CHARLES DICKENS, NÉ LE 7 FÉVRIER 1812, MORT LE 9 JUIN
Il fut triste pour les Anglais, le Noël de 1870 ; il le fut plus encore pour les Français. On sait ce que fut le Noël de Paris assiégé et le Christ fest du Germain assiégeant.
Voici comment ils célébrèrent en 1870 leur Weinachten (car c’est aussi le nom qu’ils donnent au doux Noël), les Allemands campés sur les bords lugubres de cette Seine, naguère la joie du monde. A l’heure même où le bœuf et l’âne soufflaient dans l’étable, où les trois rois déposaient aux pieds du divin nouveau-né l’or, l’encens et la myrrhe, un sifflement horrible et circulaire traversa la bise de décembre : c’était le premier obus pointé de Châtillon sur la Notre-Dame de Clovis et sur le palais vénérable du grand, du juste, du valeureux saint Louis.
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Louis XIV demandait à un courtisan : Savez-vous l’espagnol ? — Non, sire. — Tant pis. L’autre, certain qu’il venait de perdre l’occasion de quelque haut emploi diplomatique, ne prit point de repos jusqu’au jour où il pût dire au Roi : Sire, à présent, je sais l’espagnol. — Tant mieux, vous pourrez lire Don Quichotte dans l’original.
De même il vaudrait la peine d’avoir été apprendre l’anglais sur place, rien que pour être capable de lire Shakespeare et Dickens dans l’original.
Nulle traduction ne saurait suppléer, pour ce qui regarde ces deux hommes, à l’intelligence du texte. Toutefois ce n’est pas, ainsi qu’on l’a prétendu pour Shakespeare, à cause de ses vieux mots et de ses idiomes désespérants, et pour Dickens à cause de l’emploi fréquent de l’argot spécial aux diverses catégories de ses personnages. Non, il s’agit d’une saveur géniale, d’une fraîcheur qu’on ne peut respirer que sur l’arbre. On serait tenté de croire que c’est la rançon de ces génies si profondément nationaux. Mais ce n’est point là une vérité absolue, car Walter Scott serait la preuve d’un effet contraire. N’a-t-il pas usé et abusé de locutions archaïques et de tous les patois
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des highlands et des lowlands? Cependant nous ne perdons rien dans la traduction (du moins dans l’excellente traduction Defauconpret, qui a charmé notre jeunesse à tous) des momeries de ses sorcières et des dictons de ses taverniers.
Quant à Dickens, nous devons reconnaître que son style passe diflicilement en français. Un grand nombre d’effets comiques ou tristes sont inextricablement liés à sa façon de dire, à des consonnances d’adjectifs. C’est une langue unique. Incorrecte comme la mer, elle en a le moutonnement. Sous cette prose houleuse, c’est le flot de la poésie qui se soulève. Avec Charles Dickens s’en est allé dormir sous les dalles de Westminster un des meilleurs esprits de la noble terre qui a produit Shakespeare, Walter Scott, lord Byron et Macaulay. Désormais il a sa place pour la durée des siècles dans ce chœur glorieux. Son grand empire était fait de bonté ? La bonté en littérature est la première condition de la vie et de la puissance. Bien avant Dickens, la Grèce, l’Angleterre, l’Espagne et la France l’avaient prouvé avec Homère, avec Shakespeare, avec Cervantès, avec Molière.
Charles Dickens, . peintre, conteur, moraliste, brille au premier rang, Conteur, il a élevé le genre familier à la hauteur du poème, tant il l’a ennobli d’émotion et illuminé de gaieté, tant il l’a animé d’action entraînante, tant il a su trouver dans le cœur des humbles de sublimes délicatesses. Peintre de mœurs et de caractères, il a pro-
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duit des milliers de types qui sont dans toutes les mémoires. Comment en louer dignement la franchise, le nombre et la diversité ? Sans parler de ces personnages épisodiques, où il était passé maître, et qu’il dotait d’un charme vainqueur. Moraliste, il a une façon à lui de parler de justice et de liberté, de sympathie pour le malheur, d’horreur pour l’hypocrisie et la violence, qui doit être la bonne, puisqu’elle va au cœur de tous.
Seul peut-être, il a rendu l’art pur utile à la cause sociale, parce qu’il fut sincère et désintéressé, parce que sa devise n’est pas le peuple, mais l’humanité, parce que sa pitié ne mit pas de cocarde, parce que son amour des faibles et des pauvres ne fut pas le masque d’une jalousie haineuse contre les heureux. Rendons-lui grâces aussi d’être resté fidèle au Dieu de sa jeunesse, d’avoir su constamment plaire en ne flattant jamais, d’être resté debout, jusqu’à la fin, à revendiquer le dr*oit des misères méconnues, à la face des prospérités aveugles et sourdes, d’avoir jeté l’espérance sur les grabats et le conseil aux maisons hautaines entourées de grands parcs où s’épanouit la fleur du peerage, enfin de n’avoir jamais vu tarir les sources d’un humour proverbialement riche en traits imprévus et pourtant si naturels. Son génie, fait de lui-même, et que l’on ne saurait relier à aucun maître, à aucune école, à aucune littérature antérieure, rappelle ces cathédrales à l’architecte anonyme, et dont nous disons
qu’elles ont été bâties par la foi et la charité.
Cela est devenu presque un lieu commun que l’on ne doit point parquer la littérature dans les limites du bien écrire, quoique la chose soit assez rare d'ailleurs pour ne pas être traitée légèrement.
Un écrivain digne de ce nom ne peut pas être un indifférent, ce serait un monstre... Mais ce n’est pas avec des injures ou des excitations que se prouve la fraternité! Voyez Dickens! Dans quelle âme les plaies sociales ont-elles saigné plus douloureusement? quelle voix a flétri l’iniquité des chances de la vie d’un cri plus sincère, fait verser plus de larmes compatissantes, éveillé plus de remords et de charité? Mais où Dickens est supérieur à lui-même, c’est dans l’attendrissant réveil des jeunes souvenirs, dans la peinture des morts d’enfants, dans les démonstrations de la tendresse liliale, dans l’honnête gaucherie des petits et des humbles. Il excelle à traduire les effarements risibles, profonds et douloureux, des petits enfants devant la méchanceté de leurs aînés, la tyrannie des maîtres d’école, la douceur des amis inattendus! Quelle enfance n'a pas dû être la sienne pour projeter un tel reflet sur toute l’œuvre d’une si active carrière!
Avant M. Guizot écrivant son Histoire de France racontée âmes petits-enfants, Dickens a publié une histoire d’Angleterre pour l’enfance, et il avait à l’usage de sa jeune famille fait un résumé du Nouveau Testament. Depuis là mort de Dickens»
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il a paru en Angleterre un nombre considérable de travaux de toute sorte sur ce grand homme. Je cite, en passant, une biographie due à M. Sala, qui accompagne dans l’ édition Tauchnitz sa dernière œuvre : Edwin Dr ood. Dickens est mort, on a été amené à le redire souvent, laissant inachevée cette œuvre qui s’étalait naguère au feuilleton d’un grand journal de Paris. Il y a des destinées singulières! Le même journal avait entrepris, il y a quelques années, la publication de Notre ami commun, et il l’avait interrompue, de son plein gré, au sixième numéro. Le véritable monument élevé, à Dickens, le seul digne de cette gloire unique, est dû à M. John Forster, l’ami de cœur de l’auteur de Pickwick. Le feu duc de Broglie écrivait dans son testament: «Je regarderai toujours l’amitié de M. Guizot comme l’un des plus grands bonheurs de ma vie. » Durant trente années, Dickens n’écrit pas autre chose à Forster ou de Forster, et cela va toujours au cœur, parce que cela en vient.
M. Forster était déjà l’auteur fort estimé d’une histoire û’ Olivier Goldsmith et de son temps ; désormais il est l’auteur illustre de la vie de Charles Dickens. Cet excellent ouvrage, très-commode à lire dans l’édition Tauchnitz, tient dans six volumes de poche. M. Forster y suit son ami pas à pas, rêve par rêve, depuis son indigente et obscure jeunesse jusqu’à la dernière lueur de cette flamme qui s’éteignit à six heures du soir le 6 juin 1870. Il n’est pas une œuvre de Dickens dont le méca-
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nisme n’ait été soumis rouage par rouage à M. Forster, pas un voyage de Dickens dont une lettre quotidienne ne permette à M. Forstei de suivre les moindres étapes, pas un événement de la vie domestique de Dickens, où M. Forster n’apparaisse comme témoin, arbitre, consolateur, parrain, tuteur, légataire.
Goethe disait qu’il ne faut rien négliger pour que nos contemporains disent, pendant que nous sommes encore là pour empêcher les mensonges, tout ce qu’ils ont sur le cœur à notre endroit. Gœthe n’avait pas un ami comme Forster pour représenter la vérité après sa mort.
Heureux qui possède un ami, cette chose aussi rare que le génie, et meilleure que la gloire, Dickens eut les trois. Je ne sais pas dans tout le xixe siècle un aussi délicieux modèle de cette chose divine, l’amitié, que Dickens et Forster! Quel bel épilogue à la vie d’un homme admirable que ces trois mots : il connut l’amitié !