UN CONTE DE BATISTE
Autrefois, dans une ville des vieux pajs, vivaient deux frères, Crastou et Winif)cd. Leur père, à sa mort, leur lai.ssa un petit héritage qu'il divisa également entre eux
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deux. Gaston maria une riche veuve et devint dans la suite un riche marchand.
Quant à Winifred il maria une femme aussi pauvre que lui, et pour vivre, il était obligé de couper du bois qu'il apportait à la ville, sur trois ânes, pour le vendre.
Un jour que Winifred était dans la forêt et venait de couper du bois suffisamment pour charger ses ânes, il aperçut dans le lointain une grosse nuée de poussière qui semblait venir vers lui.
S'étant mis à l'observer avec attention, il ne fut pas longtemps avant de s'apercevoir que c'était une troupe de cavaliers qu'il soupçonna d'être des voleurs. Il résolut aussitôt d'abandonner ses ânes pour se sauver lui-même.
Il monta alors dans un gros arbre qui poussait sur un haut rocher, et dont les branches étaient suffisamment épaisses pour le cacher, tout en lui permettant de voir tout ce qui se passait à l'entour sans être découvert.
La troupe qui était au nombre de quarante, tous bien montés et bien armés, se rendit jusqu'au pied du rocher où se trouvait l'arbre, et là, ils descendirent tous de leur monture.
Chaque homme débrida son cheval pour l'attacher à un buisson, et lui pendit au cou un sac de grain qu'il avait emporté en selle avec lui.
Alors chacun d'eux ôta de la selle un autre sac qui, par la pesanteur parut à Winifred être rempli d'or et d'argent.
Un des hommes qui lui parut être le capitaine de la bande, s'avança jusque sous l'arbre dans lequel Winifred était caché ; et, passant à travers quelques broussailles, prononça ces mots: "Ouvre Sé.sime !" Aussitôt
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que le capitaine des voleurs eût ainsi parlé, une porte s'ouvrit dans le rocher, et après qu'il eût fait entrer tous ses hommes avant lui, il les suivit et la porte se ferma d'elle-même.
Les voleurs demeurèrent quelque temps dans le rocher. Durant ce temps-là, Winifred de peur de se faire prendre, resta où il était caché dans son arbre.
Enfin la porte s'ouvrit de nouveau, et comme le capitaine était entré le dernier il en sortit le premier pour voir défiler tous les autres devant lui, et c'est alors que Winifred l'entendit faire fermer la porte par les mots : "Ferme, Sésime" !
Aussitôt chaque homme s'en alla brider son eheval et monter en .selle. Lorsque le capitaine vit qu'ils étaient tous prêts, il se mit à leur tête et ils s'en retournèrent par la voie qu'ils étaient venus.
Winifred les suivit de ses yeux aussi loin qu'il pi\t, et demeura encore assez longtemps dans l'arbre avant d'en descendre.
Se rappelant les mots que le capitaine des voleurs avait prononcé pour ouvrir et fermer la porte, il eût la curiosité d'essaNer si en les prononçant lui-même ils auraient le même effet. C'est pourquoi, il s'en alla à travers les broussailles et apercevant la porte qu'elles déguisaient, il. s'arrêta devant elle et dit : "Ouvre Sésime" ! La porte s'ouvrit toute grande aussitôt.
Winifred qui s'attendait de voir une caverne noire et affreuse, fut tout surpris d'apercevoir un large appartement tiès bien éclairé qui recevait la lumière d'une ouverture au faîte du rocher, et dans lequel se trouvaient toutes sortes de provi.sions, de riches ballots de soie, de
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tapis, et autres étoffes de prix, ainsi que de gros tas d'or et d'argent brut et de la monnaie dans des sacs.
La vue de toutes ces richesses lui fit supposer que cette caverne avait dû être occupée pendant longtemps par des voleurs qui s'étaient succédés les uns les autres.
Winifred rendra alors dans la cave et prit autant d'or dans les sacs que ses ânes pourraient porter. Après avoir chargé ses ânes de sacs'd'or, il recouvrit ces derniers avec du bois de manière à ne pas être vus de personne.
Etant prêt à partir, il prononça les mots: "Ferme Sésime" et la porte se ferma d'elle-même. Puis il partit pour la ville.
Arrivé chez lui, il déchargea les sacs d'or dans la cour après en avoir bien fermé toutes les barrières, puis il emporta tout son or à la maison.
Là il raconta toute l'aventure à sa femme, lui recommandant bien d'en garder profondément le secret. Sa femme fut transportée de joie à la vue de toute cette riches.se et elle voulut se mettre aus.sitôt à compter tout cet or pièce par pièce.
"Femme, lui dit Winifred, tu ne .sais pas ce que tu entreprends en voulant compter cette monnaie ; tu n'aurais jamais fini. Il n'y a pas de temps à perdre. Je vais creu.ser un trou et nous enterrerons cet or tout de suite."
"Vous avez raison, mou mari, dit la femme, mais tout de même, il serait bon de savoir au moins à peu près le montant de notre fortune. Je vais emprunter un vaisseau de mesure, et taudis çiue vous creu.serez le trou, je mesurerai la monnaie."
Elle part aussitôt et se rend chez son beau-frère Gaston qui demeurait tout près, et s' adressant à sa femme elle lui demanda de vouloir bien lui prêter un petit vaisseau à mesurer.
La belle-sœur connaissant la grande pauvreté de Winifred fut piquée de curiosité de savoir quelle espèce de grain il pourrait bien avoir à mesurer. En conséquence elle mit une couche de saindoux au fond du vaisseau qu'elle déguisa du mieux qu'elle pût.
Ea femme de Winifred prenant le vaisseau s'en alla mesurer son or, et aussitôt qu'elle eut fini elle rapporta le vaisseau de mesure à sa belle-sœur, mais sans s'apercevoir qu'une pièce d'or était restée attachée au fond du vaisseau.
Au.ssitôt que la femme de Winifred fut partie, celle de Gaston regardant au fond du vaisseau fut des plus surprises d'apercevoir une pièce d'or qui y était restée.
Prise d'une grande jalousie, elle se dit aussitôt : "Comment ! Winifred a-t-il tant d'or qu'il lui faut le mesurer !"
P^lle fit appeler aussitôt son mari qui se trouvait à vSon magasin et elle lui dit :
"Gaston, tu te penses riche, n'est-ce pas? Mais, va, Winifred est beaucoup plus riche que toi. 11 ne compte pas son argent, mais il le mesure." Et alors elle lui raconta ce qui était arrivé.
Gaston après avoir marié la riche veuve, n'avait depuis jamais traité Winifred comme un frère. Et maintenant au lieu de se réjouir de la bonne fortune de celuici, il en conçut la plus noire jalousie.
De grand matin il .se rendit donc chez Winifred et lui
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dit : "Winifred, je suis surpris de vous. Vous prétendez être misérablement pauvre et cependant vous mesurez l'or. Ma femme a trouvé cette pièce d'or au fond du vaisseau que vous êtes venu emprunter hier."
Alors, Winifred vit bien que par la folie de sa femme tout était découvert et qu'il était inutile de vouloir cacher l'affaire. Et il offrit à son frère sur le champ, une partie du trésor s'il voulait garder le secret.
"Je m'attendais bien à cela, répondit Gaston. Car autrement je vous aurais certainement dénoncé à la police et vous auriez tout perdu. Maintenant il faut me dire où se trouve la cachette et les moyens d'y arriver.
Winifred lui dit tout ce qu'il désirait, jusqu'aux mots pour pouvoir entrer dans la cave.
Le lendemain, de grand matin, Gaston se mettait en route pour la forêt. Il n'eut pas de difficulté à trouver le rocher et bientôt il arrivait en face de la porte de la caverne des voleurs.
"Ouvre Sésime", dit-il, et aussitôt la porte s'ouvrit toute grande ouverte et lorsqu'il fut rentré elle se referma sur lui.
Il fut pour ainsi dire tout ébloui pour un instant par les grandes richesses qu'il vit devant lui. Mais s' étant bientôt remis, il commença par transporter autant de sacs d'or à la porte qu'il put, pour charger les dix mulets qu'il avait enmenés avec lui.
Cet ouvrage fini il se prépara à sortir. Mais, malheur ! il ne se rappelait plus au juste des mots nécessaires pour ouvrir la porte, et le voilà qu'il se met à dire :
"Ouvre Cécile, ouvre Béline, ouvre Mali?ie, etc., mais
la porte restait toujours bien close et il était fait prisonnier.
Comment dépeindre toute l'horreur de sa situation, sachant que les voleurs pouvaient arriver d'un moment à l'autre.
Et, en effet, vers midi la troupe des voleurs arrivait et trouvait notre Gaston pris au piège, et plus mort que vif.
Alors le capitaine s' adressant à ses compagnons leur dit : "Je ne sais pas comment cet homme a pu entrer dans notre repaire, mais dans tous les cas il faut prendre les mos'ens d'en empêcher d'autres de vouloir faire la même chose. Nous allons diviser cet intrus en quatre morceaux que nous penderons des deux côtés de la porte. Ce sera là notre avertissement ,à ceux qui auraient l'audace de vouloir s'introduire dans notre domaine."
Le pauvre Gaston fut mis à mort aussitôt et les quatre quartiers furent accrochés tel que le capitaine en avait décidé.
Un jour, deux jours .se passèrent et Ga.ston ne revenait pas. Alors sa femme très inquiète, alla trouver son beau frère Winifred, le priant, avec larmes, de bien vouloir aller voir ce qu'était devenu son mari.
Winifred, au petit jour le lendemain, prenait encore la route de la forêt, ennnenant avec lui .ses trois ânes comme de coutume.
Arrivé au rocher il ns vit point les mulets de son frère et s'approchant de la porte de la caverne, il aperçut des taches de sang tout autour.
Il comprit tout de suite qu'un malheur était arrivé à sou frère.
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La porte s'étant entrouverte aux mots : "Ouvre Sésime", le pauvre Winifred faillit perdre connaissance à la vue de son frère ainsi morcelé et suspendu au mûr.
Prenant une pièce de toile qu'il trouva dans la caverne il en enveloppa les tristes restes de Gaston, dont il chargea un de ses ânes et qu'il recouvrit de bois coupé, pour les amener en secret à la ville.
Ensuite il n'oublia pas de faire encore une bonne provision de sacs d'or qu'il déposa dans des paniers sur ses deux autres ânes.
Il fit en .sorte d'arriver un peu tard à la ville, afin d'éviter tout contre-temps.
Il se. rendit directement à la demeure de Gaston où il remit les restes de .son malheureux frère à sa veuve alors toute affolée de douleur.
Dans la maison se trouvait une .servante des plus intelligentes et très rusée. Winifred l'appelant à l'écart lui dit : "Georgina, (c'était son nom) je laisse toute l'affaire entre vos mains et tachez d'arranger les cho.ses de sorte que les voisins .soient sous l'impression que mon frère est décédé de mort naturelle. Et voyez à ce qu'il soit enterré décemment."
Là-dessus. Georgina s'en alla trouver un vieux cor. donnier qui habitait dans l'un des faubourgs de la ville.
Lui mettant deux pièces d'or dans la main, "Mustapha, lui dit-elle, voici pour commencer. Vous allez venir avec moi, j'ai un ouvrage très particulier que je désire que vous fassiez. En route je serai obligé de vous bander les yeux avant d'arriver à la maison où vous devrez faire votre travail. Car c'est une affaire qui doit
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être tenue de.s plus secrètes. Vous ne courrez aucun danger et vous serez bien pa3-é."
La vue de l'or décida le bonhomme à agir comme on le lui demandait. Prenant son fil, ses aiguilles et ses alênes il se mit en route immédiatement avec sa conductrice. Après avoir traversé plusieurs rues, elle lui mit un bandeau sur les yeux comme elle lui avait dit et quelques minutes plus tard ils arrivaient tous les deux à la demeure de Gaston.
Après avoir rassemblé et cousu les quatre quartiers du mort et avoir touché deux autres pièces d'or, Mustapha fut reconduit comme il était venu.
Alors on annonça le décès de Gaston dont le corps fut dûment exposé dans son cercueil, et deux jours après on le portait en terre vSaus que les voisins se doutassent en aucune façon de ce qui lui était arrivé.
Après l'enterremept, Winifred quittait son humble demeure pour venir habiter la maison de son frère et prendre charge de ses affaires.
Durant ce temps-là les voleurs étaient revenus visiter leur retraite dans la forêt, et grande fut leur surprise de voir que le corps de Gaston avait été enlevé ainsi que plusieurs sacs d'or.
"Nous sommes découverts certainement, s'écria le capitaine, et l'homme que nous avons tué avait un complice. Il nous faut le trouver. Demain j'irai moi-même à la ville pour découvrir l'individu qui a trouvé notre retraite et qui peut nous livrer à la justice d'un moment à l'autre."
Et en effet, le lendemain de grand matin, le chef des voleurs pénétrait dans la ville. Après avoir marché
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quelque temps, la première boutique qu'il vit entr'ouverte fut justement celle du vieux cordonnier Mustapha.
Le saluant bien poliment il lui dit : "Vous travaillez bien de bonne heure, car il est à peine jour, et je suis surpris qu'un homme de votre âge puisse voir pour travailler à cette heure. ' '
"Oh ! répondit Mustapha, vous me connaissez guère, j'ai encore de bons 3-eux. Tenez, pas plus tard que hier, j'ai cousu et mis ensemble le corps d'un homme mort et cela dans un appartement où j'avais bien moins de lumière qu'ici !"
"Comment, le corps d'un homme mort ! contez-moi donc cela !"
"Non, dit Mustapha, je me suis oublié et j'ai déjà trop parlé.
"Allons, allons, dit le voleur, vous pouvez vous fier à moi, je ne trahirai point votre secret. Et de plus, voici deux pièces d'or pour vous si vous voulez bien me conduire à la maison où vous avez fait cet ouvrage si étrange."
"Comment vous y conduire, dit le bonhomme, j'ai eu les 3-eux bandés pendant une partie de la route."
N'importe, venez toujours, je vous banderai les yeux à la même place que hier et ensuite vous tâcherez de ▼ous diriger du mieux possible vers la demeure où l'on vous a conduit. Et voici, encore deux autres pièces d'or pour vous encourager."
Cette fois, le vieux Mustapha ne fut résister et étouffa bien vite les reproches de sa conscience. Et chose remarquable avec les yeux ainsi bandés il se dirigea sans se tromper, directement vers la maison du défunt Gaston.
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"C'est ici, j'en suis sûr maintenant, dit-il au capitaine des voleurs. Voici l'escalier et la terrasse par où je s;nis descendu."
Le voleur lui remit encore de l'or et puis après avoir bien examiné la maison devant lui et avoir pris des remarques, il s'en retourna auprès de ses compagnons dans la forêt.
"Mes amis, dit le capitaine des voleurs à ses compagnons, j'ai été fortuné dans mon voyage, car j'ai découvert la demeure de celui qui a trouvé notre retraite et ,qui nous a volé notre or. A nous maintenant de nous venger et de reprendre notre bien. \'oici ce que nous allons faire. Que deux d'entre vous se rendent tout de suite à la ville où ils achèteront 40 grandes outres (cruches) à huile, qu'ils emporteront ici. Ils en rempliroiat une toute pleine d'huile et les autres ils les laisseront vides."
Deux des voleurs se rendirent donc à la ville où ils achetèrent les 40 outres comme il leur avait été ordonné. Revenus à la caveree avec leur marchaudi.se, le capitaine des voleurs fit entrer ses cV,) compagnons dans les 89 cruches vides, leur laissant juste a.ssez d'ouverture pour pouvoir respirer. Et alors se déguisant lui-même en marchand d'huile il se mit eu route avec ses mulets chargés des outres contenant les 3'.) voleurs, et une autre remplie d'huile.
Le chef fit en sorte d'arriver à la nuit tombante à la
ville, et il alla s'arrêter en face de la demeure de Gaston où
Wiuifred résidait maintenant depuis la mort de son frère.
Aj-ant frappé à la porte, ce fut AVinifred lui-même
qui vint ouvrir.
Les Revenants 93
"Mon bon gentilhomme, lui dit le faux marchand d'hnile, je suis arrivé trop tard à la ville, pour pouvoir me rendre au marché. N'auriez- vous pas la bonté de m' accorder l'hospitalité pour une nuit. Je vous en serai bien obligé."
"C'est bien, lui dit Winifred, faites entrer vos mulets avec votre marchandise dans la cour. Quant à vous, on vous trouvera une chambre dans la maison."
Là-dessus, le capitaine des voleurs fît entrer ses mulets dans la cour où il les déchargea des outres qu'il déposa et rangea tous le long du mûr. Passant ensuite auprès de chaque outre, il dit à chacun des voleurs : "Restez tranquille et ne bougez pas jusqu'à ce que je vienne vous avertir et vous délivrer."
Ensuite il se retira à la chambre qu'on lui montra, pour attendre là le moment favorable où tout le monde de la maison serait endormi, afin de v^enir déliver ses compagnons et de piller la maison, après en avoir mis à mort tous les habitants.
Georgina, la servante fidèle, avait coutume de se coucher toujours la dernière de toute la maison. Ce soir là elle s'occnpa des affaires du ménage même un peu plus tard que de coutume, ce qui fut cause que l'huile vint à manquer dans sa lampe, et elle se trouva toutà-coup en pleine obscurité.
Ne trouvant point de chandelle dans la maison, elle se dit en elle-même qu'il n'y aurait pas si grand mal d'aller prendre un peu d'huile dans une des outres du marchand d'huile, pour remplir sa lampe. Et, en conséquence, prenant un vaisseau elle se rendit dans la cour et s'approcha de la première des outres pour y puiser de
l'huile. Mais quelle ne fut pas sa surprise, on plutôt sa terreur d'eutendre tout-à-coup une voix venant de l'outre lui dire : "Est-ce le temps ?" Quoique surprise, elle comprit à l'instant qu'il y avait là un complot pour nuire à ses maîtres, et avec une présence d'esprit remarquable, elle répondit aussitôt : "Pas encore, mais bientôt."
Elle se rendit ainsi de cruche en cruche, recevant partout la même demande et donnant la même réponse, jusqu'à ce qu'elle fut parvenue à là dernière qui contenait de l'huile. Après en avoir pris la provision nécessaire pour sa lampe elle s'empressa de retourner à la maison. Elle eut bientôt pris une décision.
Activant les fournaises elle mit sur le feu plusieurs chaudrons remplis d'eau qu'elle fît bouillir à un haut degré. Et ensuite une par une elle s'en fut remplir toutes les outres d'eau bouillante, étouffant ainsi les oO voleurs, sans qu'il n'en resta un seul de vivant.
C'est alors qu'elle alla éveiller Winifred lui racontant ce qu'elle venait de faire, et lui faisant comprendre le grand danger auquel il venait d'échapper lui et les siens.
Alors Winifred rassemblant quelques-un de .ses domestiques se mit en embuscade pour guetter le capitaine des voleurs. Celui-ci vers deux heures du matin sortit à la sourdine de sa chambre et se dirigea immédiatement vers ses outres.
Ne recevant point de réponse de .ses compagnons encr fiches, et ayant humé la v^apeur fade qui s'exlialait de .ses outres, il comprit qu'il était découvert, que..son complot avait manqué et il s'élança aussitôt sur la clôture de la cour pour tâcher de la franchir et de s'évader.
Lhs Rhvkxants
Mais Winifred et les domestiques avaient déjà la main sur lui. Il fut conduit immédiatement en prison.
Le lendemain il subissait son procès où il fut prouvé qu'il était le capitaine d'une bande de voleurs qui étaient devenus la terreur de tout le pays en tuant et en dévalisant un grand nombre de voyageurs. Huit jours après le procès, il expiait sur l'échafaud ses crimes et son brigandage.
Le juge qui le condamna vint plus tard remercier eu personne Winifred et surtout sa fidèle Georgina.
Quant à cette dernière, elle reçut sa récompense en devenant l'épouse du fils de Winifred, celui-ci leur bâtitissant un magnifique château où ils vécurent heureux jusqu'à un âge très av-ancé.
Madeleine Bourg
Ou était à la veille du grand dérangoncnt eu Acadie, mais rieu jusque là ne faisait prévoir le cataclysme affreux qui devait engloutir tout un peuple.
Dans un endroit situé non loin du fort Beauséjour et connu aujourd'hui sous le nom de Sackville ou Tintaviarre, vivait vers ces temps-là un brave Acadien du nom de Jean Bourg.
Il était le possesseur d'une jolie petite ferme qu'il cultivait avec intelligence. De plus au moyen de levées d' aboiteaiix , il avait su ravir à la marée, une large étendue de marais qui était devenue une prairie verdoyante qui lui fournissait le foin en abondance, lui permettant ainsi d'entretenir un bétail as.sez nombreux. Cette riche prairie porte son nom encore aujoud'hui et s'appelle "le pré des Bourg".
Malgré l'insécurité des temps et toutes les tracasseries auxquelles étaient en butte nos Acadiens d'alors, Jean Bourg avait prospéré, et sans être riche, on savait dans le paj's que c'était un habitant à l'ai.se.
Madeleine Boitrg 97
Pour le seconder dans les travaux de son ménage, le Ciel lui avait accordé une bien digne compagne, la vraie femme forte de l'évangile, qui, avant son mariage, s'appelait Madeleine Belliveau.
Bons chrétiens tous deux, doués des qualités de l'âme et du cœur et bénis d'une intéressante famille, il n'y avait point dans ces temps-là de couples plus heureux sous la calotte des cieux que Jean Bourg et sa femme.
Un jour Jean dit à sa compagne : "Madeleine, il faut que je m'absente pendant trois ou quatre jours. Tu sais que les grandes marées vont bientôt arriver et il faut absolument que j'aille réparer nos levées et nos aboJieaux. J'ai trouvé trois individus qui viendront m 'aider dans ce travail. Nous allons emporter des provisions avec nous et en conséquence nous ne reviendrons que lorsque tout le travail .sera achevé.
"En attendant, sois sans crainte, car on n'a rien vu de suspect ou d'inquiétant dans les environs depuis assez longtemps.
"Tout de même il est bonde prendre quelques précautions en cas d'accident, et il .serait prudent de bien fermer toutes les fenêtres et de bien barrer les portes de la mai.son tous les soirs avant de vous coucher. Ce serait un vrai malheur de perdre rarf:;ent qui e.st dans le grand coffre et qui est l'héritage de nos enfants comme tu le sais."
Pas plus tard que la semaine d'avant, Jean avait encore vendu une douzaine de bêtes à cornes qui lui avaient rapporté une assez jolie somme.
"Dans tous les cas, continua Jean, si tu t'apercevais de quelque danger, envoie immédiatement notre Philip-
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pe chercher du secours chez le voisin, Pierre Therriau."
PhiHppe était âgé de douze ans et l'ainé de la famille.
Quant au voisin Therriau il demeurait à un mille de l'habitation des Bourgs.
"^''a à ton travail, mon ami, répondit Madeleine. Comme tu le dis, je ne vois pas qu'il }• ait de danger pour le moment. Dans tous les cas tu sais que je ne suis pas peureuse, et de plus, pendant ton absence je priera 1 le bon Jésus et sa Sainte Mère encore plus fort que de coutume. Ils sauront bien me protéger."
lyà-dessus, Jean était parti pour se rendre à l'un de ses aboHeajix qui se trouvait à six milles de sa demeure, où il avait construit une cabane qui lui servait de refuge aux mauvais temps et où il pas.sait la nuit lorsque le travail pressait et qu'il ne pouvait revenir le soir à la maison.
Son mari une fois parti, Madeleine se sentit bien le cœur un peu oppressé en se vo>ant toute .seule à la maison avec .ses jeunes enfants.
Aussi pendant la journée elle égrena plusieurs fois les dizaines de son chapelet tout en vaquant à ses occupations. La journée lui parut bien longue, et enfin, la nuit arrivant, la bonne Madeleine, après s'être a.ssurée que toutes les fenêtres étaient solidement fermées, se préparait pour aller barrer la porte d'entrée, lorsque celle-ci fut ouverte brusquement, livrant passage à un inconnu de grande taille et d'un aspect peu rassurant.
A cette vue, le sang se figea pour ainsi dire dans les veines de la malheureuse femme, et elle en faillit perdre connaissance.
"Bonsoir, la femme, dit le nouveau venu, avec un
Madici.ki.xk Bourg 99
accent anglais très prononce, n'aie pas peur ; je ne fais "pas de mal aux femmes."
"Mais que voulez-vous donc et que cherchez-vous ici, articula faiblement Madeleine.
"Oh! pas grand'cho.se. J'ai beaucoup marché aujourd'hui ; je n'ai pas mangé de la journée et j'ai grand' faim. Pourriez- vous me donner quelque chose" ?
Madeleine, toujours charitable, et maintenant un peu rassurée, s'empressa de lui servir à manger.
Mais elle ne le perdait point de vue. Aussi ne fut-elle point longtemps sans s'apercevoir que ce vagabond d'anglais examinait d'un œil .scrutateur tous les coins et les recoins de la maison.
Enfin après avoir satisfait sa faim, réelle ou factice, notre voyageur .se levant tout à coup et confrontant Madeleine, lui dit brusquement :
"Ecoute, j'ai dit que je ne faisais point de mal aux femmes et je ne t'en ferai point, mais à la condition que tu me délivres sans bruit et tout de suite l'argent que vous avez dans votre maison, autrement je ne réponds pas des conséquences. Je sais que ton mari est ab.sent, et te voilà sans défense ; ain.si, dépêches-toi".
"Lâche !. . . lui dit Madeleine qui commençait à .sentir tout .son sang bouillir de colère. C'est donc ainsi que tu veux me remercier pour le .souper que je viens de te donner? Je n'ai point d'argent, et lors même que j'aurais une fortune, je ne t'en donnerais pas un .seul sou.
"Eh ! bien, si tu ne veux pas me le donner, je le prendrai ton argent."
Et là-dessus, • comme par instinct, le voilà qu'il se 'dirige vers le grand coffre qu'il trouve bien barré. Et
alors, saisissant un tisonnier, il se met en frais de vouloir en faire sauter le couvert.
Prompte comme un éclair, Madeleine décroche un fusil pendu au mûr, en tend la gâchette et vise notre voleur.
"Sors d'ici, lui crie-t-elle où je te tue".
"Arrête, arrête, lui dit l'anglais, ne tire pas, je m'en vais.
"Oui, sors au plus vite, lui dit notre héroïne, le visant toujours, et ne reviens pas, car je te tuerais comme un chien."
Iv'anglais était sorti, mais en partant, Madeleine l'entendit bien qu'il murmurait: "Maudite française, je l'aurai ton argent, je reviendrai, va, et je ne serai pas seul cette fois."
Ayant bien barricadé la porte, Madeleine se disait : Mon Dieu, mon Dieu ! que vais-je devenir ? Que faire ? Il va certainement revenir ! Sainte Mère de Dieu, c'est le temps de venir à mon secours
Tout à coup apercevant son grand garçon, Philippe, qui la regardait av-ec de grands yeux effarés :
"Philippe, dit-elle,
"Oui, mère. . . .
"Tu viens de voir ce qui s'est passé. Cet homme, cet infâme va revenir ici, il l'a dit en partant, et il ne reviendra pas .seul. Aurais-tu peur d'aller chez notre voisin Therriau pour lui dire de venir à notre secours et cela sans tarder."
"Non mère, dit Philippe.
"Kb ! bien, mon enfant, pars donc. Il fait bien noir maintenant et on ne saurait te voir. Dans tous les cas-
Madelkixe Boukg 101
■comme tu es très agile, prends bieu garde de ne pas te laisser prendre par ce vaurien d'anglais. Suis le petit chemin détourné que tu connais et dépêche-toi. En attendant je vais prier la Sainte Vierge de te protéger.
"Je pars, dit l'enfant ; maintenant barrez bien la porte. ' '
Il avait déjà franchi la moitié de la distance qui le séparait de la ferme des Therriau, lorsque tout à coup quelqu'un lui barra le chemin tout en faisant entendre un hou ! hou ! des plus terribles.
"Philippe allait ■ s'enfuir à travers le fourré, lorsque l'individu mystérieux lui dit :
"Pas peur, Philippe, c'est moi, Marcou, le chef micmac."
Oh ! la joie du pauvre jeune homme en reconnaissant alors dans l'individu devant lui, le vaillant chef micmac, le grand ami de sa famille.
"Mais, petit blanc, où vas-tu donc à cette heure de la nuit et tout seul comme cela ?"
Alors Philippe s'empressa de raconter au grand chef tout ce qui venait d'arriver à la maisT)n.
"Ouah !. . .dit Marcou, les chiens d'anglais sont toujours les mêmes. Attaquer une pauvre femme, .seule et sans défense. . . .Pas besoin d'aller plus loin, Philippe ; viens, nous allons retourner chez- vous."
Les voilà arrivés à la maison, et Philippe frappant doucement à la porte, dit : mère, mère, ouvrez, c'est moi Philippe. Je ne suis pas seul non plus, le chef Marcou est avec moi."
Comment dépeindre la joie de Madeleine à cette nouvelle !. . .Car elle savait qu'elle avait dans le brave chef
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micmac, un défenseur à la vie et à la mort. Elle lui raconta alors et en détail ce qui venait de lui arriver, récit que Philippe n'avait fait qu'ébaucher en revenant à la maison.
"Hou !. . .dit Marcou, femme de mon ami Jean, être brave, aussi brave que femme indienne. Mais pourquoi n'avoir pas tué le chien d'anglais lorsque femme pâle l'avait au bout de son fusil ?
"Oh ! s'écria Madeleine avec un demi sourire, comment le tuer, lorsque le fusil n'était pas chargé ?
"Hi ! hi ! hi !. ..ne put s'empêcher de rire notre chef, par ailleurs et d'habitude si grave et si sérieux. Femme blanche aussi rusée que femme indienne . . . . hi ! hi ! hi ! .... bon ! bon ! . . . .
..."Maintenant, continua Marcou, je vais partir,, fermez bien les portes et n'ouvrez à personne. Il va revenir ce chien d'anglais comme il l'a dit, et il ne sera pas seul, car j'en ai vu cinq autres de son espèce qui rôdaient dans les environs cet après-midi, et c'est ce qui m'a amené dans le voisinage, moi et quelques-uns de.s miens. Donc soyez sam: crainte, je veillerai sur vous."
Quelques instants après Marcou avait disparu silencieux et sans bruit à la façon des indiens.
Il était à peu près deux heures du matin, et Madeleine, on le comprend, était toujours aux aguets, attentive aux moindres bruits qui venaient du dehors.
Tout à coup des pas précipités se font entendre et peu d'instants après on frappe violemment à sa porte.
"Ouvre vite, chienne de française, lui criè-t-on, ou bien on va défoncer et puis on te tuera."
A peine ces paroles brutales étaient-elles prononcées,
Madklkine Bourg 103
qu'une formidable fusillade se fit entendre, suivie du cri de guerre bien connu des micmacs et une mêlée terrible s'engageait dans l'obscurité, devant la maison de Jean Bourg.
Madeleine toute tremblante était à genoux, priant de toute son âme.
Cependant le combat fut aussi court qu'il avait été soudain. Il n'y eût que quelques plaintes de la part des mourants ou des blessés, et peu après tout rentrait de nouveau dans le silence le plus absolu.
Le jour commençait à poindre à l'horizon lorsque de nouveau des pas précipités se firent entendre venant vers la maison.
On frappe à la porte.
"Ouvrez, ouvrez, c'est moi, c'est Jean." Et Madeleine toute joyeu.se cette fois, s'empresse d'ouvrir la porte du logis, pour tomber dans les bras de son mari.
C'était bien en effet le chef Marcou qui avait amené ce dénouement. Après avoir quitté Madeleine et Philippe, il avait rassemblé quelques uns de ses guerriers qui se trouvaient dans le bois voisin, avait envoyé avertir Jean de ce qui se pas.sait chez lui pendant son absence, puis était venu s'embusquer tout près de la demeure des Bourg, avec les résultats que l'on connait.
Les premiers épanchements passés, Jean dit à Madeleine :
"Après Dieu nous devons notre salut à ce bon et fidèle Marcou. Mais que fait-il donc qu'il ne vient pas?
A ce moment deux coups sont discrètement frappés à la porte.
"Qui est là? dit Jean^
104 Chkz les Anciens Acadiens
"Marcou.
"Bonjour Monsieur Jean, bonjour la femme. J'espère que tout va bien maintenant."
"Ah ! s'écria Jean, comment vous remercier mon brave chef Marcou pour ce que vous avez fait pour nous aujourd'hui. Nous vous devons la vie !"
"Point de remerciement, Monsieur Jean. Le chef Marcou n'oublie pas. Un jour que mon fils allait mourir, Jean Bourg le riche fermier, n'a pas dédaigné de visiter le wigwam du sauvage plusieurs fois et d'apporter la médecine, qui, avec l'aide du Grand Esprit, a rendu la vie à mon enfant. Depuis ce temps-là je suis à vous Monsieur Jean. Comptez sur moi".
"Combien étaient-il d'anglais, mon brave Marcou?
^'Six, dit le chef. . .
"Et où sont ils maintenant ?
"Monsieur Jean, nous les avons envo5'és dans un pays •d'où ils ne reviendront plus".
mm^
LTspérance
Trente ans, dit-on, s'étaient écoulés depuis la faute originelle, et Adam et Eve chassés du Paradis Terrestre, demeuraient alors, eux et leurs enfants, dans un vallon solitaire assez éloigné de l'Eden, où ils s'étaient construit une habitation qu'ils avaient placée dans le milieu d'un joli bocage qu'entourait une riante nature, fraîchement sortie des mains du Créateur.
C'était l'heure du lever de l'astre du jour, et un beau soleil tout radieux qui venait de dissiper les dernières ombres de la nuit, illuminait en ce moment le bocage. et l'humble demeure de nos premiers parents, avec la contrée d'alentour.
Dans les bosquets et sous le feuillage de la forêt voisine, d'innombrables petits chantres ailés faissaient entendre leur concert matutinal pour saluer l'arrivée du roi de la nature, et sur le haut de la colline, des échos m3"stérieux répétaient et répercutaient les nombreux et ■divers bruits qui s'élevaient des profondeurs du vallon.
106 Chez i,ks Anciens Acadiens
Soudain, la porte de la maison du bocage s'entrouve comme d'elle-même, et une vision resplendissante de beauté et de grâce y apparait sur le seuil.
C'est Eve, la mère des vivants dans toute la splendeur première de sa création.
Malgré le reflet de souffrance et de tristesse, conséquence du premier péché, qui assombrit son doux vi« sage, elle n'en demeure pas moins encore, à ce momentlà, l'œuvre par excellence du Dieu Créateur.
"Oh ! se dit-elle, à la vue de la nature toute éblouissante de beautés, que Dieu est donc bon de nous laisser, même après notre péché, ce monde merveilleux, tout rempli de charmes et de grandeur, où il est si doux, après tout, d'>- jouir encore de la vie, malgré la terrible perspective d'une mort cruelle qui doit nous en séparer un jour qui n'est connu que de Dieu seul.
"Ah! j'aperçois ià-bas Adam, mon compagnon d'infortnne. Comme il semble fatiguer sous le poids de son travail.... Allons l'encourager et le consoler un peu, car après tout, c'est bien par ma faute s'il peine et souffre tant aujourd'hui. Mon cœur me dit que c'est par amour pour son épouse qu'il a désobéi à sou Créateur ; il est donc ju.ste que je fasse tout en mon pouvoir pour l'aider et alléger ses souffrances et sa misère."
Et d'un pas encore leste et léger, elle se met en route pour aller rejoindre son époux, occupé, à ce moment là, à labourer un vaste champ qui doit leur fournir à l'automne la nourriture pour toute l'année.
Elle avait à peine parcouru la moitié de la distance qui la séparait de son mari, lorsque soudain elle s'arrête,, toute étonnée, à la vue d'une forme humaine qu'elle
I,'Espé;ranck 10'/
aperçoit étendue sur le sol, dans une éclaircie de bocage et non loin du sentier.
"Mais quel est donc, se dit-elle, celui qui peut se permettre de dormir ainsi en ce moment où toute la nature est en pleine voie d'activité. Ce ne peut être Abel ou Caùi, car je les ai vus partir tous deux il n'y a que quelques instant, pour .se rendre à leur travail habituel".
Et, quittant le .sentier, elle s'avance avec une certaine hésitation, vers le dormeur inconnu, dans lequel elle ne tarde pas à reconnaître son Abel, son enfant bien-aimé.
"Abel ! Abel ! mon enfant, que fais-tu donc là, s'écriet-elle ? . . . .
Abel ne répond point au cri d'appel de la pauvre mère alarmée.
Alors elle se précipite, elle court, elle arrrive, elle ,se penche sur lui, elle le touche et va le réveiller par de doux baisers, lorsqu'elle s'aperçoit qu'il a le visage meurtri et tout ensanglanté. Comment dépeindre toute l'horreur du moment ?... . Effarée et éperdue elle s'enfuit à toute vitesse vers son mari qu'elle appelle de toutes ses forces d'aussi loin qu'elle peut l'apercevoir.
"Adam! Adam! !, lui crie-t-elle, viens donc et viens vite. Abel notre enfant est là-bas gisant sans mouvement sur le sol. J'ai beau l'appeler, il ne me répond pas. Il dort, dis-tu?.. Mais je n'ai pu l'éveiller.... Grand Dieu ! qu'aurait-il donc, que lui serait-il arrivé?. .
Alors le pauvre Adam quittant sa charrue, se hâte avec Eve d'aller voir, ce que le jeune Abel pouvait bien faire de si étrange dans le bocage, et à une heure où d'habitude il était toujours occupé à la garde de ses troupeaux.
108 Chez les Anx^iens Acadiens
Ils arrivent, et Adam, se penchant sur son fils bienaimé, ne peut que constater que la respiration a cessé, car le sein d'Abel ne se soulève plus, et ses yeux encore tout grand ouverts demeurent fixes et ne regardent plus.
Oh 1 l'agonie terrible du malheureux et tendre père ! . . . .Adam se relève, pâle et tout défiguré, et d'une voix remplie d'une douleur suprême il dit à sa compagne éplorée : "Eve ! Voila la mort ! !"
La mort en effet, venait de faire son apparition pour . la première fois dans le monde, et déjà, quelle immense, quelle terrible douleur elle venait d'y causer !
Et depuis, de tout temps et en tout lieu, elle n'a cessé de poursuivre son oeuvre d'extermination, ne lai.ssant partout sur .son pas.sage que le deuil et les pleurs ....
C'est surtout chez les pauvres et les humbles de la terre qu'il faut aller, pour bien constater toute l'étendue du terrible châtiment de la mort, infligé à nos premiers parents, pour les punir de leur désobéi.ssance au commandement que Dieu leur avait donné.
C'est bien là en effet, dans ces natures bonnes et toutes simples, qu'on trouve la vraie douleur, la douleur sans affectation et qui procède directement du cœur : car c'est dans ces natures encore pures que l'affection prend de plus profondes racines, et que l'amour exempt de motifs mercenaires, rend plus .solides et durables ces liens d'amitié, que l'impitoyable mort vient rompre sans pitié et sans merci, lorsque son temps est arrivé.
Il était neuf heures du matin, et la cloche de l'église
Iv' Espérance 10^>
du petit village de M. . . .tiutait tristement le glas funèbre de l'un des habitants de l'endroi^t, qui, lui aussi, venait de subir les terribles conséquences de l'arrêt porté jadis au Paradis Terrestre : Souviens-toi. ô homme que tu n'es (] ne poussière et que tu retourneras en potissiere
J'entrai dans l'humble chapelle où je trouvai tout le village assemblé et priant pour le repos de l'âme du voisin qui venait de les quitter.
De ce qui avait été Joseph à Simon LeBlanc, il n'en restait plus qu'une triste dépouille, qu'on avait enfermée dans une longue boîte de bois faite au village, de planches bien rabotées, mais dépourvue de tout ornement.
C'était bien le cas de dire que cet homme était né dans la pauvreté, avait vécu pauvrement et s'en retournait comme il était venu.
A l'autel, un beau viellard aux longs cheveux blancs y célébrait le grand sacrifice de la Mes.se, pour ce paroissien qu'il avait baptisé, qu'il avait instruit et admis à la première communion, un paroi-ssien dont il avait béni le mariage un peu plus tard dans la vie, et qu'il venait finalement de préparer pour le grand voyage de l'éternité !
"Qui aurait pensé, s'était dit le bon vieux prêtre, que ce pauvre Joseph, encore dans la force de la vie et le soutien d'une nombreuse famille, m'aurait ainsi précédé dans la tombe !. ..Pourquoi le bon Dieu ne m'a-t-il pas appelé plutôt, moi qui suis vieux et devenu inutile, et qui ne demande plus qu'à mourir
"Enfin, les -desseins de Dieu sont impénétrables et il faut que sa sainte volonté s'accomplisse "
110 Chez lks Anciens Acadiens
Autour de moi je ne vois que des visages empreints d'une profonde tristesse et qui me disent que le village est tout en deuil ; car c'est un parent, un ami, un bon voisin qui disparait, qui vient de les quitter, pour s'en aller dormir au cimetière.
Quel recueillement et quel profond silence parmi ces humbles villageois agenouillés ainsi au pied des autels ! Certes, il a là un silence qui fait mal au cœur par temps, et on se sent comme soulagé, lorsque la voix frêle et usée du prêtre à l'autel ou celles des vieux chantres au jubé, viennent nous tirer de notre stupeur et nous rappeler que nous sommes encore du nombre des vivants.
La messe est finie et le vieux prêtre précédé d'une humble croix de bois aussi vieille que lui, s'avance lentement avec ses deux enfants de chœur jusqu'à ce qu'il soit tout près de la bière où il récite, à mi-voix, la prière usitée.
Libéra, libéra, vie Do?// i /i e. . .entonne le chœur au jubé, et alors mêlés à cette sublime prière, se font entendre quelques sanglots parmi les assistants. C'est l'épouse éplorée, ce sont les enfants désormais orphelins, dont les cœurs comprimés jusque là et débordant pour ainsi dire de douleUr, ne peuvent plus se contenir.
Tout le monde est affecté et j'aperçois même à ce moment là, de grosses larmes qui s'échappent des ^eux affaiblis du bon vieux curé, et qui coulent silencieusement le long de ses joues amaigries. Il pleure lui aussi le départ de ce bon paroi.ssien qu'il a vu naître, qu'il a .si bien connu, qu'il a formé à la vie spirituelle, qu'il a aimé et entouré d'autant de soins que s'il eiit été sou propre enfant.
L ' ESPK K A N'C E 111
Mais tout à coup, voilà l' homme de Dieu qui essuie ses larmes à la dérobée, comme pour cacher un moment de faiblesse. Son visage se transfigure et d'une voix îorte et presque joyeuse, il entonne l'unique et sublime In Paradisuni.
"Oui, dans le Paradis, et que les anges t'y condui.sent mon bon Joseph . . . Pourquoi pleurer plus longtemps ? . . Tu es bien plus heureux que nous, pauvres exilés, car te voilà délivré pour jamais des misères et des embarras d'une triste vie.... Quant à nous, il nous faut encore prolonger notre exil et souffrir. . . . Mais enfin nous nous reverrons un jour là haut où il n'y aura plus de douleur
Ego siiDi resîirredio et vita C'est Jésus- Christ qui l'a dit : Je suis la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi ne meurt point, mais il vivra éternellement.
"Tu n'es donc point mort, mon brave Joseph, car tu as crû au vSauveur, et te voilà maintenant dans le Ciel où tu vivras glorieusement pendant toute l'éternité."
. . . .Ainsi médite le vieux prêtre tout en s'acherainant vers le lieu de la sépulture.
On vient de descendre le pauvre mort dans sa fosse.
Oh ! l'horrible bruit que font les premières pelletées de terre que jette sur le cercueil le sombre fossoyeur. Vraiment on dirait que ce .sont les os de tous les morts du cimitière qui viennent de s'entr'choquer, et à ce bruit indéfinissable un fri.sson de terreur s'empare du cœur des vivants.
Vanité des vanités, c'est donc là qu'aboutissent toutes les grandeurs des humains ! ! ! Qu'elle est .sombre et
112 Chkz les Anciens Acadiens
effraj-ante cette dissolution finale de la demeure de notre âme ! Ah ! que c'est donc triste la mort; et dire qu'il nous faudra tous y passer. . . . Malheureux Adam, Eve infortunée, dites le cous, qu'aviez- vous donc fait?
De profondis cla)>iavi ad te Domine récite le vieux
prêtre en s'en retournant à l'église .... Mais le voilà qui s'arrête, il s'approche d'un groupe éploré. C'est la veuve et .ses orphelins.
"Marie Jeanne et vous les enfants, retournez tout de suite à la maison. \'ous allez vous faire mourir à pleurer, et c'est as.sez d'un mort pour aujourd'hui ... Ce soir j'irai chez- vous et nous déviserons alors des moj-ens à. prendre pour l'avenir." Et il reprend .son chemin.
Sustinuit anima mea in verbo ejus ; speravit anima- niea in Domino.
Mon Dieu ! que la vie .serait tri.ste si tout finis.sait au tombeau ! Et cette vie à laquelle nous nous tenons si
fortement attachés, qu'est-elle donc après tout?
L'homme né de la femme, dit le saint homme Job, vit peu de jours et est rempli de misère.
Nous naissons au milieu des pleurs, nous vivons dans les afflictions et nous mourons dans la douleur. Telle est la vie de l'homme sur cette terre, depuis le berceau jusqu'à la tombe, dans la chaumière connue sur le trône.
On dirait, en effet, que nous ne venons au monde que pour souffrir. Les afflictions de tout genre fondent sur no'wS à tout instant et de tout côté. C'est un parent qui îunis ab.md'^nne, c'est un ami qui nous trahit, c'est notre irava I, ce .sont nos affaires qui vont mal et ne
l'espérance
1,'ESPHRANCE llo
réussissent point. C'est une maladie qui s'attaque à notre santé, pour ne laisser par derrière elle que ruines et débris, et des infirmités qu'il nous faut supporter bon gré mal gré.
Oui, certes, la vie serait plus que triste si tout finissait à la tombe ! ,
Mais écoutez donc, vous qui pleurez, vous qui êtes affligés, qui souffrez, qui êtes découragés ! L'entendez-
vous ? Oh ! qu'elle est douce et encourageante
la belle et grande voix de la céleste Espkranxe^ qui nous parle au nom de la Foi qui ne peut nous tromper, et qui nous dit à un chacun :
"Il est vrai, ô homme, que tu as beaucoup à souft'rir sur la terre. Mais sois patient et attends avec confiance. L,a vie qui est déjà si courte, n'est qu'un rêve. Encore quelques années de peines souffertes avec résignation, et alors regarde et vois là- haut la récompense incomparable et sans prix qui t'attend dans un monde meilleur.
"Que sont donc les misères de la vie comparées' aux joies éternelles d'un bonheur san-. mélange, dans le ijeau paradis du bon Dieu, là où il Vi'y aura plus ni mort, ni peine, ni douleur ; là où tous seront les enfants de Dieu qui essuiera leurs larmes, et où ils vivront éternellement."
Autrefois, en Acadie on veillait les morts à peu près comme on le fait encore aujourd'hui. Une fois le corps sïir son sueur (suaire) ou l'entourait de cierges que l'on faisait brûler jusqu'à ce qu'il fut déposé dans le cercueil.
Les voisins ne manquaient pas, à cette occasion, de faire double acte de charité en venant réciter de fer\-en^
tes prières pour le repos de l'âme du trépassé et en donnant un mot d'encouragement et de consolation à la famille éprouvée.
Au cours de la veillée le chapelet se récitait en commun ainsi que d'autres belles prières, toutes à l'intention de celui qéii était sxir les planches.
A ces pieux exercices on entremêlait les bons vieux cantiques d'autrefois, tirés du "Livre des Cantiques de Marseilles", cantiques qui, dans ces temps-là, se chantaient un peu partout dans nos bonnes familles acadiennes, mais qui, de nos jours, ont donné place à des chants plus modernes, qui, certes, n'en sont pas plus religieux ni plus impressionnants.
Il n'}' a pas de pa3's au monde où le culte du soulagement des âmes du Purgatoire soit plus en honneur que .dans l'Acadie.
Nos bons Acadiens ont tant souffert eux-mêmes, qu'ils ont le cœur tendre et charitable pour tous ceux qui souffrent, qu'ils soient morts ou vivants. Aussi nos braves gens ne manquent jamais de prier beaucoup pour leurs défunts et !es âmes du Purgatoire en général, et ils se mettent souvent à la gêne pour leur faire dire autant de messes que possible.
Le Dieu de toute charité et les saintes âmes du Purgatoire, les en récompenseront un jour et au centuple.
Le Voeu des Marins
Il y a bien des années de cela, j'eus l'occasion d'aller faire un voyage à la Nouvelle-Ecosse et j'en profitai pour me rendre jusqu'à la Baie Sainte-Marie où je désirais depuis longtemps visiter nos Acadiens établis, dans les comtés de Digby et de Yarmouth, et que je ne connaissais que de réputation. '
Débarqué à Digb\-, je dus prendre la diligence pour pouvoir me rendre à Ste-Marie, l'établissement français le plus important le long de la côte dans ces temps-là. *
J'arrivai à Ste-Marie par un beau dimanche du mois de mai, il était dix heures du matin et la cloche de l'égli.se sonnait à ce moment là le dernier coup de la grand' messe.
Il >- avait foule au dehors tout à l'entour de l'église, et je fus un peu étonné de voir que malgré les appels de la cloche, les gens semblaient vouloir s'attarder et ne rentraient point à l'église.
* Le chemin de fer 1'). A. /v*.. n'existait pas à cette époque et il n'était pas même question de le construire.
116 Chez i.EvS Anciens Acadiens
Etant descendu de voiture, je vis aussitôt deux paroissiens se détâcher de la foule pour venir à ma rencontre. Je les reconnus pour des bourgeois du pays, car ils avaient l'air distingué et étaient très bien mis, et ce fut avec une politesse toute française qu'ils me saluèrent.
"Vous êtes sans doute étranger, monsieur, me dit l'un, d'eux. Serait-ce une indiscrétion de vous demander si vous êtes français?"
"Pas du tout, leur répondis-je. Oui, je suis français, un Acadien français du Nouveau-Brunswick qui vient vous visiter."
"Oh ! du Nouveau-Brunswick, il 5^ a beaucoup de français par là. Seriez- vous de Shédiac par hazard ?"
"Non, messieurs, je ne suis point de Shédiac, mais je suis natif de Memramcook.
"De Memramcook, tant mieux alors, me dirent les deux paroissiens, soyez le bienvenu et considérez- vous ici. comme si vous étiez chez-vous.
Ce tant mieux m'intrigua passablement dans le moment et je me demandai ce que Shédiac pouvait bien avoir de si anormal pour nos bonnes gens de la Baie Ste-Marie.. J'eus le mot de l'énigme un peu plus tard.
"Mais, messieurs, leur dis-je, est-ce que la cloche ne vient pas de sonner l'heure de la Messe ? Pourquoi vos gens ne rentrent-ils pas à l'église? Est-ce que la messe ne va pas bientôt commencer ?"
"Oui, monsieur, nous allons rentrer bientôt. Voyezvous, on est un peu en retard aujourd'hui, car on attend pour commencer les offices que les marins qui accomplissent un vœu .soient arrivés. Tenez, justement les voilà qui viennent là-bas."
Lie VdOu DES Marins 117
Et regardant du côté qu'on m'indiquait j'aperçus un spectacle aussi étrange que nouveau pour moi.
Seize individus, toui l'équipage d'un brigantin qui avait fait naufrage, s'avançaient deux par deux, nu-tête jet nu-pieds, tous accoutrés de leurs habits cirés de marins, avec un bout de cordage pour ceinturon.
Le capitaine, en tête, recitait le chapelet auquel répondaient tous ses compagnons.
A leur arrivée, il y eut silence général dans la toule, ■et nos marins devinrent le point de mire de tous les yeux.
Kt en effet, ne les avait-on pas cru tous noyés, n'avaient-ils pas été décomptés ?.. . Ils étaient pour ainsi •dire des revenus d'outre- tombe, de nouveaux Lazares resuscistés qu'on revoyait parmi les vivants. Ils étaient allés jusqu'aux portes du tombeau et ce n'était que par un vrai miracle, comme l'exprimait leur capitaine, qu'ils avaient été sauvés
A l'entrée de l'église, le bon vieux Curé de Ste-Marie les attendait, et après leur avoir donné l'eau bénite, il les fît avancer jusqu'aux balustres, où ils prirent des sièges qu'on leur avait préparés.
Je dois confesser que j'eus passablement de distractions pendant la messe, car j'occupais un siège d'où il m'était assez facile d'observer nos hardis navigateurs, et je vis bien par leurs visages hâlés et amaigris, qu'ils avaient dû souffrir horriblement, au cours de leur dernière aventure,
A part d'un jeune mousse d'une douzaine d'années, les autres membres de l'équipage étaient des hommes dans la force de l'âge, robustes et .solidement bâtis.
Cependant si je fus distrait comme je viens de le dire, je ne manquai pas en revanche d'être grandement édifié par l'attitude si pieoise et si recueillie, et la grande ferveur de nos braves matelots.
S' étant tous confessés la veille, ils s'approchèrent de la sainte table oii ils communièrent avec toutes les marques de la plus grande dévotion.
Au prône le bon vieux Curé fut on ne peut plus touchant dans son allocution aux naufragés, et il fit couler plus d'une larme et souleva plus d'un sanglot parmi ses auditeurs.
Mais ces larmes témoignaient plutôt de la joie et de la reconnaissance qui débordait en ce moment là du cœur de tous les assistants. Car le Ciel en ertet ne venait-il pas d'épargner, de sauver d'une mort terrible, seize bons citoyens de leur paroisse, dont dix pères de famille ?
Par leur disparition, dix braves mères Acadiennes fus.sent devenues prématurément de pauvres veuves, et soixante enfants, plusieurs encore en bas âge eussent été faits orphelins.
Oh ! alors, quel deuil immense pour toute cette bonne paroisse ! . . . .
Mais le Ciel avait écouté et exaucé le vœu solennel des naufragés. Nos braves marins étaient rendus à leur pays, à leur paroisse, à leurs familles ....
Au.s.si, jamais de la vie, je n'ai entendu de Te Deum chanté avec plus d'entrain et de ferveur que celui qui fit résonner les vieilles voiites de l'égHse Ste-Marie, en cette circonstance.
Après la messe j'eus occasion de converser avec Jean Babin, le capitaine du brigantin naufragé, et voici à peu
Lk Vœv des Marins 1 lî»
près la substance du récit qu'il me fit de leur terrible expérience.
Partis de Ste- Marie avec une charge de planches pour le marché des Antilles, ils n'avaient rencontré que du beau temps et du bon vent jusqu'à l'entrée du golfe du Mexique. Mais arrivés à cette latitude, une affreuse tempête s'était déchainée tout à coup, tempête qui en peu de temps avait tourné eu vrai C5'clone.
Le vaisseau avait pu résister aux premières atteintes de l'ouragan, jusqu'à ce qu'une énorme vague, le prenant par le flanc, l'eut porté jusqu'aux nues, pour lelaisser retomber sur le côté, avec la mâture et les voilestrainant dans la mer.
L'équipage avait grimpé alors sur l'autre côté du; vaisseau chaviré où il s'était cramponné du mieux possible. Et c'est dans cette situation là, que l'un desmatelots du nom de Pitre Comeau, au risque de se faire emporter par les vagues, parvint à se saisir d'une hache attachée à la rampe et coupa les deux mats, qui, se séparant du vaisseau, entraînèrent les voiles et les cordages avec eux.
Le vaisseau ainsi allégé se redressa de lui-même, et nos marins avec beaucoup de difficulté purent enfin se hisser jusqu'à l'arrière-pont, où ils s'attachèrent solidement aux rampes, pour ne pas être emportés par lesvagues énormes qui déferlaient à tout moment sur le malheureux brigantin.
Et ce fut ain.si pendant cinq jours et cinq affreusesnuits, que nos pauvres marins restèrent attachés sur ce vaisseau à moitié rempli d'eau et que les vagues balayaient à tout moment, n'ayant pour toute nourriture
120 Chez i.es AncikNvS Acadiens
qu'un peu de viaude crue et salée, que l'un des matelots était venu à bout d'aller chercher dans la cabine du cuisinier.
Vers le soir du cinquième jour ils étaient à peu près tous rendus au bout de leurs forces, se mourant de soif, de faim et de fatigue.
C'est alors que le capitaine Babin ranimant le peu d'énergie qui lui restait, cria à ses compagnons d'écouter ce qu'il avait à leur dire.
"Mes amis, dit-il, je crains que c'est la fin, nous sommes perdus. En conséquence préparons-nous de notre mieux à aller comparaître devant notre Juge !
"Cependant avant d'abandonner tout espoir, essayons ■si le Ciel ne viendrait pas à notre secours.
"Je propose donc que nous fassions un vœu."
"Oui, oui, faisons un vœu," répondirent tous ses compagnons.
"Alors voici, dit le capitaine, nous promettons à Dieu s'il nous conserve la vie, d'aller en pèlerinage à l'église Ste-Marie le premier dimanche après notre arrivée au pays.
"Nous nous y rendrons tous, nu-tête, nu-pieds, n'ayant qu'un bout de cordage pour ceinturon et revêtus des habits que nous portons en ce moment. Nous nous confesserons et connnunierons, et de plus nous ferons chanter .seize grand' messes pour les âmes du purgatoire. Est-ce convenu?"
"Oui, nous le promettons, dirent tous les membres de l'équipage.
"Alors, mes amis, à la grâce de Dieu, et prions de tout notre cœur. ' '
Le V(Eu DK.S Marins 121
La nuit suivante, le vent tomba considérablement, la ^mer devint moins houleuse et le lendemain avant-midi, -la situation s'était déjà tellement améliorée que nos -braves marins commençaient à reprendre courage tout de bon.
Ce fut vers le milieu de l'après-midi qu'ils aperçurent à l'horizon une voile qui venait de leur côté, et quelques heures après le "Dauphin" une grande goélette qui s'en retournait à Ste- Marie, ayant aperçu les signaux de nos naufragés, s'approchait du brigantin désemparé et prenait à son bord le malheureux équipage, pour le ramener sinon sain, du moins sauf à la Baie Ste- Marie.
"Oui, certes, ajoutait le capitaine Babin, il y a encore des miracles d'accomplis dans le monde, car je considère notre sauvetage comme un vrai miracle. Et soyez persuadé que nous allons bien remplir notre vœu et bien remercier le bon Dieu qui a eu pitié de nos pauvres femmes et de nos petits enfants." Et ce disant, le bon marin essuyait de grosses larmes qui coulaient sur son -visage tout ému.
Maintenant revenons à Shédiac.
Il faut vous dire que dans le temps dont je vous parle, ce nom de Shédiac était loin d'être en odeur de sainteté à la Baie Ste-Marie, et voici pourquoi.
A tous les ans et souvent plusieurs fois l'an, des individus venant un peu de partout, des colporteurs, des agents, àts pcdlais, etc., envahissaient cette partie de la Nouvelle-Ecosse pour >■ écouler leur marchandise.
Comme Shédiac était alors comme aujourd'hui, le nom d'une ville française bien connue, nos colporteurs
et autres aventuriers pour se donner du ton et établir une espèce de parenté entre français, à la question d'où êtes-vous, répondaient assez souvent ! "Oh ! moi, je suis de Shédiac," fussent-ils de la Patagonie ou de Timbouctou.
Maintenant est-il nécessaire de dire, que parmi ces agents et autres trotteurs, il s'en trouvait parfois qui n'étaient point, comme on dit, la crème de la crème, et loin d'être des saints.
Aussi plusieurs d'entre eux se rendirent-ils coupables de coups pendables, volant, trichant nos bonnes gens de la Baie Ste-Marie, sans compter bien d'autres méfaits encore plus regrettables.
Ainsi on peut comprendre que Shédiac, bien à son insu sans doute, jouissait à la Baie Ste-Marie dans ces temps-là d'une renommée loin d'être enviable. A tel point que lorsqu'on voulait traiter un quelqu'un de vaurien, ou n'avait rien de plus expressif que de dire qu'il n'était qu'un Shédiac.
Un jour un excellent jeune homme, qui, cette fois, appartenait réellement à Shédiac, arrive à Meteghan avec un stock de livres de prières, de médailles, chapepelets et autres objets de piété.
Il s'arrête d'abord chez un bon vieillard du nom de Robichaud qui le reçut bien poliment.
En apprenant ce que le jeune colporteur avait à vendre : "Très bien, très bien, lui dit le vieux Robichaud, vous arrivez juste à temps, car mon livre de prières est tout en lambeaux et mon chapelet n'a plus que quatre dizaines. Voyons votre marchandise. ' '
Et le jeune Shédiac d'ouvrir son ballot et d'exhiber son butin.
Lk V(Ku des Marins 123
L,e bonhomme Robichaud avait déjà examiné une bonne partie de la marchandise, lorsque tout à coup et comme mû par un ressort invisible, il se redresse de toute sa hauteur et se met à dévisager notre jeune marchand.
"Ecoutez donc, mon ami, lui dit-il, dites- moi, d'où êtes- vous, d'où venez-vous?"
Et le jeune homme de répondre bien innocemment :
•'Moi? mais je viens de Shédiac.
"Comment! de Shédiac? s'écrie Robichaud, alors, vite, vàte, mon petit bonhomme, prends ton paquet et fiche ton camp. Je ne souffre point de Shédiac dans ma maison ! !"
Maintenant je dois dire que malgré quelques petites particularités du genre de celle que je viens de raconter, et une défiance parfois outrée à l'égard des étrangers, je trouvai là une population des plus intelligentes, industrieuse, polie et très hospitalière. Aussi je n'oublierai jamais l'accueil bienveillant et tout aimable que l'on me fit un peu partout au cours de ma visite.
Mais il est vrai et nous pouvons tous en rire ensemble aujourd'hui je n'étais pas de Shédiac !
Un Effet
Lors de ma visite à la Nouvelle- Ecosse, un bon vieil habitant de Digb}' me raconta un incident assez drôle qui était arrivé dans cette partie du paj-s il y a quelques années passées.
On était à construire un embranchement de chemin de fer qui traversait un canton habité presque exclusivement par de bons et paisibles Acadiens.
La compagnie qui avait le contrat pour faire cet ouvrage avait crû bon de faire venir du Gap-Breton une centaine de travailleurs Ecossais, de grands et forts gaillards, mais les meilleurs garçons du monde lorsqu'ils ne visitaient point la bouteille de ^vhisk5^
Par contre lorsqu'ils avaient le malheur de vouloir fêter le dieu Bacchus, ce qui leur arrivait invariablement aux jours de paiement, ils devenaient alors de vrais démons sous l'influence de la boisson et jetaient la terreur partout où ils venaient à passer.
Un Effet 12/
A un tel point que nos bons Acadiens s'étaient vus parfois dans l'obligation de se barricader dans leurs maisons à certains soirs, pour se mettre à l'abri des visites tapageuses de nos Ecossais avinés.
Dans tout le canton on lés appelait, ''Les Railroads.^''
Ainsi les Railroads avaient fait ceci, avaient fait cela étaient passés par ici ou par là, les Railroads avaient engendré querelle dans telle place, s'étaient battus dans telle autre, etc. ; on n'entendait que cela dans tout le pays.
Or, cette année-là, le Curé de M. . . . s'était dit aux approches de Noël qu'il célébrerait cette grande fête avec plus de solennité que de coutume, si possible. En conséquence il s'était procuré de Montréal une magnifique crèche de Noël avec les figures de l' Enfant-Jésus, de la Sainte-Vierge et de Saint-Joseph, ainsi que celles de l'âne et du bœuf.
Mais quant aux bergers, il s'était dit que pour cette année-là il aurait de vrais bergers en chair et en os, et dans ce but il avait exercé bien en secret une quinzaine de ses paroissiens qui de\'aient revêtir pour l'occasion un costume aussi ressemblant que possible à celui des anciens bergers et qui, armés du bâton pastoral, devaient faire leur entrée dans l'église le soir de Noël, à minuit juste, tout en chantant avec entrain le Cantique "Ça Bergers assemblons-nous' ' .
E' affaire devait être tenue bien secrète, avait dit le bon Curé, afin de produire un meilleur effet.
Noël était arrivé. Il faisait une nuit magnifique avec une belle grande lune répandant ses rayons argentés sur les arbres tout couverts de neige et de givre.
126 Chez lks Anciens Acadiens
A l'église la cloche venait de sonner le dernier coup. Il était minuit, c'était le moment solennel, et la foule qui emplissait l'édifice sacré était à genoux attendant dans le plus profond silence l'entrée du Prêtre pour le commencement des offices de la Nuit Mystérieuse.
Tout à coup les portes de l'église s'ouvrent avec fracas. Ce sont nos bergers qui font leur entrée solennelle tout en faisant résonner le parvis de leurs bâtons de pasteurs. "Ca Bergers" est entonné avec éclat, mais il n'y eut que l'intonation, car aussitôt une clameur formida ble s'élève de toutes les parités de l'église, de la part des femmes et des enfants surtout, qui se mettent à crier: ^'Les Railroads, v'ia les Railroads'\
Et nos malheureux Bergers de s'arrêter aussitôt et de battre en retraite bien vite, car en un clin d'œil une cinquantaine des paroissiens avaient quitté leurs sièges pour s'élancer sur les intrus qu'ils bousculaient et mettaient à la porte sans cérémonie.
Ce ne fut qu'une demi -heure après que l'on parvint à se reconnaître de part et d'autre et à se rendre compte de la vraie situation.
Certes, le bon Curé avait produit un effet, mais un peu différent de celui auquel il s'attendait.
Salomon
Comme je vous l'ai déjà dit, dans mon jeune temps nous n'avions pas comme aujourd'hui parmi les nôtres, des juges, des sénateurs, des avocats, des membres de parlement et autres hommes de loi pour nous administrer la justice et nous fabriquer des règlements comme ceux qui nous régissent aujourd'hui plus ou moins tendrement.
Seuls, pouvions nous compter quelques pâles et rares luminaires dans le domaine judiciaire qu'on désignait afors sous le nom de Juges à paix.
N'ayant pas eu l'avantage de suivre les cours d'études des gens du barreau, il s'ensuivait naturellement que leurs connaissancer en fait de loi se trouvaient assez limitées, ce qui ne les empêchait pas cependant, de faire preuve assez souvent d'une certaine sagesse et de beaucoup de bon sens, dans leurs décisions des causes qui leur étaient présentées.
Nous avions vers ces temps-là dans notre canton, un de ces Juges in petto qui avait beaucoup de vogue parmi les plaideurs, et dont la renommée s'étendait au loin dans le paj'S, où l'on avait fini par l'appeler le nouveau SaloDion, et voici à quelle occasion.
Par un beau matin, voilà que deux fenunes du voisinage arrivent chez lui en vraies furies et s'emparent sans façon de son humble cour de justice, pour s'y disputer avec acrimonie et beaucoup d'acharnement, la propriété et la possession d'une cucurbitacée bien connue et vulgairement appelée une citrouille.
Il faut avouer que c'était un fameux comestible, si jamais il en fut, un fruit mon.stre qui ne pesait pas moins de cent livres, qui avait été enlevé de son jardin pendant la nuit et qu'on avait abandonné sur la route pour une raison ou pour une autre.
Peut-être le voleur ou plutôt la voleuse avait-elle manqué de forces pour transporter plus loin la gigantesque citrouille, ou bien l' avait-elle abandonnée subitement en chemin, de peur d'être pincée sur le fait par quelqu'un qui serait sur\-enu au moment du délit.
Toujours e.st-il que la cause promettait d'être très embrouillée, vu que les deux plaignantes pos.sédaient chacune un jardin potager arec de belles et grosses citrouilles toutes dorées, où miroittaient les doux rayons du soleil de septembre, sans compter que le larcin avait en lieu aux heures indues de la nuit, à l'abri de profondes ténèbres et sans aucun témoin.
Il est donc facile de comprendre que la plaidoirie fut a>sez longue et très animée.
L'une des plaignantes jurait sur sa grand' foi et par
Salomon 129
tous les saints du paradis, que la citrouille était certainement la sienne et qu'il était facile de pouvoir l'identifier comme telle, par le fait que la tige en croissant avait pris la forme repliée de la lettre S.
L'autre plaideuse de son côté affirmait de toute la force de ses poumons et avec surabondance de gesticulations, que le gros fruit lui appartenait bel et bien, et que pour se convaincre de la vérité qu'elle disait, on n'avait qu'à examiner l'un des côtés de la citrouille, et et qu'on y verrait un certain dépôt de couleur blanche que les hirondelles ou autres oiseaux du Ciel y avaient laissé tomber en passant au dessus de son jardin.
Au milieu de tout ce patati patata de clameurs féminines et de plaidoiries acharnées, notre juge de paix, en vrai Salomon, restait calme et impassible comme le digne représentant de l'immuable justice.
A un moment donné, il commande le silence et donne l'ordre d'aller quérir la fameuse citrouille, cause du litige et de tout le tapage.
On la lui apporte et après l'axcir examinée on ne peut plus conscienscieusement, notre nouveau Salomon prenant alors son ton le plus magistral, commence ainsi son adresse à la cour assemblée.
"Mesdames, dit-il, votre cas est assez remarquable et, il faut le dire, très singulier ; car, d'après les témoignages entendus et les marques d'identihication que j'aperçois bien en effet sur la citrouille ici présente, il semblerait que cette cucurbitacée ajipartiendrait en même temps et à la fois, à l'une et à l'autre de vous deux, ce qui n'est
pas possible d'après les lois générales de la physique et de la saine raison.
' 'Or donc, je vais rrie servir dans votre cas de la sagesse du grand Salomon, mon prédécesseur, qui, lorsque deux femmes comme vous se disputaient devant lui la possession d'un enfant nouveau-né, et ne sachant à laquelle le donner, eût recours dans ce sérieux dilemme à un mo3'en tout à fait extrême qui fut de diviser de son épée l'enfant en deux parties égales, deux parties qui devinrent comme cela une paire de tessons (jumeaux) qu'il partagea entre les deux contestantes, qui retournèrent alors chez elles contentes et assez satisfaites.
"Je vais donc à son exemple diviser ce gros fruit en deux parties égales que nous considérerons pour le moment comme des tessons en citrouille. Prenez chacune votre part, ou votre tesson si vous voulez, retournez chez vous et ne revenez plus ici pour vous y disputer. Oui ! dorénavant, tachez de vivre en paix •,pax votiscum, comme dit notre curé lorsqu'il prêche en latin."
Les deux plaideuses s'en retournèrent chez -elles, diton, plus ou moins satisfaites, mais non .sans s'être fait encore une fois de bien gros >eux et s'être lancé en partant l'apostrophe plus ou moins dévisageante : "t'as pas gagné toujou !"
Inutile d'ajouter que notre Juge de Paix pour pouvoir diviser à l'amiable sa fameuse citrouille en deux parties et par là servir les fins de la justice, avait jugé à propos de varier un tant .soit peu le récit biblique, comme on vient de le voir.
Mais, que voulez-vous, il avait affaire à des gens qui
SALOMOiV
dans ces temps-là étaient très peu fer'rés en fait d'Ecriture Sainte, et qui sait, peut-être que lui-même pour une raison ou pour une autre, se trouvait sous l'impression que le premier Salomon en avait agi de la manière décrite dans la célèbre cause re La Citrouille.
Trésors Cachés
En 18Ô4 il } eût tout un émoi, tonte une fièvre qui,, après s'être emparée de la plupart des habitants de notrevillage, continua de se propager un peu partout dans le pays.
Il faut avouer aussi qu'il y avait matière à exciter même les plus flegmatiques, car il ne s'agissait ni plus ni moins que de la découverte de l'un des trésors cachés autrefois par le célèbre captaine Kidd, le riche et redoutable forban dont tout le monde a entendu parler.
Dans toutes les habitations, au coin des rues et sur lesroutes, quand les gens se rencontraient, le sujet de toutes les conversations ne roulait que sur le fameux corsaire et sur ses trésors, qu'on disait alors plus que jamais avoir été enfouis dans notre partie du pays, et en conséquence tout le monde ne rêvait qu'aux doublons espagnols et aux immenses richesses qui deviendraient la part de ceux qui seraient assez fortunés pour trouver les précieuses cachettes.
Trésors Cachi'cs 133
\'oici maintenant l'événement qui avait donné lieu à cette commotion quasi-générale de cette époque-là.
Sur le côté sud de la rivière Peticodiac, à la tête de la baie de Chignectou, se trouve une falaise connue sous le nom du Cap des Demoiselles, un endroit désert, aride et assez éloigné de toute habitation, où les pêcheurs de ^aîte (alose) des villages dits Gautreau, Belliveau, le Cap, Beaumont avaient coutume de s'arrêter parfois pour y attendre la marée qui devait les ramener cliezeux, ou bien pour y passer la nuit, afin de pouvoir retourner plus matin aux endroits accoutumés de la pêche.
Sur le haut de cette falaise en question se trouvait une éclaircie où les pêcheurs avaient dressé des tentes et quelques cabanes pour se mettre à l'abri des mauvais temps, et au centre de cet espace qui formait un espèce de carré, se trouvait entre autres, une certaine pierre de moyenne grandeur, qui servait depuis bien des années à exercer les muscles et l'agilité de nos jeunes pêcheurs, en ce qu' ils avaient coutume, aux moments libres d'essayer de la franchir à la course et d'un seul bond.
C'était une pierre bien connue des marins qui fréquentaient cette localité, et par suite des exercices auxquels elle se prêtait, on l'avait surnommée la Roche m Saute) .
Or, un certain jour que nos pêcheurs se trouvaient au large, très occupés cette après-midi-là à retirer de leur seines le pois.son qui donnait abondamment, ils aperçurent un grand voilier à trois mats venant du sud. qui, après les avoir dépassés, continua de monter jusqu'à la goule (goulet) de la rivière où il jeta l'ancre, tout près et en face de cette même falaise du Cap des Demoi.seIles.
Jusque-là il n'y avait rien eu de bien étrange dans la
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manœuvre de ce navire, mais ce fut bien autre chose, lorsque l'on s'aperçut que la forte partie de l'équipage,, quittait le bord pour gravir le rivage et se rendre jusqu' aux cabanes de nos pêcheurs, où on les vit travailler pendant quelque temps, en se servant, à ce que l'on crût, d'une espèce de grue qu'ils avaient érigée.
Quelques heures après ils retournaient à leur vaisseau, qui, ajant levé l'ancre, se mettait en route de nouveau pour filer à toutes voiles vers le sud d'où il était venu.
On peut s'imaginer si les conjectures allèrent leur grand train ce jour-là parmi nos braves pêcheurs, à propos de la venue et du départ précipité de ce navire mystérieux.
Mais ils étaient loin de prévoir la surprise qui les attendait au Cap des Demoiselles à leur retour ce soir-là.
A part des traces que les gens du trois mâts avaient laissées sur le rivage, on vit bien qu'ils s'étaient rendusjusqu'aux cabanes, et que là par quelques moj'ens ou autres, ils étaient venus à bout de remuer la Roche à Saute) , qu'ils n'avaient pas pris la peine de remettr tout à fait en place avant de s'en retourner.
Inutile de dire s'il y eût stupéfaction générale chez nos bons pêcheurs, eux qui s'étaient toujours imaginé que la pierre était profondément enfoncée, tandis qu' elle n'était en réalité qu'à la fleur du sol.
Cependant, après cette première surprise passée, ils résolurent de pousser l'aventure jusqu'à sa fin, et, s' armant de gros pieux et de solides bâtons, par des efforts combinés il.s ne tardèrent pas à remuer de nouveau notre Roche à Sauter, qui, cette fois, laissa bien à découvert une certaine excavation, où se trouvait à ne pas s'y
Trésors Cachés 13o
tromper, l'empreinte encore toute f raidie de l'un de ces grands vases de métal d'autrefois, qu'on appelait des pots à tn^is pattes.
De désespoir et de désappointement, on se mit tout de même à fouiller la cavité dans tous ses coins et recoins^ avec le résultat peu consolant qu'on finit par y trouver, au milieu du sol ainsi boulversé, un beau doublon d'or espagnol, que les gens du trois mâts y avait laissé tomber par mégarde dans leurs retraite plus ou moins précipitée.
Comment décrire les regrets et les soupirs qui succédèrent à cette dernière découverte, à la pensée d'avoir été si longtemps à portée de la fortune et sans jamais en avoir eu seulement le moindre des soupçons.
Il va sans dire que la nouvelle de l'enlèvement du pot d'or se répandit comme une trainée de poudre dans tous les alentours, et que les vieilles histoires et les vieilles traditions de trésors cachés, turent toutes ravivées de nouveau et mises à l'ordre du jour.
Des bandes de chercheurs furent aussitôt organisées pour faire des fouilles un peu partout dans le pays, des fouilles qui devaient toujours avoir lieu pendant la nuit et commencer à l'heure mystérieuse de minuit, comme le prescrivait une ordonnance dans la légende de ces tempslà.
Pour localiser les trésors enfouis il fallait suivre un cérémonial tout particulier et connu que du petit nombre quant à son entité.
Il fallait premièrement et de toute nécessité se procurer une bonne (verge qu'attirent les métaux) et ainsi armé, on commençait à minuit par promener cet
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instrument rode dans les localités où l'on pensait y avoir de l'argent de caché, gardant pendant ce temps-là le plus profond des silences, et lorsque la verge magique donnait signe de vouloir se pencher vers la terre, c'était alors le signal pour nos chercheurs d'or de s'arrêter et de tracer un certain cercle plus ou moins spacieux tout autour de l'endroit indiqué par la rode, cercle qu'il fallait en plus bien asperger d'eau bénite, pourchasser les mauvais esprits qui tâcheraient d'empêcher les chercheurs d'arriver jusqu'aux trésors.
Une légende de ces temps-là disait que les forbans, avant d'enfouir un trésor, avaient coutume de tirer au sort entre eux et que celui qui se trouvait ainsi désigné était mis à mort par ses compagnons, qui l'enterraient à côté du trésor dont on voulait qu'il eût la garde, jusqu'à ce que l'on vint le relever de sa charge par les paroles d'une formule secrète et connue que des forbans seulement.
Mais il était dit qu'eu se servant d'eau bénite de la manière prescrite, en faisant une prostration avec les bras en croix, et en gardant ensuite un silence parfait durant le creusement du terrain, il était po.ssible de .s'emparer du magot sans trop de difficulté mais qu'au contraire si les conditions requises n'étant point observées, le trésor, au moment d'être enlevé, changeait de place et s'évanouissait de lui-même, lai.ssant les chercheurs à leurs frais et dépens, pour des travaux devenus inutiles par leur manque de précautions.
Cette rage et cette fièvre de trésors cachés prit de telles proportions vers cette époque-là, que les curés furent «bligés de s'en mêler dans plusieurs localités, car l'eau
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bénite disparaissait mystérieusement tous les jours et de tous les bénitiers, sans compter qu'un certain nombre de voisins plus tranquils et peu affectés par cette fîè\re de l'or, se levaient à certains matins pour trouver leurs champs de patates ou d'avoine tout boni versés, avec de mombreuses cavités, que creusaient nos rôdeurs de nuit, à la recherche des trésors du Capitaine Kidd ; ce qui, • tout considéré, n'éiait pas très agréable ni profitable pour no^: fermiers ainsi dérangés sur leurs fermes.
Le tout aboutissait généralement en des chamailleries -et autres désagréments entre des voisins, reconnus par ailleurs pour des citoj'ens doux et paisibles.
Un bon Curé, fatigué et ahuri de tout ce tripotage et des agissements nocturnes de quelques-uns de ses paroissiens, exprima nettement son opinion au sujet de trésors cachés, dans les remarques qu'il fît un dimanche à l'occasion du prône.
"Mes bons amis, leur dit-il, on est venu cette semaine me demander .si je croyais qu'il y eût des tré.sors de cachés dans la terre et s'il y avait du mal à les enlever. La réponse que j'ai faite à ces gens-là, je vous la répète aujourd'hui pour l'intérêt de tout le monde.
"Qu'ily ait des trésors dans la terre, sans doute que j'y crois et de toutes les forces de mon ânte. Des trésors, mais il y en a partout dans cette paroisse, sur toutes vos fermes, et vous n'avez qu'à les chercher pour les trouver.
"Comment faut-il s'y prendre ?.. .C'est bien simple, .servez-vous de bonnes charrues, remuez bien le sol .semez-y de la bonne graine, et je vous promets qu'à l'au- -tomne vous trouverez là des trésors, bien plus surs et
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plus profitables que les trésors chimériques après lesquels vous courrez maintenant. Et ces trésors vous les^ trouverez non seulement une fois, mais à tous les ans, et cela sans avoir à trotter pendant les nuits pour perdrevotre sommeil et déranger tous vos voisins, ' '
Cependant, toute plaisanterie de côté, il n'y a point de doute que, d'accord avec les légendes et la tradition, des dépots d'or ou d'argent plus ou moins considérables,, furent sécrétés par-ci par-là dans nos parages qui furent pendant longtemps des lieux de refuge pour les nombreux flibustiers d'autrefois, lorsqu'ils se sentaient trop vivement pressés par les c/iasseurs de pirates ou par d'autres pirates mêmes, puisqu'il leur arrivait assez souvent de vouloir s' entrevoler, nonobstant les lois de leur fraternité et leur soi-disant code d'honneur.
Un de nos voisins, qu'on appelait le vieux Sauveur à Mélem, un jour qu'il traversait un portage conduisant à Memramcook, aperçut un bout de faucille qui se trouvait planté dans l'écorce d'un arbre non loin du sentier. L'idée lui vint qu'il y avait peut-être quelque chose de caché au pied de cet arbre et que la faucille n'était qu'un signe de reconnaissance. Sa conjecture disait vrai, car après avoir pioché quelque temps, il réussit à déterrer une petite boîte assez mal conservée, mais contenant tout de même un bon rouleau de billets de la banque de France, devenus presque méconnaissables, ainsi que plusieurs pièces d'or et d'argent dont il ne voulut jamais nous révéler le montant.
Cette monnaie que j'ai pu voir moi-même en partie, avait dii appartenir dans ce cas-ci, à quelques fugitifs Acadiens au temps de la déportation de 17o5, qui, dans
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leur fuite à travers les bois, l'auraient déposée près de ce portage, avec l'intention d'y revenir la chercher, lorsque le calme se serait rétabli dans le pa5^s.
Un personage bien connu et aujourd'hui assez favorisé des biens de ce monde, est le possesseur d'un vieux parchemin qui dût appartenir aux forbans d'autrefois. J'ai pu avec difficulté y débrouiller l'inscription suivante :
vS
D'après la tradition et un vieux bouquin en ma possession, il paraîtrait que les principaux endroits de refuge où nos flibustiers auraient enfoui leur butin, se trouveraient dans les alentours de la baie de Chignectou et les côtes de la Baie de Fundy, et du côté du nord ils auraient choisi les environs de la baie de Cocagne, du cap de Richibouctou, l'île Boishébert, l'entrée du havre de Caraquet, et l'île de Miscou.
Il est fait mention également dans mon vieux livre, d'une Anse à V Ours que je ne rencontre nulle part sur nos cartes géographiques, mais qui doit se trouver, diton, quelque part à la Nouvelle- Ecosse et où les flibustiers auraient déposé à certains temps des valeurs considérables.
Coutumes d'Autrefois
Que les temps sont changés ! Dire, par exemple qu' autrefois pour pouvoir faire sa première communion il fallait s'y préparer pendant trois longs mois . . .
Aussi, je vous dirai que pour ma part, j'eus à parcourir sept milles, soir et matin, pendant cet espace de temps, afin d'assister aux leçons du catéchisme de la première communion, qui se donnaient à l'église paroissiale située alors à cette distance de la maison paternelle.
Il est vrai que c'était pendant les mois de la belle saivsou et que légèrement accoutré et n'ayant aux pieds que les chaussures du vieux père Adam, je franchissais cette distance tous les jours avec la légèreté et la vitesse d'un ■vrai lapin.
Le soir, revenu à la maison, la croûte n'en goûtait que mieux et le sommeil n'en était que plus profond.
Au village pour apprendre notre catéchisme, il fallait avoir recours à quelques unes des rares personnes qui .savaient lire dans ces temps-là.
CouTUMKS d'Autrefois 141
Cependant il arrivait parfois que quelques-unes des bonnes mères de famille, enseignaient elles-mêmes à leurs enfants le catéchisme qu'elles savaient par cœur d'un bout à l'autre, bien qu'elles n'eussent jamais appris à lire.