‹ Chez les anglaisChapitre 10 sur 29 · LE BEFFROI DE BRUGES · texte numérisé non relu

LE BEFFROI DE BRUGES

Sur la place du marché, à Bruges, se dresse le beffroi vieux et sombre...

Trois fois incendié et trois fois rebâti, il veille encore sur la ville.

A l’aurore d’un jour d’été, j’escaladai cette tour altière.

Le monde secouait les ténèbres de la nuit comme des robes de veuvage.

Riche de cités, émaillé de hameaux, argenté de vapeurs et de rivières,

Le vaste paysage rayonnait autour de moi, pareil à un bouclier d’argent ciselé.

A^mes pieds dormait la cité, de ses cheminées çà et là.

LONGFELLOW

Des guirlandes de fumée, plus blanches que neige, montaient et s’évanouissaieut comme des fantôme dans l’air.

Pas un bruit ne montait de la ville à cette heure matinale,

Mais j’eutendis un cœur de fer battre dans l’ancienne tour.

Dans leurs nids, sur les hautes solives, chantaient les hirondelles sauvages,

Et le monde, endormi sous moi, me paraissait plus loin que le ciel.

Bientôt, harmonieuses et solennelles, évoquant les fastes d’autrefois,

Résonnèrent les cloches mélancoliques, avec leurs variations étranges et surhumaines,

Comme les psaumes de quelque vieux cloître, quand les nonnes chantent en chœur...

Puis la grosse cloche éclata parmi elles comme le chant du prêtre.

Les visions des jours envolés, les fantômes de jadis envahirent mon cerveau,

Et ceux qui ne vivent plus que dans l’histoire me semblèrent revenus sur la terre.

Tous les Forestiers de Flandre, le puissant Baudoin Brasde-Fer,

Lydéric du Bue, et Crécy, Philippe, Guy de Dampierre.

Je revis les pompes splendides de ces jours disparus,

Les imposantes dames escortées comme des reines, les chevaliers qui portaient la Toison-d’Or.

Les marchands lombards et vénitiens, aux lourds navires chargés jusqu’à la cale,

Les ministres de vingt nations, enfin plus de pompe et d’abondance qu’à la cour des rois.

Je vis le fier Maximilien, humblement agenouillé sur le sol...

Je vis la douce Marie chassant avec son faucon et son chien...

Et sa pompeuse chambre nuptiale où un duc coucha avec la reine,

LONGFELLO W.

Une garde armée autour d’eux et une épée nue entre eux. Je vis les tisserands flamands, enorgueillis par Namur et Juillers,

Regagner leurs foyers après, la sanglante journée des Éperons d’or.

Je vis la lutte des Minnewaters, je vis les Chaperons-Blancs marchant vers l’Ouest,

Je vis le grand d’Artevelde victorieux, escalader le nid du Dragon-d’Or.

Puis, de nouveau, l’Espagnol barbu vint frapper le pays de terreur,

Jusqu’à ce que la cloche de Gand répondît par delà les lagunes et les sables :

Je suis Roland! je suis Roland!!! il y a victoire dans le pays!...

Alors le bruit du tambour m’arracha à mes songes; la rumeur de la ville réveillée

Renvoya dans leurs tombeaux les fantômes que j’avais évoqués.

Les heures avaient passé comme des minutes, et avant que j’en eusse conscience,

L’ombre du beffroi traversait la place illuminée par le soleil.

En reproduisant cette poésie, que Ton est surpris de rencontrer parmi les œuvres d’un habitant de Cambridge ( Massachusets ) et qui semble par la couleur et la science devoir être le chef-d’œuvre d’un grand poète flamand, inspiré par la muse même de la patrie, je n’ai pas cédé seulement au plaisir de montrer la puissance d’identification du génie et du sentiment d’un vrai poète. J’ai voulu surtout ajouter un trait indispensable au portrait que j’ai essayé — sans dissimuler la quasi-impos-

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sibilité de l’obtenir net et complet — du génie américain.

Les nombreux voyageurs qui l’ont étudiée attentivement sur place ont tous signalé dans l’Amérique un double courant d’instincts et de tendances. Parallèlement aux trappeurs, aux mineurs, aux colons, aux explorateurs intrépides, parallèlement aux ingénieurs à conceptions vertigineuses, aux banquiers, aux marchands dont les bénéfices ou les faillites nous paraissent arriver du pays des fables, il existe un peuple américain dont l’âme habite le passé. Ce peuple-là, devant les espaces illimités et vierges qu’a embrassés seulement le regard de l’impassible nature (et dont le sable n’a point gardé la trace des myriades de tribus innomées qui l’ont foulé), éprouve comme la nostalgie des lieux enregistrés par l’hisloire, et où des ruines attestent que l’homme a aimé, pensé et souffert. Ceux-là rêvent avec passion à l’Europe, à ses personnages légendaires, aux monuments de Paris, de Londres, de Vienne, aux tableaux de Florence, aux palais de Venise, aux burgs de la Germanie; leur pensée se retrouve en communion avec l’âme des générations; la mémoire a ses tendresses comme l’imagination a ses espérances.

Longfellow a été, il est encore l’in terprète le plus éclairé et le plus pénétrant de cette catégorie d’Américains, beaucoup plus considérable qu’on ne le supposerait en face des masses innombrables de ceux qui donneraient Westminster, le Louvre et

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le palais Pitti, pour un joli marché de bois ou de bétail.

En 1835, âgé de vingt-huit ans, le professeurpoète fut appelé dans les murs du Cambridge américain, dont les premiers setilers avaient rêvé de faire la capitale des Massachusets. Longfellow y fut appelé comme professeur de littérature et de langues modernes à {'université Harvard, la première de l’Amérique, au moins par la date, car sa fondation remonte à 1636 ; elle est due aux libéralités du citoyen dont elle a pris le nom. A cette occasion, Longfellow revit l’Europe. 11 s’arrêta surtout cette fois en Angleterre, en Danemark, en Suède et en Allemagne. Puis il retourna à Cambridge, où il installa sa résidence définitive, et se retrancha entièrement dans le travail professionnel et la composition littéraire. Reconnaissant de l’hospitalité de l’ancien monde, il a parsemé son œuvre de nombreuses et excellentes traductions ou imitations de poètes français, espagnols, italiens, suédois et allemands.

C’est même une des plus rares originalités du génie de Longfellow que cette assimilation parfaite avec les génies étrangers; je ne dis point cela par goût pour l’antithèse, mais par amour de l’exacte vérité. De même que ses longues stations sur notre vieux continent, à Rome, à Madrid, à Heidelberg, à Paris, ne lui apportèrent aucune des tristesses de l’exil, parce que son cœur de poète sympathisait avec ces nobles villes, de même lorsqu’il tra-

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duit des poèmes de Tegner,de Copias de Manrique, de Uhland, de Charles d’Orléans, de Beboul et de Jasmin, le dépérissement de la transplantation n’apparaît point dans l’air de ces fleurs d’un autre climat; au contraire, elles y trouvent un épanouissement nouveau; on voit qu’elles n’ont pas été étouffées dans une serre étroite, mais confiées à une terre maternelle et nourricière sous la chaleur d’un généreux soleil. Le caractère des originaux et l’accent propre de Longfellow brillent à la fois unis et distincts dans ces poésies traduites. Il en résulte une saveur irrésistible et un nouveau genre d’harmonie. Ce don de s’assimiler autrui sans le dissoudre et sans s’effacer soi-même n’est-il pas le témoignage d’une personnalité bien vigoureuse et d’une adresse bien rare, chez une âme si studieuse et si tendre?

Nous avons dit déjà que le poète est très-versé dans toutes les littératures du vieux monde, et qu’il parle les principales langues du continent. Merveilleusement il possède la nôtre; il en pratique et en discute les moindres nuances ; certainement, il se connaît mieux qu’un grand nombre de nos lettrés au français des xuie et xive siècles. Il lit couramment et possède en partie ces vieux romanciers dont Boileau déclare que Villon sut le premier dans ces siècles grossiers débrouiller l’art confus.

Nos données biographiques et personnelles sur le poète s’arrêtaient jadis à ces lignes sèches. Nous

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y aurions ajouté que depuis notre retour en France nous n’avions rien négligé, nous avions fait de notre mieux et à diverses reprises pour communiquer au lecteur français le sens général, les plus belles parties, et la liste à peu près complète des poèmes et poésies de Longfellow. Bref, nous avions disséminé dans divers journaux et revues de Paris et réuni dans une brochure spéciale nos impressions et nos renseignements.

Les années se chassaient l’une l’autre avec rapidité, et cette admiration de notre dix-huitième année, très ardente et très sympathique, s’adoucissait de ces teintes que prennent les choses du souvenir. L’éloignement augmentait encore les effets du temps, et il s’en fallait de peu que nous ne rangeassions Longfellow parmi ces hommes envolés dont il parle si bien.

Dans les dernières semaines de 1868, plusieurs journaux annoncèrent l’arrivée à Parisde M. Longfellow, le célèbre poète américain, l’auteur d 'Excelsior et d 'Évangèline, l’orgueil de la jeune Amérique et aussi de la vieille Angleterre, dont nul depuis lord Byron n’avait honoré la langue d’aussi beaux vers. Longfellow ne fit alors qu’une halte chez nous; il se rendait à Borne, où il passa tout

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l’hiver. Il revint à Paris au commencement de l’été 1869.

Par un beau dimanche, nous lisions à la croisée d’une maison de la rue Saint-Honoré, lorsqu’un coup de sonnette très inattendu nous arracha en sursaut à cette demi-rêverie qui est le propre de certaines lectures, et nous donna le pressentiment de quelque chose de rare et d’heureux. Alors nous vîmesentrercheznousunhommede taille moyen ne, mais au maintien admirable de dignité. De longs cheveux blancs, le port de tête d’une noblesse idéale... L’austérité des lignes du visage, adoucie par la rêveuse mansuétude des paupières, abritant une prunelle qui reluit comme l’acier. Le puritanisme de l’Anglo-Américain, soldat du Christ, prêt à mourir la Bible sur son cœur, s’y confond heureusement avec les douceurs de l’artiste et la bonté du père.

Nous reconnûmes d’instinct, mais un peu aidé par un portrait ancien très ressemblant, l’homme qui avait charmé notre première jeunesse. La vive émotion de l’entrée fit bientôt place à l’intérêt le plus extraordinaire que nous ayons jamais trouvé peut-être à la conversation d’un homme de génie ou de talent. Rien de dogmatique. Rien non plus de cette bonté banale qui est la pire des insolences chez nos auteurs en renom. De même que certains monarques ne faisaient nulle différence entre le premier seigneur et le dernier manant de leur empire, tous également serviteurs à leurs

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yeux : de même certains de nos grands poètes, faciles à nommer, ne reconnaissent parmi les Français que ceux qui les flagornent et ceux qui les critiquent. Il n’existe point d’autre trait distinctif pour eux.

Chez Longfellow, rien de pareil, mais une conversation nourrie, une merveilleuse fertilité d’aperçus, la plus grande provision de souvenirs et la plus saisissante originalité d’explications. Ajoutez-y, pour comprendre tout notre émerveillement, une connaissance très complète de notre personnel parisien, à ce point que — le trait est bien américain — c’est lui qui nous donna l’adresse d’un excellent relieur à Paris. Il nous parla avec bonne humeur de toutes les histoires que nos journaux français avaient répandues à profusion sur son compte depuis quinze jours. A la vérité, parmi ces circonstances imaginaires — plus indiscrètes que blessantes — il y en avait de bien faites pour nous inviter à l’étonnement envers les plumes capables de répandre certaines inventions. C’est ainsi que des feuilles graves avaient publié tous les détails d’un dîner en famille et entre amis dans l’Arbre de Robinson, dîner aussi authentique que les aventures de ce célèbre personnage.

Quinze jours durant, quinze jours qui marquent certainement parmi les plus heureux de notre passé, nous vécûmes avec le poète, lui, venant quotidiennement se reposer chez nous de ses longues courses à travers Paris, et nous questionner

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sur les choses littéraires ou politiques de la France. Chaque jour c’était une excursion à la Sainte-Chapelle, au Louvre, à l’Hôtel-Lambert, au Théâtre- Français, un repas matinal avec des confrères parisiens qui nous avaient demandé de lui être présentés, un dîner en famille à l’Hôtel-du-Jardin de la rue de Rivoli.

Un grand nombrede personnages tinrent à devoir et à honneur de venir le saluer. L’escalier du n° 206 de la rue de Rivoli, où il logeait, vit passer les figures les plus différentes, depuis le chef de l’ambassade chinoise, feu Burlingham, jusqu’au feu carme le Père Hyacinthe, dont la robe blanche causait tant d’étonnement aux jeunes misses de Cambridge et à leur père.

Aussi célèbre et plus aimé aux États-Unis, dans les Trois-Royaumes et en Allemagne, qu’aucun écrivain de ce temps-ci, M. Longfellow put voir pour ainsi dire, à son dernier voyage, se dérouler le terrain conquis chez nous par sa noble et chaste muse... Il put voir que si nous n’étions pas encore aussi sensibles qu’il convient à ses œuvres, nous l’étions fort à sa renommée et au charme de sa personne. La colonie américaine, très importante et très nombreuse à Paris, fit assaut de zèle pour accueillir dignement ce glorieux compatriote. Les cartes d’invitation aux parties données à cette occasion portaient : en l’honneur du professeur Longfellow.

Mais, par goût et par devoir, nous nous intéres-

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sions surtout aux hommages français, et il nous revient à ce propos le souvenir d’un épisode d’autant plus agréable pour nous, qu’il fut l’origine d’une précieuse amitié. Un jour nous revenions avec Longfellow d’un déjeuner champêtre... (je vous prie de vouloir bien entendre ici par champs les Champs-Élysées ) , lorsque sous les arcades Rivoli, presque à l’angle de la rue d’Alger, le poète fut accosté par un gentleman d’âge mûr, aux yeux vifs et perçants derrière leurs lunettes, et qui se présenta ainsi ;

— C’est à M. Longfellow que j’ai l’honneur...

— Oui, monsieur.

— Je sors de chez vous... je suis M. Barbier.»

Le grand Américain fut sans doute impressionné par le nom célèbre qui venait de lui être annoncé, mais il n’aurait pu comprendre, à moins d’une explication, l’émoi tout particulier que cela devait causer à un lecteur, à un écrivain français, de rencontrer pour la première fois, dans ces conditions d’imprévu, la personne si discrète de l’auteur si fameux des ïambes.

Nous remontâmes ensemble chez Longfellow, et durant l’heure qui suivit, j’assistai à une conversation des plus animées, et dont je dirais que notre théâtre fit tous les frais, si nous n’avions insisté longuement sur l’élection récente de M. Barbier à l’Académie française, en remplacement de M; Empis. Cette conversation, remplie d’idées (Longfellow est certainement de tous les grands

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ica

écrivains que j’aie connus celui qui, de sa personne, justifie le plus l'admiration et la sympathie inspirées par leurs œuvres, et dont la parole exprime le plus lumineusement de nouveaux aspects des choses), cette conversation, dis je, n’a pas laissé d’aimable trace seulement dans notre mémoire reconnaissante. L’année suivante, en pleine séance de réception académique, M. Barbier rappelait textuellement, en citant avec sympathie leur illustre auteur, plusieurs aperçus du poète américain. Entre autres choses, il nous avait témoigné son étonnement d’avoir entendu, au Théâtre-Français, les acteurs dire d’une façon tout autre que dans sa jeunesse. Il ne retrouvait plus la prononciation de 1829. Dans la bouche d’un observateur étranger, cela n’a-t-il pas la valeur d’une date et d’un renseignement? Combien de traits d’un jetspontané et comme sibyllin ! j’en ai recueilli plusieurs dans un volume spécial.

Ces beaux jours s’envolèrent rapidement. Après un hiver artistique à Romç, une semaine à Gad’s- Hiil auprès de son ami Charles Dickens, qu’il ne devait plus revoir, et un mois d'ovations amicales à Paris, Longfellow se prépara à retourner dans son pays. Nous l’accompagnâmes jusque sur le pont du paquebot dans le riant bassin de Boulogne. Mais nous ne songions point à rire, nous.

Une mélancolie profonde, l’adieu à ce que l’on ne reverra plus, mouillait nos yeux à cette suprême rencontre. Cela se passait le 20 juillet 1869.

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Depuis lors, en effet, nous n’avons plus revu le poète. Pour le revoir, il eût fallu accepter sa gracieuse invitation d’aller faire connaissance avec l’Amérique, dans cette maison deux fois glorieuse qu’il habite à Cambridge, dans le voisinage immédiat de l’Harvard-University. Cette maison, que j’essaye de vous décrire d’après une photographie, s’élève sur une vaste terrasse... deux ormes imposants semblent monter la garde à son entrée... elle est toute entourée d’arbres, de bosquets et de fleurs. Cette maison séculaire servit de quartier général au grand Washington avant l’évacuation de Boston. Longfellow n’a point voulu que ce noble souvenir pût jamais périr par sa faute, il l’a fixé dans les vers suivants :

Un jour, il fut un jour, où dans ces murs,

Un homme qui assiège souvent notre mémoire,

Le père de la patrie, a habité.

Alors les feux du camp assiégeant Entouraient d’une ceinture flamboyante Ces prairies vastes et humides.

Son pas majestueux

Appesanti par le fardeau des soucis

Réveillait de bas en haut l’écho de ces escaliers...

Et dans cette chambre où j’écris,

Il s’est reposé aux heures de chagrin,

Le cœur et la tête harassés.

De ce qui précède, il ne faut pas conclure que nous soyons resté, depuis 1869, sans nouvelles de Longfellow. Les malheurs de la France l’attristè-

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rent sincèrement. De nombreuses et éloquentes lettres le prouveraient. Dans ces lettres, il s’inquiète de tel ou tel coin de Paris, où l’amitié l’a accueilli, et il se préoccupe de savoir si la mitraille allemande l’a épargné. En outre, plusieurs envois d’œuvres nouvelles attestaient en même temps, chez le poète, la fidélité de son souvenir affectueux, et la jeunesse toujours active de sa muse.

Nous terminerons cette partie biographique de notre travail, sur une dernière aventure personnelle qui ne manque pas d’un certain air de fantastique. Peu de temps après ces cruels et doubles désastres que la mémoire a honte d’évoquer (et que ce serait toutefois le comble de notre malheur d’oublier), une famille amie nous pria de lui retenir un appartement dans un hôtel meublé de la rue de Rivoli. A cet appel surgit à nos yeux l’intérieur aimable où nous avions connu, trois ans auparavant, l’illustre Américain, et qui répondait à peu près, par sa distribution, à ce que l’on nous avait prié de chercher.

L’idée nous vint de nous adresser au gérant du même hôtel. Nous lui demandâmes s’il ne disposait pas d’un logement pareil à celui qu’avait occupé M. Longfellow.

— Monsieur Longfellow! nous répondit-on; il est justement arrivé hier soir.

Notre cœur bondit de joie à cette annonce ; nous eûmes l’illusion que ces deux années avaient été un odieux rêve. Sur l’envoi immédiat de notre

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carte, nous fûmes invité à nous présenter, et nous nous trouvâmes, en effet, devant M. Longfellow... mais un Longfellow de vingt ans à peine, fds du précédent, et qui accompagnait en Europe une de ses sœurs. Le hasard ne nous avait donc pas absolument trompé.

Nous n’avons point prétendu faire une étude littéraire complète, mais seulement indiquer un rôle et esquisser une physionomie. Aussi nous bornerons-nous à rappeler, dans une revue sommaire, la suite des œuvres de Longfellow. Le chiffre des volumes diffère sensiblement, selon les pays et les éditeurs. Le nombre des éditeurs est lui-même considérable. Le poète en compte plusieurs dans chaque ville importante des États-Unis: à New-York, à Boston, à Halifax. Il en a d’attitrés à Édimbourg et à Londres. A Londres, c’est Routledge qui le publie en charmants volumes illustrés. Pour notre compte, nous préférons, et nous suivrons dans ce travail, l’édition très-commode de Tauchnitz, de Leipzig, dans sa collection si répandue des British Authors, qui est arrivée présentement à deux mille volumes environ.

Le tome Ie1' s’ouvre sur les Voix de la nuit.

C’est le premier recueil publié par l’auteur, qui avait jusque-là disséminé un grand nombre de

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poésies dans la Gazette littéraire des États-Unis et dans la Revue de V Amérique du Nord . Ce premier recueil parut en 1839.

Il plaça presque immédiatement Longfellow à son rang légitime, c’est-à-dire au premier rang. Le Prélude , l 'Hymne à la Nuit , le Psaume de Vie, la Lumière des Étoiles , les Pas des Anges, la Cité assiégée, sont de petits chefs-d’œuvre de sentiment et d’expression.

A la suite des Voix de la nuit , on a inséré dans le même volume : Les premiers poèmes , écrits par Longfellow durant sa vie de collège et avant l’âge de dix-neuf ans, puis un certain nombre de traductions de l’espagnol, du français, de l’italien, du danois et de l’allemand.

Parmi les Espagnols nous trouvons : Lope de Vega et le célèbre poème de Copias de Manrique; parmi les Français, la Ballade si connue de Charles d’Orléans, et la touchante berceuse de Clotilde de Surville; parmi les Italiens : Dante; parmi les Allemands : Tiedge, Klopstock, Müller et Lhland.

Viennent ensuite les Ballades et Poèmes parus en 1841, contenant aussi des traductions de l’allemand et du suédois Tegner.

Dans les miscellanées nous citerons : les Jours de pluie , Y Aveugle Bartimèe , et surtout : Excelsior, la pièce la plus fameuse du poète.

Les Poèmes sur l'esclavage ont paru en 1842.

L'Étudiant espagnol est de 1843; nous aimons beaucoup ce drame. C’est à un conte de Cervantes:

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la Gitanilla, qu’en remonte l’idée mère, souvent exploitée par les faiseurs, supérieurement développée par Longfellow.

C’est l’histoire des malheureuses et romanesques amours d’un bachelier de Madrid et d’une danseuse gypsy.

Le drame est en trois parties, nous n’en dirons pas davantage. On n’analyse point une sérénade interrompue par un coup de carabine. La Gypsy Preciosa , idolâtrée par son amoureux, est un ange soupçonné dont l’archevêque de Tolède lui-même a admiré la grâce et subi le dangereux prestige, en se plaignant peut-être de sa grandeur...

Les Lara et les Carlos ne manquent point à ce drame et n’appartiennent pas en propre à Longfellow. Ce qui lui appartient, c’est le groupement et les caractères, c’est l’air de poésie, c’est la magie amoureuse qui évoque des visions enchantées et vous souffle l’oubli de la réalité mauvaise.

Malgré le peu d’espace dont nous disposons, nous ne voudrions pas vous priver de ce portrait de la Gypsy Preciosa.

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