, c'est alors que l'on" pouvait entendre les éclats de voix et les joyeuses chansons <le nos bons villageois mêlées aux battements de toutes les broies, s'en aller se répercutant dans le vallon ou la forêt voisine, pour y réveiller tous les échos encore endormis du matin.
Quelle humeur toute aimable et quelle franche gaité chez, ces bons villageois, ces humbles de la terre, gaité si différente de la joie affectée et guindée des soi-disants heureux du grand monde !
Certes, il faisait bon d'entendre les jo>eux propos et les francs éclats de rire de ces braves pay.sans, et les bonnes vieilles romances qu'ils chantaient en ces occasions là, romances aussi vieilles que le monde mais toujours nouvelles pour les enfants du peuple, ne manquaient pas de faire vibrer agréablement toutes les cordes sensibles de l'âme d'un chacun.
Pour ma part, c'e.st dans ces réunions de village que j'appris à fredonner, pour la première fois, ces vieux refrains français que nos pères nous apportèrent de la France et qui avaient pour noms : "A vSt-Malo," "La Claire Fontaine", "Dans la prison de Nantes", "Mal- "brook s'en va-t-en guerre", "C'est la Belle Francoi.se" et tant d'autres qui, comme "Malbrook"', ne .sont point morts, mais vivent encore aujourd'hui.
Les cantiques et les complaintes y venaient aussi pour leur bonne part, car dans ces réunions il .se trouvait tou-
42 Chkz les Anciens Acadiens
jours des individus au tempérament plus sérieux et plus récueilli, qui n'av^aient du goût que pour les chants graves et posés, et dont le répertoire renfermait toujours quelques chants de la Messe ou des Vêpres.
A propos de vêpres, cela me rappelle que nous avions dans notre village, en ces temps-là, un brave forgeron qui, à la saison du broyage, s'occupait comme à sa forge, de bien entretenir et d'activer les feux oii l'on faisait griller le lin.
Ce bon forgeron qui ne savait ni lire ni écrire, n'en était pas moins pour cela un vrai prodige de mémoire, à ce point qu'il lui arrivait assez souvent tout en battant le fer, de chanter d'vm bout à l'autre tous les psaumes des vêpres ordinaires du dimanche, pour passer de là à r"Ave Maris Stella" et finir par le "Magnificat" suivi du grand "Benedicamus Domino" de première classe.
Je n'oserais pas affirmer que sa prononciation du latin fût toujours des plus orthodoxe, vu que parfois l'un des versets du "Confitebor" .sonnait dans sa bouche un peu sur le profane et que certains mots de 1'" Ave Maris Stella" avaient pris avec lui une tournure toute française pour ne pas dire vulgaire, et à un tel point que des malins lui avaient fortement conseillé d'aller s'en confesser.
Mais qu'il en .soit ce que l'on voudra, le fait n'en reste pas moins vrai que c'était un bien brave homme, parfaitement incon.scient de .sa mauvai.se prononciation du latin, et qui chantait .ses vêpres et .son magnificat, de bonne foi, de bon cœur et de toute la force de .ses poumons.
Les jours de la "Semaine du lin" étaient donc non seulement des jours de travail, mais au.ssi des jours de
Entre Voisins 43
fête, surtout pour les jeuues garçons, qui, aux moments libres, aux entr' actes du travail, ne manquaient pas d'aller explorer les bois voisins, pour y cueillir les faînes encore accrochées aux branches des hêtres ou gisant sur le sol, ou bien pour poursuivre sans relâche de pauvres petits écureuils jusqu'à leur cachettes bien garnies d'une belle faîne toute épluchée dont ils s'emparaient sans pitié et sans merci.
Cruelle et insatiable jeunesse, où ne la porteront-elles pas et sa légèreté et sa gourmandise ! !
Priver et voler ainsi ces gentils et inoffensifs petits écureuils du fruit de leur long et pénible travail, pour ne leur laisser ensuite que la disette et la misère pendant les longs mois du rude hiver ! . . . .
Pour ma part il m'est encore difficile aujourd'hui de rencontrer l'un de ces petits quadrupèdes, sans avoir à rougir des méfaits de ma jeunesse, et si nos petits écureuils pouvaient me comprendre, je serais toujours des plus disposés à leur faire amende honorable et à leur demander pardon des nombreuses injustices, dont je me rendis coupable autrefois, envers quelques uns de leurs ancêtres.
Parmi les multiples chants et refrains qui avaient alors cours à l'occasion du broyage du lin il me semble que je ferais erreur si je n'essayais pas de vous donner une idée de la "petite cantate" qu'on y chantait assez souvent et qui était intitulée :
"CHANSON DEl.A/>'ye.-^/]7i" rBroie)
Entendez-vous la Bmive Résonner au ravin ....
Allons, venez, dit-elle.
Venez braivcr le lin.
44 Ciinz LKS Anciens Acaditcxs
ClIORl'S
Flic Flac Flac, Flic Flac F'iac, Bro5'ons le liu pour la filasse Flic Flac Flac, Flic Flac Flac, Oui fera chemise et paillasse.
Si Adam et mère Eve N'eussent jamais péché, Ah ! ma foi, quel beau rêve :
N'avoir point à hraivo .
• > La faute originelle Pour comble de nos maux, Nous fait porter la toile vSi rude pour nos dos.
iSIaintenant sans relâche Il nous faut travailler Chaque jour et à la tache Pour pouvoir s'habiller.
Mais à la pénitence Joignons un gai refrain, Car le chant nous déla.sse Et chasse le chagrin, (i
Messieurs de la Pares.se vSi vous ne v'nez braiycr.
Au temps de la vieillesse Vous aurez à brailler.
\'oilà messieurs, mesdames, \'oilà notre chanson, Elle a pour nous des charmes, Ees vieux et les garçons.
Entrk Voisins 45
Certes, ou avait besoin en effet de braiycr et de faire beaucoup de toile dans ces temps-là, vu que l'on ne portait que cela comme linge de corps, les chemises ou corps de laine n'étant pas encore en usage dans le paj^s. Avec cette toile rude et grossière, on fabriquait des vêtements qui étaient loin d'être tendres pour les épidémies sensibles, et qui vous faisaient tout l'effet d'un vrai cilice, les premiers jours qu'on les portait.
Tout de même on s'y habituait, bon gré mal gré, et on supportait alors tout aussi patiemment les intempéries des saisons qu'on le fait aujourd'hui, avec les habits de laine, chauds et moelleux que l'on connaît.
"XT
Croyances et Superstitions
Il me semble que le diable avait autrefois beaucoup plus de pouvoir qu'aujourd'hui ou, du moins, qu'il se manifestait plus souvent et plus ouvertement que de nos jours.
Et, pourquoi pas? Si l'on considère que les églises étaient alors plus clair semées, les prêtres peu nombreux, l'eau bénite assez rare, et les sacrements peu souvent administrés ; il est facile de comprendre que le diable ayant im plus vaste terrain pour ainsi dire à sa disposition, ne manquait pas d'en profiter pour jouer toutes sortes de vilains tours à sa façon.
Ceci me rappelle l'aventure d'un certain sacristain oh bedeau que nous avions à l'église de notre parois.se, il y a bien des années passées.
Il s'appelait Gaspard, et il faut vous dire que c'était un bien brave homme .si jamais il en fut, honnête, actif et diligent, qui rempli.ssait les devoirs de son office d'une manière très consciencieu.se.
Croyances et Superstitions " 47
Mais comme il n'y a rien de parfait clans ce bas-monde, notre bedeau n'était point non plus sans ses imperfections ou plutôt ses défauts.
D'abord il était possédé d'une curiosité impardonnable, A'oulant tout connaître et tout savoir de ce qui se passait au presbytère et de là par toute la paroisse.
En second lieu, il lui arrivait assez souvent, surtout lorsque le travail n'allait point de son goût, de se servir d'un langage qui était loin de se ressentir de la piété.
Mais il va sans dire, qu'il prenait bien garde de ne pas donner cours à ses expressions virulentes et intempestives lorsqu'il savait que le curé était dans les alentours, ce qui n'empêchait pas tout de même ce dernier de trop l)ien connaître les faiblesses de son curieux et irascible sacristain, qu'il avait réprimandé sévèrement à plusieurs reprises, surtout la dernière fois où il lui avait dit bien carrément, que s'il ne mortifiait pas sa malheureuse curiosité et s'il continuait à se ser\-ir d'expressions grossières et profanes, le diable ne manquerait pas de lui jouer quelque vilain tour, au moment où il s'>- attendrait le moins.
Or donc, il faut vous dire qu'à cette époque-là, il arrivait de temps en temps que le mauvais esprit s'emparait
de certains individus, qu'on disait alors être possédés du démon.
Un certain jour notre curé qui était un vrai saint, fut prié de vouloir bien chasser le démon d'un pauvre malheureux qu'on lui avait amené au presbytère.
On se trouvait alors en plein été et à cause de la chaleur, les fenêtres de la maison curiale étaient toutes grandes ouvertes lorsque notre saint homme commença les exorcismes.
48 Chez i,ks Anciens Acadiens
Après lin certain nombre de prières et d'abjurations, voilà le curé qui ordonne à Satan de sortir du malheureux possédé, qui se débattait et s'agitait on ne peut plus, sous les eiïets de l'eau bénite et des prières liturgiques.
"Jeté commande de sortir du corps de cet homme", s'écriait le saint prêtre.
Et le démon de répondre: "Je veux bien en sortir, mais où voulez- vous que j'aille?"
"Va où tu voudras, mais encore une fois, je te commande de quitter cet homme."
"Eh bien," dit alors le mauvais esprit, "je consens d'en partir si vous voulez me permettre de rentrer dans votre bedeau qui est là derrière la porte écoutant tout ce qui se dit ici."
lyC bon curé chercha assez longtemps son sacristain ^ qu'il finit par le trouver à l'église, où il s'était réfugié et où il l'aperçut tout blotti dans l'un des immenses bénitiers, tels qu'ils existaient dans ces temps-là, plus mort que vivant et s' aspergeant de toutes ses forces, pour se protéger des griffes àwgn'ppct infernal.
Il y avait par chez-nous dans ces temps-là, un certain individu nommé Télesphore Brindamour, qui était venu de France, on ne sut jamais ni comment ni pourquoi. , Pour tout dire, ce n'était rien de bien rare, car il ne lui arrivait pas souvent d'aller à l'église où il ne communiait jamais, et il était le .seul de tout le village qui se permit de critiquer malicieusement les sermons de notre bon curé.
CrOYAXCKS et vSUPERSTlTlONS 4i»
Dans tout le pays, c'était la croyance d'alors, qu'il tenait commerce avec le mauvais esprit, et pour preuve, c'est que lorsqu'il lui en prenait envie, il allait faire des promenades pendaait la nuit sur l'Isle St-Jean, au Cap- Breton ou à la Nouvelle-Ecosse, parcourant ainsi de longues distances dans un rien de temps.
Vous connaissez sans doute Dominique à Pierrot de Moncton, qui doit avoir aujourd'hui ses quatre-vingtdix ans accomplis et qui, malgré cela possède encore toute sa mémoire ; eh bien ! c'est lui qui peut vous dire comment ce Brindamour vint le trouver un certain soir et lui dit comme ça :
"Dominique, veux-tu venir te promener ce soir sur l'Ile St-Jean, pour aller voir les filles"?
"Je veux bien," lui répondit Dominique.
"Alors, lui dit Brindamour, assieds-toi sur ce billot. ferme les 3-eux, et surtout prends bien garde de ne pas parler. ' '
"J//sa/, Talio, Kémoi , lYsuI, Safana, Caraha, — tels furent à peu près les mots que j'entendis prononcer, nous racontait plus tard Dominique à Pierrot. Je me sentis alors enlever doucement, dit-il, et une brise fraîche qui fouettait mon visage et passait à travers mes cheveux, me fit comprendre que nous traversions les airs, et, peu de temps après j'entendis Brindamour qui. m'annonçait que nous étions arrivés.
"J'ouvris alors les yeux et en examinant les alentours, je compris que nous nous trouvions à Rustico où nous passâmes une partie de la veillée.
"A 2 Jieures après minuit, nous nous rembarquions sur notre billot avec le même cérémonial, pour arriver
50 Chez les A.vciexs Acadiens
un peu plus tard dans notre village, que nous trouvâmes encore tout endormi."
Il parait que ce Télesphore Brindamour possédait également le secret de se rendre invisible et c'est encore Dominique à Pierrot qui m'a raconté comment il lui avait payé un beau 20 piastres en or, pour obtenir ce secret, mais dont il ne voulut jamais se servir dans la suite, par craitite d'être cnpigconnc par le mauvais esprit.
Ce secret je le tiens moi-même de Dominique qui me le révéla après la mort de Brindamour. Je puis bien maintenant vous le confier, car je suis certain que vous ne vous en .servirez jamais.
Il fallait d'abord se procurer un chat tout noir, sans un poil ou une tache d'autre couleur.
On prenait alors un grand chaudron rempli d'eau que l'on faisait bien bouillir, et ensuite on y enfermait dedans le matou tout vi\ant. qu'on devait lai.s.ser .se consumer, jusqu'à ce qu'il n'en re.stât plus que les os bien décharnés.
On retirait alor.s tous ces os qu'on allait déposer dans Tin ruisseau d'eau courante, et puis, un grand prodige .avait lieu, en ce que l'un de ces os, se .séparant des autres, commençait à remonter le courant de lui-même et tout .seul. Il fallait s'en emparer au.ssitôt, et avec cet os en sa possession, on n'avait qu'à en exprimer le désir, pour se rendre aus.sitôt invisible à tout le reste des vivant.s.
Ce Brindamour pouvait également ensorceler ou dcsor- ■celer n'importe qui ou n'importe quoi, car il possédait le mauvais œil, comme on disait alors dans le pays. D'ail-
Croyances kt vSim'Erstitioxs 51
leurs je sais qu'il pouvait guérir de plusieurs maladies et avait le don tout particulier de faire passer les verrues, par un procédé assez, étrange et qui dénotait, à ne pas en douter, le travail tout pur de la magie.
Ain.si pour les délivrer de leurs verrues, il vendait à ceux qui en étaient affligés, un petit sac en cotonnade, dans lequel ils devaient mettre autant de petits cailloux qu'ils avaient de verrues, et puis, tout en marchant le long d'une route bien fréquentée, ils devaient lancer le petit sac de cailloux pardessus leur tête et en arrière, sans se détourner pour le voir tomber.
Malheur au voyageur qui avait la curiosité de ramasser plus tard cette bourse d'un nouveau genre ; il était sûr alors d'attraper les verrues dont son voi.sin \'enait de se débarasser.
Je pourrais vous en narrer bien d'autres sur le compte de ce sorcier d'autrefois, et qui ne feraient que prouver d'avantage, comme quoi il devait être de connivence avec le mauvais esprit. ISIais disons pour finir et pour l'édification d'un chacun, que ce même Brindamour après avoir exercé la sorcellerie pendant plusieurs années, fut enfin obligé comme tant d'autres,- de reconnaître qu'il }• a un Etre bien plus pui.ssant que tous les sorciers en.semble, et auquel il faut .se soumettre tôt ou tard, ce qu'il fit un bon jour devant notre curé, en renonçant pour toujours à la pratique des maléfices.
lyC curé après la mort de ce malheureux, fit brûler, dit-on, plusieurs livres de magie qu'il lui avait enlevés, entre autres un Gros et un Petit Albert, le "Livre des Songes de Napoléon", les "Contes des mille et une
Nuits," et d'autres bouquins dont je ne me rappelle plus les noms.
On sait peut-être que le Petit Albert ne contient que de la magie blanche ou des tours d'adresse seulement, tandis que le Gros Albert traite au contraire de la magie noire, des sorts, des sortilèges et autres pratiques diaboliques.
A part de ce Brindamour, on connaissait aussi d'autres gens qui avaient comme lui le mauvais oil et possédaient le pouvoir d'ensorceler ou de jeter des .sorts, comme on disait, sur les honmies ou sur les animaux.
Ce pouvoir paraissait exister surtout chez les Indiens du paj-s, et lorsque ces derniers venaient quêter dans les villages, ce qui n'arrivait que trop souvent, on prenait bien garde de leur refuser ou de leur dire quelque cho.se de désagréable, même lorsqu'on savait que ces quêteurs n'étaient autres que des fainéants, qui n'avaient aucun droit à la charité du public.
Je me souviens qu'une sauvagcsse qui était venue demander l'aumône chez mes parents, ne .se trouvant point satisfaite pour une raison ou pour une autre, commença par proférer des injures à ma bonne mère qui la mit tout simplement à la porte, mais non pas avant que la quêteuse n'eut fait de ces mauvais souhaits, qui finissaient généralement par la formule bien connue de la sorcellerie de ces temps-là : " 'Ht e?i auras regref !
Par ceci, on savait qu'un sort venait d'être jeté sur quelqu'un ou sur quelque clio.se. Aussi nous ne fûmes guère surpris le lendemain, de con.stater que l'une de nos bonnes vaches laitières donnait du sang par l'un de .ses travons.
Croyances kt Stperstitions 53
La même chose arrivait encore, c'est-à-dire pour les va,ches de donner du sang dans leur lait, lorsque les enfants par pure malice, détruisaient les nids d'hirondelles bâtis sous la couverture des granges, avant que les couvées s'en fussent envolées.
Il arrivait parfois que les sorciers ou les sorcières jetaient des sorts sur les poulaillers. Dans ce cas, ou n'était pas longtemps avant de s'apercevoir du maléfice, car les coqs se mettaient bientôt à chanter aux heures indues de la nuit, ce qui était toujours un signe certain qu'il y aurait de la mortalité avant la fin de l'année, dans la famille propriétaire du poulailler ensorcelé.
Pour se préserver des suites funestes de ce sortilège, il fallait s'emparer au plus tôt des chanteclers enpigeoyinés et leur tordre le cou sans miséricorde et sans pitié.
Il en était de même parfois de certains chiens des villages, qui, aux belles nuits de la pleine lune, se mettaient à faire entendre des aboiements longs et plaintifs.
On comprenait tout de suite, en les entendant ainsi hurler, que les sorciers étaient passés par là et venaient d'exercer leur vilain métier, et comme aux grands maux les grands remèdes, il fallait encore dans ces circonstances là, en agir comme pour les coqs chanteurs de nuit, c'est-à-dire se débarrasser .sans tarder des malheureux chiens hurlants, que les sorciers venaient ainsi d'enpigeonner.
Faut-il maintenant vous entretenir de \2i chasse galerie, dont vous avez sans doute entendu parler bien des fois, mais à l'exi-stence de laquelle on ne croit plus guère au-
54 Chez i,ks Anciens Acadiens
jourd'hui, et qu'on traite tout simplement d'histoire de vieille femme.
Avant d'aller plus loin, laissez-moi vous dire qu'il n'est pas possible, qu'un pareil phénomène n'ait été qu'une affaire de fantasmagorie ou simplement l'effet de l'imagination.
Nous avons encore parmi nous et du domaine des vivants, certaines personnes âgées et dignes de foi, qui vous diront sur leur parole d'honneur, comme quoi il n'y a encore que quelques années les gens entendaient passer dans les airs des caravanes ou des troupes de voyageurs invisibles, dont les chants et les gais propos arrivaient parfois assez distinctement jusqu'à ceux qui se trouvaient en position de les entendre.
Le phénomène avait toujours lieu un peu après le coucher du soleil.
On commençait d'abord par entendre dans le lointain, un bruit sourd et indistinct, comme celui qui serait produit par le vol d'une bande nombreuse de gros oiseaux en traversant l'espace.
Ce bruit augmentant en s' approchant, finissait par produire l'effet de voitures roulant sur un pavé, et, mêlé à ce roulement, on entendait généralement des sons de clochettes ou de grelots, quelquefois des aboiements de chiens, et dominant le tout, des cris de joie et des joyeux refrains chantés par des voix d'hommes et de femmes encore dans la chair ou devenus fantômes, et faisant partie de la troupe des voyageurs invisibles.
Mon oncle Firmin m'a affirmé bien des fois de son vivant, avoir entendu parfaitement la chasse-galerie qui passait dans les airs, un certain soir où en revenant de la
Croyances et Superstitions 55
pêche, il s'était arrêté au Cap Folly pour y passer la nuit, en attendant la marée qui devait le ramener chez lui.
Non-seulement il entendit le bruit du passage de la mystérieuse bande, mais il eût même le temps de saisir les mots d'un bout du refrain, que chantaient nos voyageurs aériens.
Ces mots il ne les oublia jamais, et il avait coutume de les chanter quelquefois sur un air qu'il pensait devoir approcher celui qu'il avait entendu ce soir-là.
(Voix d'hommes) Caribi Cariba
(Voix de femmes) Caribi Caribo, ■ ».
(Voix d'hommes) Houpe li Hcupc là
(Voix de femmes) Caribi Caribo.
(Tous ensemble) Ah ! Ah ! Ah ! ^ Tra, là, là, {
Oh ! Oh ! Oh ! \ bis Dri, do, do,
Il n'y a point de doute, qu'avec tous les sorciers deces temps-là et le diable aidant, la chasse-galerie devait exister un peu partout, et les méchants d'alors en profitaient pour faire des voyages d'agrément à bon marché.
Cependant une autre croyance à propos de cette chasse-galerie, et la plus accréditée dans certaines localités, voulait que les individus qui voyageaient ainsi dans les airs, fussent des habitants des autres planètes, se promenant d'une étoile à l'autre, mais .sans pouvoir s'arrêter sur la terre, à cause du péché d'Adam et d'Eve, nos premiers parents.
Qu'il en soit ce que l'on voudra, il n'5- a pas à nier le f ait que cette croyance en la chasse-galerie était assez
5() Chez i.es Anciens Acadiens
commune et très vivace. et cela à une époque qui n'est pas encore très éloignée.
Que vous dire maintenant des /oiips-ga)oiis, des lutins «t autres sorciers de cette espèce qui infestaient le pays autrefois.
On n'a jamais pu savoir au juste s'ils étaient des êtres humains ou des démons, mais ce qu'il y a de certain c'est qu'ils existaient, comme le prouvent les nombreux tours qu'ils se permettaient de jouer aux habitants, en s'emparant par exemple de leurs chevaux pendant la nuit, et dont ils se .servaient pour faire des courses furibondes.
Aussi à certains matins, on pouvait facilement constater leur travail nocturne, par le fait qu'on trouvait les chevaux tout ruisselants dé .sueur et de boue, avec la crinière tres.sée et nouée en plusieurs endroits, démontrant par là que les lutins ne .se .servent jamais de .selle ou de bride, mais qu'ils tressent et nouent les crinières des chevaux, auxquelles ils s'accrochent, afin de .se tenir en place pendant qu'ils galopent sur les chemins.
Un de nos voisins, dont les chevaux avaient été ainsi maltraités à plusieurs reprises, s' apercevant un matin qu'il s'était levé un peu plus de bonne heure que de coutume, que l'un de ses chevaux manquait à l'étable, n'eut rien de plus pres.sé que de s'armer d'un bon fusil et de guetter le voleur.
Il n'eût pas à veiller bien longtemps, car au petit jour il vit revenir son cheval monté par un être qui lui parut assez étrange, une espèce d'homme recouvert comme qui dirait d'une peau très poilue.
Croyances ht vSupekstitioxs 57
Il vise, et crac !.. .il envoie tout le contenu de son fusil sur l'être mj'stérieux, qui .se contenta de sauter à bas de sa monture, pour s'enfuir à travers les champs, en faisait entendre d'horribles ricannements.
Notre voisin ne savait pas naturellement, que pour -tuer un lutin il faut de toute nécessité faire bénir les balles de son fusil, et en plus d'avoir à porter sur soi un trèfle à quatre feuilles, sans quoi messieurs les lutins se moquent toujours des balles qu'on peut leur envoyer.
Une autre croyance ou légende des temps pa.ssés, mais "beaucoup plus raisonnable, plus religieuse et surtout plus chrétienne, était celle qui affirmait que les animaux domestiques se parlent et conversent dans leurs étables le .soir de Noël à minuit, et cela en l'honneur de la naissance de l'Enfant- Dieu dans l'étable de Bethléem.
La tradition ajoutait en plus, que ceux qui seraient assez présomptueux pour aller ce soir-là écouter les animaux ja.ser ainsi entre eux, auraient à mourir dans le courant de cette année-là même.
Et comme preuve on rapportait l'histoire d'un certain maître d'école, assez instruit, paraît-il, connaissant même le latin, qui, un certain soir de Noël et en défi de la menace traditionnelle, se rendit à son étable à minuit, pour savoir ce qu'il y avait de vrai dans cette vieille légende datant de plusieurs siècles.
Sa curiosité, dit-on, fut amplement satisfaite, car il parait qu'il revint de son excursion nocturne plus mort que vivant, affirmant à tous ceux qui voulaient l'entendre, que les animaux conversaient certainement entre eux le soir de Noël à minuit, puisqu'il les avait entendus
58 Chp:z lp:s Anciens Acadiens
de ses propres oreilles, dans un dialogue en latin qui avait eu lieu à peu près comme ceci :
Un coq perché quelque part sur le haut de î'étable avait ouvert la conversation enchantant à gorge déployée, voix de soprano, les mots :
Chnstus natus. est , Chrisfus natus est ! !
En français : Le Christ est né, le Christ est né.
Ensuite, un bœuf à voix de barytoi, s'était mis à mugir la question :
Cbi f Ubi f
En français : 0\x ? Où ?
Et la réponse était venue par la voir basso p)ofuudo de l'âne, qui s'était mis à braire majestueusement:
Bethléem ! Bethléem !
A Bethléem ! A Bethléem !
Henriette
Il y a quelques années, la plus grande insulte qu'on eût pu faire à un Acadien, aurait été de lui dire qu'il avait du sang indien dans les veines.'
Quoiqu'il en soit de ce préjugé, je puis dire et cela sans crainte de contradiction bien sérieuse, qu'après une longue étude de l'histoire et des chroniques des premiers temps de la colonie, et d'après une tradition constante et bien conservée, ainsi que les connaissances personnelles du pays et des Acadiens, parmi lesquels j'ai été élevé, je puis affirmer, dis-je, que parmi les Acadiens des Provinces Maritimes, il s'en trouvent très peu, aujourd'hui, s'il y en a du tout, qui aient dans leurs veines un sang autre que celui que leurs ancêtres leur apportèrent de la vieille France.
Sans doute, et c'est un fait admis de tout le monde, dans les commencements de la colonie, plusieurs des immigrés d'Europe, se trouvant sans femme et eu
()0 Chez i.es Anciens Acadiens
bonne voie de rester vieux garçons, finirent par s'allier à des femmes aborigènes du pays.
Maintenant ce fait historique étant admis, si l'on suit d'étape en étape l'histoire des établissements français en Acadie jusqu'à nos jours, et cela paralellement avec l'histoire des aborigènes micmacs, pour la même période de temps, on trouvera que les rejetons provenant de ces premières alliances, demeurèrent pour la plupart avec les tribus indiennes auxquelles leurs mères appartenaient.
Quant aux nouveaux colons et les autres aventuriers ou coureurs des bois, auxquels nos pauvres femmes indiennes, dans la simplicité de leur nature primitive, avaient cru pouvoir confier leur vertu, comme à des demi-dieux ou des êtres supérieurs, un oien petit nombre d'entre eux eurent assez de vertu pour rester fidèles aux promesses qu'ils avaient faites à ces simples filles de la forêt, et après un lap.se de temps plus ou moins long, ils abandonnèrent .sans cérémonie leurs brunes compagnes pour aller errer .sous d'autres cieux ou bien pour retourner dans leur patrie.
Quant à ceux qui restèrent fidèlesà leurs engagements, on peut dire que ce furent les circonstances qui les obligèrent de garder leurs femmes micmacques.
Dans tous les cas par une fausse honte peut-être, il est certain qu'après leurs alliances, ils abandonnèrent la compagnie des blancs, pour se confondre à tout jamais dans la tribu de leur adoption.
Aussi il ne .sera point difficile aujourd'hui, à l'observateur des t\pes de la race humaine, de reconnaître, dans les descendants de la tribu micmacque, si décimée de nos jours, des individus de sang mêlé, des métis dont les
Henriiîttk <Jl
noms français, anglais, irlandais ou écossais proclament assez souvent l'origine de leurs ancêtres du côté paternel au moins, car il n'est point de la connaissance de personne que des femmes blanches se soient jamais alliées aux naturels du pays, dans ces temps-là et depuis.
Que dire maintenant de la manie d'autrefois qui voulait qu'un blanc eût à rougir de quelques gouttes de sang indien mêlé à celui de ses \-eines.
Disons-le carrément et sans ambages, ce même sang indien dans bien des cas valait tout autant, sinon plus, que celui qui coulait sous des peaux un peu plus blanches que celles de nos braves Micmacs, une nation qui, certes, avant l'arrivée des blancs dans le pays, possédait de belles et hautes qualités ; c'est un fait admis par tous les historiens.
Ces fiers enfants des bois, errants depuis la nuit des ttmps dans les vastes solitudes du Nouveau-Monde, et laissés à eux-mêmes et sans moyens de civilisation ou d'éducation, .selon nos idées, avaient tout de même bien conservé les lois naturelles et les nobles instincts que le Créateur a implantés dans le cœur de l'homme, dans le principe.
Avant l'arrivée des blancs, on le sait, c'était une race pure et morale, .sobre et exempte, en général, des excès qui ont toujours existé chez les blancs, leurs supérieurs dans le vice.
On les a traités de cruels et de barbares, parce qu'ils se faisaient la guerre entre eux, et qu'ils infligeaint parfois d'horribles supplices à leurs prisonniers.
Et que nous dit donc l'histoire de toutes les races blanches sous ce rapport ? Et cela, ma foi, à partir du
fameux et célèbre peuple hébreu, le peuple préféré et choisi de Dieu même.
Je crois qu'en établissant des comparaisons, on se con- \'aincra facilement que les guerres et les cruautés attribuées à nos Micmacs, n'étaient après tout, que de bien petites ombres dans le grand tableau des horreurs et des méfaits, dont les races blanches se sont rendu coupables de tout temps et en tout lieu.
On les disait fainéants, paresseux, négligents, et, que sais- je encore.
Pourtant l'histoire et les faits sont encore là, pour prouver qu'ils étaient au contraire industrieux et très adroits dans leurs humbles métiers.
Ardents chasseurs, pêcheurs des plus experts, supportant les intempéries des saisons sans Jamais se plaindre, ils apportaient partout dans leurs travaux, ou leurs voyages à long cours, une force de résistance poussée parfois j'usqu'à l'héroïsme, et un héroisme assez rare chez certaines races plus civilisées.
Et, de plus, comment ne pas admirer toute la noblesse et la force de caractère dont ils faisaient preuve dans leur rigide observance des traités ou des marchés, dans la parole donnée, qui devenait chez-eux une chose sacrée et des plus inviolable.
Un jour ils dirent aux missionnaires qui étaient venus les évangliser : "Nous serons chrétiens, Nous avons parlé".
Kt cette parole, donnée il y a au delà de trois siècles, vit et subsiste encore aujourd'hui chez leurs descendants, tout aussi vivace que le jour de leur conversion, et cela malgré les tentations, les menaces, les persécutions et les
Henkikttk 6B
difficultés de tout genre, qu'on n'a cessé de leur susciter pour leur faire perdre la foi.
On chercherait bien en vain, encore aujourd'hui, pour trouver parmi eux un seul traitre, un apostat ou un infidèle à la promesse faite à Jésus-Christ et à ses missionnaires, par le grand Chef Membertou et ses sujets, dans les commencements de la colonie française, au pays d'Acadie.
Il y a quelques années, dans un voyage que je faisais au Nouveau-Brunswick, il m' arriva, par une belle matinée de printemps, de passer auprès d'un cimetière de campagne, situé dans un endroit des plus pittoresque, sur le versant d'un joli monticule qu'on appelle encore aujourd'hui le Bcaioiioii, et au pied duquel la belle et majestueuse rivière du Peticodiac roule ses ondes profondes, pour aller les déverser un peu plus loin, dans la baie de Fund}^ appelée autrefois la Baie française.
"Vraiment, on aurait dit que la nature avait façonné tout exprès ce site enchanteur et solitaire, que les hommes avaient ainsi choisi pour y placer la demeure de leurs chers trépassés.
Reqidescant in pacc ! En effet comme ils doivent
dormir bien en paix leur dernier sommeil sur ce plateau isolé et qu'entoure de toutes parts une nature encore primitive et sauvage. Comme ils sont bien protégés et à l'abri des grands bruits qui s'élèvent des centres de l'activité humaine. Ils n'ont pour les distraire dans leur repos éternel, que les échos de la forêt avoisinante, le doux chant des oi.seaux, et, venant du lointain, le solennel murmure des vagues qui viennent déferler là-bas sur
G4 Chkz les Anciens Acadiens
le rivage, pour s'y écouler et mourir.
Poussé par la curiosité et un peu par l'amour de l'étude des choses du passé et des vieilles- reliques, je m'arrêtai pour aller explorer ce champ funéraire que je trouvai dans un état de grande propreté, avec un gazon des mieux entretenus.
Il ne contenait cependant rien de bien remarquable en fait de monuments. Par-ci par-là quelques tombes bienhumbles, de pierre ou d'un marbre passablement jauni ■et bruni par les brumes assez fréquentes dans cette localité ; et un peu partout de nombreuses croix de bois, sur lesquelles on avait essayé de graver des noms et desdates, plus ou moins effacés par l'âge et l'action des saisons, et c'était là à peu près toute la richesse apparente du domaine de ces défunts.
Cependant, bien au centre se trouvait une croix également en bois, mais de larges proportions, qui attira tout particulièrement mon attention, non seulement par son travail original et un tant soit peu artistique, mais aussi par un large écriteau attaché à la base, et sur lequel j'aperçus plusieurs rangées de signes hiéroglyphiques, qui naturellement ne manquèrent pas de m' intéresser et de m'intriguer, jusqu'à ce que j'en eusse l'explication qui me fut donnée un peu plus tard.
Ces signes n'étaient autres que des caractères micmacs, traduisant à leur manière, les premiers versets du. psaume si beau et si touchant, "le De PiofiDidis.
Je me trouvais donc là, en plein dans un cimitière indien, et je foulais sans le savoir, la poussière de quelques uns de ces bra\-es, qui firent partie autrefois de la célèbre et vaillante tri1)U des Micmacs.