‹ Chez les anciens AcadiensChapitre 4 sur 9 · HENRIETTE · texte numérisé non relu

HENRIETTE

Hkxrikttp: 65

Continuant de m" avancer, je m'aperçus bientôt que je n'étais pas le seul être vivant eu visite ce matin-là au champ des trépassés, car au pied d'une tombe que protégeait un large saule pleureur, j'aperçus un beau vieillard, à l'aspect vénérable, qui était à genoux, récitant pieusement son chapelet.

Sur son visage je crus voir se refléter non seulement les sentiments d'une ardente piété, mais aussi ceux d'une douleur profonde, de date récente ou bien que le temps n'avait pas encore apaisée.

Je lai.ssai ce bon vieillard achever sa prière, et lorsqu' il se fut rel^'é, je ne pus m'empêcher d'admirer la taille aussi droite que majestueuse de ce patriarche, encore assez robuste, malgré ses quatre vingt dix ans accomplis, car c'était bien là son âge comme il me l'apprit un peu plus tard.

Par son habit galoné de rouge et abondamment perlé, je compris de suite que j'avais là devant moi un chef indien, peut-être l'un des descendants directs de ces grands, chefs d'autrefois, qui dirigèrent les destinées de la fameu.se nation des Micmacs, et dont la renommée et les hauts faits de bravoure retentirent souvent dans toute l'étendue du pays.

Après l'avoir salué bien poliment, je demmdai à l'auguste vieillard si celle qui dormait là sous la tombe devant nous, était une parente, car je venais de lire sur la pierre les mots gravés : Henriette âgée de iS ans. — "Ah ! monsieur, me dit-il, elle était plus qu'une parente, c'était mon seul enfant, une fille unique qui me fut enlevée dans des circonstances bien tragiques, et moissonnée à la fleur de l'âge, comme vous l'indique ce monument.

(56 Chkz t,ks Anciens Acadiens

Vous voyez là-bas devant vous, la grande Peticodiac qui roule ses longues vagues écumeuses, eh ! bien, c'est dans cette terrible rivière, bien traître parfois, que mon Henriette y perdit la vie, il y a quelques années, en essayant de sauver un jeune français dont l'embarcation venait de chavirer au cours d'une affreuse tempête et qui allait se uover, lorsque ma brave et héroïque enfant entendant du rivage les cris désespérés du pauvre jeune homme qui se tenait cramponné à la quille de son bateau, et n'écoutant que son courage, s'élança dans l'un de nos frêles canots d'écorce, pour voler à son secours.

Elle aurait réussi à le sauver si le malheureux naufragé eût pu garder un peu de sang froid.

Voyant venir le canot conduit par mon Henriette, il n'entendit ou n'écouta point l'averti-ssement qu'elle lui cria, d'attendre pour lui donner le temps d'amener le canot tout près du bateau renversé.

L'infortuné jeune français s'élança à la nage, et fit chavirer à son tour le léger canot, en voulant s'y embarquer.

Tous deux furent ain.si précipités dans les flots orageux où ils se noyèrent.

Le lendemain du jour fatal, le canot toujours sens dessus dessous, venait attérir au pied de cette côte, et en le retournant nous y trouvâmes le corps inanimé de ma pauvre fille, retenu par une étreinte de noyé aux barreaux du canot.

Quant au corps du jeune français, il fut trouvé flottant quelques jours après, à rembouchure delà rivière. Il repo.se maintenant dans le grand cimetière de M

Qu'il y repose en paix.

Hknkikttic 67

\'ons pouvez juger de ma douleur !.. .mou uuique enfant, la perle de mes yeux, la consolation de ma vieillesse, l'enfant de mes prédilections, belle comme un ange et aussi aimante que sage, m'était ainsi enlevée, ravie, et dans des circonstances aussi lugubres !

J'avais pourtant espéré que le Ciel qui ne m'avait point accordé de descendants, pour continuer dans ma famille la lignée de nos chefs, m'aurait au moins laissé la consolation de me voir revivre un jour dans les enfants de ma fille bien-aimée.

Le Grand Ksprit en avait décidé autrement : qui pourrait lui résister ... Il sait mieux que nous ; que Sa volonté .soit faite . . .

Je viens prier ici a.s.sez .souvent aux pied de cette tombe, pour me trouver, il me semble, plus en communion avec celle qut je pleure, non pas parce que je croie qu'elle ait besoin de mes prières, car c'était une sainte qui est allée au Ciel en mourant, mais pour lui demander d'intercéder pour son vieux père, qui désire aller la rejoindre, le plustôt possible, au séjour des bienheureux.''

Le vieillard s'arrêta et après avoir essu\é une larme sur son visage amaigri et m'avoir souhaité le bonjour de nouveau, je le vis disparaître lentement dans la descente de la côté, se rendant à son wigwam bâti plus bas sur les bords de la Petitcodiac.

J'appris plus tard au village voisin, de plus amples détails sur la carrière et l'acte héroïque de cette brave jeune fille indienne.

Henriette Marcure était la fille unique d'un chef mie-

68 Chez les Ancien.s Acadiëns

mac nommé Bernard Marcure, homme d'une intelligence plus qu'ordinaire et renommé dans le paj's pour sa bravoure, sa sagesse et sa vie exemplaire de chrétien.

La famille Marcure était de la lignée directe des grands chefs de la tribu des Micmacs, et en sus il était connu que le sang des célèbres barons de Latour était venu par une alliance antérieure, ennoblir, si possible, cette famille déjà distinguée.

Henriette avait hérité pour ainsi dire de tout ce qu'il y avait de noble et de fier chez ses ancêtres d'origine différente.

C'était une gracieuse et belle jeune fille, dans toute l'acception du mot, au teint un peu pâle et légèrement cuivré,, avec les grands 3-eux doux de là gazelle, et une chevelure que la Pompadour n'aurait pas dédaignée.

A l'âge de dix ans, Henriette fut envoyée à l'école française d'un village voisin.

Là elle sut se distinguer par une conduite modèle et toute réservée, et par une grande ambition d'apprendre les .secrets contenus dans les livres de la race blanche.

Une application soutenue jointe aune aptitude naturelle, lui firent faire de rapides progrès dans ses études, et la placèrent bientôt à la tête de ses classes, ce qui ne manqua pas de lui créer des jaloux et des jalouses parmi les élèves de l'école, à un tel point qu'un jour, un jeune français qui s'était vu devancé par notre jeune indienne, dans un moment de revanche grossière et impardonnable, s'oublia jusqu'à lui lancer en plein visage, au moment de la récréation, tout un grand verre d'eau, en la traitant en même temps de ba.sse sauvage.s,se.

La pauvre Henriette, si douce et si inoffensive, en

Henriette 69

demeura plus qu'atterrée et en pleura à chaudes larmes.

Toutefois notre polisson d'écolier avait oublié, dans sa mauvaise farce, qu'il existe toujours et dans tous les pays de vrais chevaliers, défenseurs du sexe faible.

Un jeune écolier du nom de René Belliveau, un fier gaillard muni de solides jarrets et de forts poignets, v^jyant l'alïront fait à notre jeune indienne sans défense, en bondit sur le coup et se précipita furieux sur le lâche agresseur de la jeune Henriette, et lui administra une telle raclée que ce dernier en fut malade pour plusieurs jours.

Il est inhérent à la nature indienne surtout, d'être reconnaissant pour un service rendu.

Aussi vous pouvez comprendre si le cœur de notre jeune Henriette alla tout entier à .son noble et brave défenseur.

Avec les années, ce sentiment de reconnaissance se développa en quelque chose de plus fort et de plus ardent, chez cette nature à la fois sauvage et gauloise.

Par un beau jour, la fille du grand chef Marcure, s'aperçût qu'elle aimait de toutes les forces de son âme, le jeune René Belliveau, le héros de son enfance.

Aussi, le jour de la terrible tempête sur la Petitcodiac, alors que René Belliveau avant de disparaître dans les flots, avait jeté un suprême cri d'appel, Henriette Marcure avait entendu et reconnu la voix de son chevalier, et l'amour plus fort que la prudence l'avait portée à tenter l'impossible pour le sauver.

Mais en fille d'une race noble et altière, elle avait sii .aimer en silence, sans jamais trahir son secret.

Les offres de mariage ue lui manquèrent pas durant ce temps-là de la part de bons partis dans la tribu, mais j'usqu'au jour du terrible accident qui lui coûta la vie, elle ne cessa de refuser toutes les offres qui lui furent faites, malgré l'insistance de ses parents, qui auraient beaucoup désiré, naturellement, de la voir s'établir avant leur vieillesse.

Le jeune René fut-il inconscient ou insensible à cet amour si profond et si sincère qu'il avait su réveiller, sans le vouloir peut-être, dans le cœur de notre belle et intéressante indienne ?

L'histoire ue le dit point.

Mais il n'y a point de doute, qu'avec les préjugés de ces temps-là, il n'aurait jamais obtenu le consentement de ses parents à une alliance, qui lui aurait impitoyablement fermé la porte de la demeure paternelle, et l'aurait ostracisé à tout jamais de la société de ses voisins.

Et pourtant l'amour d'Henriette Marcure ne fut-il pas quelque chose de grand, de noble, de sublime ?

Il est dit qu'un ami ne saurait donner plus que sa vie, pour l'amour de ceux qu'il aime

C'est une fleur, une rose sauvage, Qui vit le jour à l'ombre du }<rand pin ; I^oiu du soleil et sous l'épais feuiHaj^e, Kile a vécu l'espace d'un matin.

A Propos de Marchands

Il n'y a pas si longtemps, et la plupart s'en sotiviennent encore, le commerce dans le pays se trouvait tout entier entre les mains des Anglais.

Il y a trente ans passés nous n'avions comme marchands parmi les Acadiens de notre canton, que deux individus qui possédaient bien à la vérité ce que l'on pourrait appeler la "bosse du commerce," mais qui faisaient piteuse figure dans le monde de la finance, par le fait que les capitaux leur manquaient complètement pour pouvoir se lancer dans les affaires de haute envolée.

L'un d'eux, du nom de P'tit Pierriche, était colporteur de profession et ne manquait pas de faire sa tournée périodique à la belle saison, emportant péniblement sur son dos sa boutique et toute sa marchandise, composée de chapelets, médailles et autres objets de piété.

Quant à l'autre génie de commerce, celui-là professait une branche d'affaires beaucoup plus modeste et peut-être moins lucrative, mais qui n'en dénotait pas

moins nue grande ambition et un esprit d'entreprise des plus remarquables.

Batiste, tel était le nom du célèbre fabricant de petite bière d'épinette qui, tous les étés, aux temps des chaleurs, ne manquait pas de rouler gros commerce, surtout les dimanches au sortir de la grand'messe, où on le voyait invariablement posté avec son baril aux environs de l'église, et toujours anxieux de nous rafraîchir, et quelquefois par accident de nous arroser de sa production épinetteusc.

Je dis arroser, car il arrivait parfois que sa liqueur à l'arôme de sapin, devenant ingouvernable sous l'effet d'une fermentation trop active, finissait par envoyer le bouchon du baril voler au loin dans les airs, tout comme les aéroplanes de nos jours, et alors le liquide en ébulition, s'échappant avec de sourds gémissements du tonneau en travail, ne manquait pas de donner une certaine aspersion, mais non d'eau-bénite cette fois, aux infortunés paroissiens qui n'avaient pu s'éloigner assez tôt, aux premiers appels du sauve-qui-peut.

En parlant de marchands, il serait peut-être injuste de ne pas mentionner ici également, un certain nombre de petits boutiquiers de cette époque, dispersés par-ci par-là dans quelques-unes de nos campagnes, et qui certes dans de meilleures circonstances et sous les auspices d'un sort plus favorable, n'auraient pas manqué d'étonner le monde des affaires par l'étendue et la hardiesse de leurs entreprises commerciales.

Mais, vu la pénurie de ces temps-là et le manque d'activité dans le domaine des affaires, il arrivait que leur stock de marchandise, du reste jamais bien considérable,

A Propos de Marchands 73

se trouvait la plupart du temps, étalé tout entier dans l'une des fenêtres de leur maison, moins peut-être une barrique de mêlasse qu'on sécrétait dans quelque coin obscur de la cave et hors de portée de la gourmandise •des enfants.

Et dire maintenant que ces petits débits si humbles pourtant et si maigres en soi, auraient été assez souvent la cause de jalousies et de critiques acharnées, de la part des voisins et de soi-disants amis et compatriotes !. .Tant il est vrai que le grand mal, le mal inné pour ainsi dire chez nos pauvres Acadiens, a toujours été la noire envie et l'horrible vice de la jalousie.

Aussi imaginez- vous donc la stupéfaction et l'effroi d'un certain Pierre à David, qui faillit eu perdre connaissance par un beau matin ori il passait devant la demeure de Michel Pinou, l'un de ses v^oîsins, lorsqu'il s'aperçut que ce dernier venait d'étaler dans la grande fenêtre de sa maison, tout un assortiment de belles pipes fraîches, avec accompagnement de tabac et d'allumettes, ainsi qu'une rangée de grosses pommes rouges et succulentes, parmi lesquelles se miroitaient les indispensables bouteilles de bière d'épinette, annonçant ainsi d'une manière officielle, qu'il venait de partir boutique et que c'était son intention dorénavant de suppléer aux besoins du village.

"Ah ! ça, se dit en lui-même notre Pierre à David, estce que ce Michel Pinou se croirait par hazard le gros coq du village, et s'imagine-t-il parce qu'il part une boutique de cinq sous, qu'on va être obligé, à l'avenir, d'aller acheter chez lui ce dont on a besoin ?

"Certes, ce n'est pas moi qui irai ur approvisionner

74 Chez les Anciens Acadiexs

chez ce malotru, pour lui permettre de vivre en paresseux et donner occasion à sa femme de porter des robes de soie. Je travaille, moi, pour gagner ma vie, qu'il en fasse autant, il n'est pas plus Monsieur que les autres.

"Tout demême, faut-il en avoir de l'audace et du toupet pour partir ainsi commence en plein village et sans en avoir jamais parlé à qui que ce soit !

"J'ai bonne envie de lui apprendre une leçon, et si Mousieur Charly Palmer, du Bend, avec qui je trafique et qui m'a toujours bien traité, me donnant souvent un petit présent pardessus le marché, si ce Monsieur voulait bien, m' avancer les marchandises voulues, c'est moi qui en. partirais une boutique, et l'on verrait avant longtemps lequel des deux aurait le dessus, de Michel Pinou ou de moi . ' '

Quelques jours après ce virulent monologue, notre Pierre à David avait en effet mis son projet à exécution et ouvrait un magasin en opposition à celui de son voisin,, et cela dans un petit village où les rats, n'appartenant point à l'église, auraient eu peine à trouver à dîner.

Mais grâce à Dieu, cet esprit mesquin, d'une basse jalousie, tend à disparaître tous les jours parmi les nôtres, et à la place de cette rivalité outrée et sans bon sens, il règne aujourd'hui une compétition plus conciliante et quasi fraternelle.

Maintenant, tout en constatant que les marchands acadiens de quelque importance, ont été assez rares à venir jusqu'à ces derniers temps, il est un fait qu'il ne faut pas oublier et tout à l'honneur de nos gens, c'est qu'en général les Acadiens pour la plupart, ont toujours préféré l'agriculture et la vie champêtre à celle que mènent les

A Propos dk Marchands 75

reclus des maisons de commerce, et cela, malgré la légende ou le préjugé qui veut que ceux qui exploitent leurs champs, soient des êtres ignorants, niais, obtus et ridicules.

Certes, nos fermiers acadiens sont tout aussi spirituels et alertes que bien d'autres. De plus, il est difficile de ne pas reconnaître qu'ils sont honnêtes, très hospitaliers, polis et amis du progrès ; enfin, libres et indépendants de caractère. Avec cela il va sans dire qu'ils n'ont rien à envier aux individus des autres professions.

Du reste, nos marchands, nos commerçants, nos hommes d'alïaires commencent aujourd'hui à compter pour quelque chose dans le pays. Aussi, quelle vaste différence sous ce rapport, entre notre époque et celle du dernier demi-siècle.

Pour ne vous parler que d'une localité, je dois vous dire qu'il y avait bien vingt-cinq ans que je ne fusse pa.ssé par Moncton, lorsque l'autre jour en descendant du "Canadien Pacifique", qui me ramenait de Montréal, je commençai par enfiler la rue principale de cette ville que j'avais connue autrefois si petite et si insignifiante, mais devenue aujourd'hui l'une des plus progressive de tout le pays.

Mais, bernique ! me disais-je, est-ce que j'aurais trop bû par hazard, ou bien est-ce que la vue me ferait tellement défaut, à ce point de ne pouvoir plus distinguer les noms sur les enseignes des magasins ? . . .

Prends tes lunettes mon vieux, et vise droit. . .

Mais enfin, je ne me trompe point et plus je regarde plus je vois bien que ce sont là des noms acadiens et

français que j'aperçois sur le haut des magasins et dans les vitrines : Des Babin, Boudreau, Bourgeois, Belliveau, Bourque, Comeau, Cormier, Gautreau, Gauvin, Gaudet, lyeBlanc, Léger, Landry, Melançon, Richard, Surette, etc., etc.

Houpe là ! me dis-je, si je n'ai point la berlue, le pa5'S est revenu aux Français ou est en bonne voie d'3- revenir.

Et dire qu'il y a trente ans passés, on aurait eu peine à trouver un seul nom français -dans cette ville de Moncton !

En effet il fut un temps qui n'est pas très éloigné, où nos petits français auraient eu peurde leur ombre lorsqu'il s'agissait de commerce, tant ils manquaient d'ambition et d'esprit d'entreprise, souffrant pour la plupart d'une timidité de lapin, qu'ils tâchaient toujours d'excuser par le sot argument qu'il n'3' a que les les Anglais qui peuvent réussir dans le commerce.

Allons donc ! est-ce que nous manquerions d'intelligence, est-ce que nous serions plus imbéciles que ceux qui nous entourent ?. . .

Les succès des nôtres depuis un cpiart de siècle, dans le commerce et les diverses industries, prouvent bien le contraire ; et que pour réussir dans ces carrières nous n'avons qu'à le vouloir.

On n'a point de capital : voilà l'éternelle objection, toujours mise de l'avant. . . Mais on s'en fait du capital, on commence doucement s'il le faut, on économise, et surtout on ne fait point de dépenses au-dessus de ses mo>-ens ; et puis, avec du courage, du travail et de la per- .séverance surtout, ou ne peut manquer d'arriver au but comme tant d'autrer qui n'avaient pour réussir que les moyens qui sont à la disposition de tout le monde.

A Proi'o.s de Marchands 77

Allons donc ! encore une fois, du courage et en avant ! Loin de nous et à bas les sornettes et les pusilanimités des vieux peureux et des vieux radoteux ! . . . .

Mais regardez donc autour de vous, et voyez tous ces gros Messieurs qui se promènent aujourd'hui dans de somptueux carosses et des élégants automobiles, déplo- 3'ant un luxe plus qu'ordinaire. Faut-il vous dire que ces mêmes individus ou leurs pères tout au plus, débarquèrent il n'y a pas si longtemps au port d'Halifax n'ayant alors à leur avoir qu'une sacoche de grosse toile, dans laquelle ils apportaient toute leur fortune des vieux pays : quelques vieilles chemises et des anciens chaussons, un petit coquemar plus on moins délabré, une pipe et du tabac, et parfois un paquet d'allumettes.

Tout de même il faut admettre que nos Acadiens ont été un tant soit peu lents et tardifs à se lancer dans les grandes affaires du commerce et des industries ; mais après lout comment vouloir qu'il en fût autrement si l'on considère qu'ils ne font pour ainsi dire que revenir de l'exil, encore tout effarouchés et tout meurtris des traitements barbares et inhumains qu'ils reçurent au cours de leur terrible déportation.

Spoliés de tout ce qu'ils possédaient dans le monde, ils reviennent cependant au pays qui leur appartenait et d'où on les avait injustement chassés, ils y reviennent mais pauvres et dénués de toutes ressources, devant tout recommencer, et n'a\'ant pas même l'assurance de pouvoir désormais y vivre en paix et en sécurité, mêlés comme ils se trouvent aux descendants mêmes de ceux qui furent leurs bourreaux d'autrefois.

Peut-on les blâmer d'avoir hésité et d'avoir retardé à se lancer dans le courant des affaires et des grandes industries ? . . . .

Les Revenants

Autrefois les revenants abondaient dans le pays ; du moins tout le monde prétendait en avoir vu. Il y eu avait des blancs, des rouges, des noirs et de toutes les couleurs. Des revenants qu'on avait vus dans des maisons habitées ou désertes, le long du grand chemin, dans la plaine, sur la colline, sur la lisière des bois, dans les airs du temps ; des revenants par-ci par- là, et un peu partout.

Brrrr. . . .J'en tremble encore au souvenir de toutes ces histoires macabres qui avaient cours dans ces temps-là et que l'on se racontait surtout les soirs au coin de l'âtre. • Les plus âgés» môme en étaient affectés, et quant aux enfants on les avait rendus tellement nerveux, qu'ils n'osaient plus mettre le ne/, à la porte de la maison, après le coucher du soleil.

Ces revenants .se montraient le plus souvent revêtus d'un grand manteau ou drap blanc, qui leur enveloppait toute la figure, à l'exception de deux grands \-eux flam-

Lhs Revkxants 70

boxants qui jetaient la terreur dans l'âme de tous ceux qu'ils regardaient.

C'était parfois, disait-on, des âmes du Purgatoire qui revenaient ainsi sur la terre pour demander des prières, afin d'être délivrées plus tôt de leurs souffrances, ou bien qui étaient obligées de venir expier leurs péchés dans les lieux mêmes où elles les avaient commis.

D'autre part, la légende voulait qu'il y eût des damnés, surtout ceux qui s'étaient perdus par les plaisirs de la danse, qui fussent obligés de s'assembler par temps dans certains lieux solitaires pour y danser des rondes macabres, aux .sons d'un violon qui n'était autre qu'un squelette, sur lequel le démon raclait un ossement en gui.se d'archet.

Pour réduire les enfants à l'obéissance, on leur disait qtie s'ils ne faisaient pas leur dévoir la grande dame blanche qu'on voj^ait sur la colline viendrait les chercher quelque bon jour. Ou bien que ce serait des Anglais qui, arrivant à la sourdine, leur couperaient les oreilles pour en faire de la boitte à poisson. Ou encore, que les sauvages qu'on vo>ait pas.ser de temps à autre, les emporteraient dans leurs paniers pour les jeter dans la rivière.

Il va sans dire qu'avec ces menaces et toutes ces histoires de fantômes et de revenants, on avait fini par rendre la jeunesse d'alors on ne peut plus timide et des plus peureuses.

Ajoutez à cela que noiis avions dans ces temps- là des conteurs de contes de profession, qui ne manquaient pas de renchérir sur toutes les histoires qui avaient cours dans le pays.

su Chez I.E.S Anciens Acadiens

Espèce de troubadours ambulants, ils passaient les villages à certaines époques de l'année, surtout après l'achèvement des travaux d'automne, et ils étaient bien reçus partout chez nos habitants, qui leur donnaient le gîte et pension pour le plaisir de les entendre raconter leurs récits merveilleux.

A part la pension ils ne manquaient pas de faire une bonne provision de menue monnaie qu'on leur donnait toujours en forme de quête après la veillée.

L'arrivée de l'un de ces conteurs de contes dans lui village était tout un événement. La jeunesse en foule allait à sa rencontre pour le conduire jusqu'à sa maison de pension.

"Batiste, où allez-vous loger ce soir ?

"Chez Pierre à p'tit Jean, mes enfants !

"Avez-vous des contes nouveaux, cette année ?. . .

"Oui, oui, mes enfants, des nouveaux et des beaux."

"Comment les appelez- vous?"

"Eh bien, c'est le conte de la "Lampe merveilleuse", celui du "Grand Géant", Les Bottes de sept lieux" et bien d'autres."

"Allez-vous commencer à les conter ce soir ?"

"Oui, oui mes enfants, ce soir. Venez tous et n'oubliez pas de m 'apporter des sous."

Une certaine année ce Batiste, le plus célèbre des conteurs de ces temps-là, était venu établir son domicile à la demeure paternelle.

Le premier soir de son arrivée,, la maison se trouvait littéralement bondée des gens du village qui étaient venus écouter notre célèbre conteur.

Ans.--i je dois dire que Batiste .se .surpassa pour ainsi

Lks Revenants 81

dire en cette occasion, faisant passer ses auditeurs par toutes les péripéties des drames les plus émouvants pour les faire 'rire ensuite à gorge déplo^'ée par le récit d'aventures drôles et piquantes.

Enfin la soirée se termina par une histoire de revenants à faire dresser les cheveux sur la tête, histoire qui ne manqua pas de jeter l'effroi dans l'âme de plus d'un auditeur et de faire pâlir plus d'un visage.

Dans l'auditoire se trouvaient deux frères du nom de Boudreau, Pierre et Dominique, deux sceptiques si jamais il en fut et qui étaient bien loin d'ajouter foi à toutes ces histoires de revenants et aux racontages du bonhomme Baptiste. Déplus c'étaient deux fiers gaillards, de vrais hercules qui n'avaient pas froid aux 5-eux comme on disait dans le pays.

A un moment de la veillée, l'un d'eux, Pierre, disparut m3"stérieusement de l'assemblée sans que personne vint à s'apercevoir de son absence.

S'emparant d'un grand drap blanc dont il s'affubla, il alla se poster auprès d'une barrière par où les gens de la soirée devaient passer en s'en retournant cliez eux.

Le premier ensuite à quitter la maison fut Dominique qui lui aussi n'avait pas remarqué l'absence de .son frère.

Arrivé tout près de la barrière, voilà qu'il aperçoit un grand fantôme blanc qui se lève en plein dans son chemin et qui d'une voix des plus gutturale se met à proférer de sinistres hou ! hou ! hou ! ! !

"Diantre, se dit Dominique, serait-ce bien vrai après tout qu'il y aurait des revenants ?. . . .

"Hou! hou ! hou ! ! ! répétait le fantôme. . . .

82 Chkz i<k's Anciens Acadiens

"Tiens, se dit encore Dominique, si c'est là vraiment un revenant, il doit être anglais, car il dit bien who ! WHO ! ! et j'ai bonne envie de lui faire son affaire à ce mécréant de revenant anglais.

"Tu veux savoir qui je suis, continua Dominique, eh ! bien, apprends, M. le fantôme, que je suis Dominique Boudreau, un honnête chrétien. De plus, fantôme ou vivant, je te conseille de me parler français si tu veux que je te comprenne."

Et Hou I Hou ! ! Hou ! ! ! encore de la part du fantôme,

"Attends, je vais t'en donner des who, who, dit Dominique, et en deux bonds il était sur le faux fantôme qu'il terrassait et qu'il assommait de coups de pieds et de poings.

"x\rrête ! mais arrête donc, s'écriait le fantôme ! Arrête, ne me connais-tu pas, c'est moi, ton frère Pierre.

"Je n'ai point de frère parmi les fantômes, s'écriait Dominique, dont le sang s'était échauffé. Attrappe ! pin, pan pan ! Attrappe toujours. Si tu n'es pas fantôme tout de bon, tu vas en devenir un maintenant. Et pin, pan, pan ! . . . Attrappe !

On dit que Pierre, en effet, reçut une telle volée qu'il en fut malade pour plusieurs jours, et qu'il perdit complètement, à partir de cette date, le goût et la fantaisie d'aller jouer au fantôme.

Page 1