‹ Chez les anglaisChapitre 27 sur 29 · LA FORÊT · texte numérisé non relu

LA FORÊT

Je galopais, sur un bon clieval, à travers la forêt de Windsor. Pénétré jusqu’au fond du cœur par la puissante mélancolie que lui ont léguée les siècles, je trouvais digne de pitié celui à qui l’on ordonne de traduire en paroles les mystérieuses pensées qui l’assaillent en de tels lieux. Une pluie fine et opiniâtre remplissait l’air; j’étais seul dans cette immensité, et j’en subissais le prestige vague et l’émotion infinie. Les grands arbres, dont le vent secouait la tête, se plaignaient entre eux-, des troupeaux innombrables de daims me regardaient venir, l’œil effaré, et soudain bondissaient.

La forêt de Windsor embrasse une circonférence d’environ quarante-huit lieues, au dire des arpenteurs. N’en ayant jamais vu le terme, je la crois, et j’aime mieux la croire illimitée. La partie voisine du château s’appelle le Home-Park. Elle a une lieue et demie de tour et contribue à la splendeur

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du tableau qui se déroule au pied de la terrasse du Nord et de la terrasse de l’Est. Les gazons et les arbres y sont les mieux nourris et les mieux plantés du monde. Outre la grâce et la majesté de son site, outre son charme propre, le Home-Parli possède une foule de titres à la curiosité et à l’admiration, et d’abord la ferme royale et les bestiaux royaux.

Grâce à d’heureuses circonstances, j’ai pu visiter à mon aise la ferme royale, le Queen's private Kernel, et la volière royale. Je m’étais lié avec un jeune Anglais, M. W... M..., dont le père était attaché à la personne du feu prince Albert, en qualité de garde-chasse particulier. Ce garde est un homme de six pieds et demi, un contemporain, pour la taille et pour la mine, des Gogs et Magogs et des Guy de Warwiclc. Le prince, revenant un jour d’Écosse, remarqua ce colosse dominant la foule, et frappé de sa vigoureuse et fière stature, le mari de la reine l’institua le compagnon et le directeur de ses chasses.

M. M... occupe avec sa famille, dans le Home- Park, un pavillon de bois, tapissé extérieurement de plantes grimpantes et couronné de quelques paires de bois de cerf, à l’aspect desquels maint pèlerin facétieux songe involontairement à notre grand Molière et à leur grand Shakespeare, dont la main a si souvent couvert de pareils dômes... autre chose que des pavillons. La reine Victoria vient quelquefois se reposer dans le modeste salon

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de famille du garde. M. W... M... m’a initié à toutes les richesses du Home-Park, à ses bosquets druidiques, à ses chênes séculaires, à ses courants limpides. C’est une fusion de l’Éden de Milton, de l’Élysée de Télémaque et du pays d’Armide ; un paradis vert, bleu et rose, où c’est commettre un péché que de ne pas se taire et un crime de parler d’autre chose que d’exploits et d’amours poétiques.

La ferme royale possède une complète collection des plus beaux animaux domestiques, entre autres des bœufs et des porcs d’après l’Iliade; les premiers occupent des étables qui, si elles n’étaient déjà aussi brillamment entretenues que la cuisine d’une ménagère hollandaise, nécessiteraient pour être lavées un autre Hercule et le détournement du cours d’un autre Alphée. Les seconds sont perpétuellement accroupis dans une succession de petites citadelles fermées par des grilles et d’épais barreaux de fer.

J’ai vu aussi le domaine réservé à la gent emplumée des basses-cours royales ; à chaque tribu, à chaque famille sont allouées de jolies petites résidences, devant lesquelles s’étend une pelouse verdoyante pour la meilleure sieste des paons, des faisans et des dindons.

Les logis des meutes royales, autrement dit le Queen’s Kennel, est sous la surveillance immédiate de M. M... et touche à son habitation. Deux à trois cents chiens de toutes races, les plus beaux modèles de chacune d’elles, peuplent ce Kennel, très vaste

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et enclos dans une enceinte de grilles divisées elles-mêmes intérieurement en plusieurs rangées de loges, lesquelles sont séparées par des couloirs à l’usage des visiteurs. Gomme j’y entais, précédé par mon guide, je me sentis tressaillir et mes deux épaules ployèrent sous un fardeau d’autant plus accablant qu’il était inattendu; en tournant la tête pour me rendre compte, je distinguai deux yeux énormes brillant comme des lanternes et une belle langue rose qui en un demi-temps m’eut barbouillé toute la figure.

— N’ayez pas peur, dit mon guide en souriant.

Cependant le chien (car c’était un chien) restait toujours derrière moi, les pattes de devant sur mes épaules.

Son maître lui fit d’un signe abandonner cette position, et je dus reconnaître que c’était une grande marque de condescendance de la part de ce chien qui, remis sur ses pattes, était presque aussi haut que moi.

C’est un des plus admirables animaux que j’aie vus, un Saint-Bernard au poil jaune, aux yeux étincelants de sympathie, de force et d’intrépidité. 11 m’eût croqué en presque aussi peu de temps qu’il en mit à me caresser.

Traité en véritable favori de la maison, ce gros chien, qui me parut à première vue réunir toutes les qualités que je souhaiterais dans un ami : chaleur, affabilité, discrétion, jouit de privilèges inconnus aux autres. Il est presque libre. Au con-

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traire, ses semblables sont enfermés, hormis les harriers et les buckhounds ; les premiers chassent le lièvre et les seconds le daim.

Le Kennel royal possède de superbes spécimens de deux autres espèces qui jouissent parmi les Anglais d’une grande faveur : ce sontles greyhounds (lévriers) et les terriers. Les premiers sont indispensables dans la chasse à courre. Ils montent à des sommes considérables avant l’ouverture de la chasse, et ensuite redescendent au prix d’un pot de bière. Quant aux terriers, leur intelligence est des plus curieuses. Ils remplacent avantageusement le chat, au point de vue de la ratophobie. Le terrier, fils de bonne mère, se reconnaît aux instincts raticides qu’il manifeste dès sa plus tendre enfance.

Un de mes amis, M. Johnson, possède un vrai terrier, et nombreux sont les rats qui ont trouvé la mort sous sa dent. Jenny (c’est le nom de ce trésor), d’un certain coup de la première incisive, appliqué à certain endroit de la colonne vertébrale du premier rat venu, vous délivre infailliblement ledit rat des vicissitudes de l’existence.

Ce n’est pas tout ; ce n’est même rien. Jenny n’en agit ainsi dans aucune vue d’intérêt personnel, mais uniquement pour obéir à sa destinée de terrier. Le rat mort, elle le happe par la peau du cou, sans l’endommager le moins du monde, se met en quête d’un coin de terre humide, le creuse de ses pattes, y enfouit convenablement sa victime, la

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recouvre de terre (historique), tout cela sans embarras, sans oraisons funèbres, sans vain appareil, puis se retire avec la bienfaisante conscience du devoir rempli.

Je remarquai, en outre, dans le Kennel royal, une vilaine bestiole, toute ronde, une vraie boule, entourée d’une trentaine de rejetons destinés à lui ressembler, ou lui ressemblant déjà. Ges horreurs sont autant de chiens. On les appelle, je crois, pugs; la mère avait coûté 200 guinées (5,200 fr.)

Puis, relégué dans son coin, avec l’air morose et cruel, et les longues dents aiguisées du loup de Perrault, je vis un chien russe mordant les barreaux de sa prison, et aboyant en signe de menace après les autres chiens et après les visiteurs. Mon guide, que j’allais remercier et quitter, m’engagea à respirer encore une demi heure l’atmosphère de parfums du Home-Parh. Il me montra le chêne du chasseur Herne, dont vous trouverez plus loin la légende.

Puis il m’accompagna jusqu’à Frogmore, que l’on divise en deux parties : les jardins ouverts au public, et la maison de feu la duchesse de Kent, qui tous deux appartiennent au petit parc.

Au dedans et au dehors, ce ne sont que tapis de mousse, vastes pelouses, et partout l’herbe qui verdoie et le soleil qui foudroie. Et soudain, quel saisissant contraste entre cette gaieté et cette lumière, et l’aspect sombre et silencieux du petit château! un mur en est la première enceinte, la

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seconde est formée d’arbres touffus. Le Home-Pari i; est plein à jamais des souvenirs du roi des poètes et de deux grandes reines : Shakespeare, Élisabeth Tudor et Anne Stuart la victorieuse qui réunit sous un même sceptre l’Angleterre et l’Écosse.

Voici le grand parc.

Tous les jours, qu’il pleuve ou qu’il neige, j’y vais seul, sans même tenir un livre en main; quel livre ne pâlirait devant celui-là? Il mérite son nom, il fait rêver et penser, c’est comme un temple où l’on vient demander des oracles à la muse, à l’histoire et à la philosophie.

Il est une bonne façon d’obtenir en une heure et demie de promenade une première vue d’ensemble du grand parc. En descendant la rue Peascod, on arrive au village de Clewer, et on laisse à droite la caserne de cavalerie. Après une demiheure de petit trot sur la route royale, animée de villas, on découvre à gauche une grille en bois, fermée par un simple loquet. C’est une des mille entrées du grandiose labyrinthe.

Je vois encore le gracieux et bondissant cheval noir sur lequel j’ai fait, six mois durant, chaque matin, ce doux pèlerinage. Avez-vous senti quelle société, pleine de charmes secrets, un cheval est pour l’homme dans ces déserts splendides, où l’arbre lève en liberté sa tête murmurante, où le ruisseau soupire? Mon cheval me venait d’un cavalier peureux et maussade, auquel il avait joué toutes sortes de vilains tours. Je ne sais pourquoi, il me

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montrait à moi tantde bontés... nous nous aimions enfin. Mais, comme le moindre essai d’autorité lui était insupportable, à partir du jour où il eut réussi ci comprendre que notre route serait sans cesse la même, je n’eus jamais rien à lui commander.

Chaque matin, comme nous atteignions la grille, l’intelligente bête s’arrêtait sans secousse, baissait le col pour me permettre de soulever le loquet, poussait la grille devant elle avec sa jolie tête, et d’un bond furtif nous lançait tous deux, — tandis que sans l’atteindre, mais rasant sa croupe, la grille se refermait vite.

Nous voici dans la forêt, dans une petite fraction de la forêt au moins. Mais dans cette fraction si petite, une légion se perdrait... Les âmes sensibles au contraire s’y retrouvent dans l’enchantement de la poésie universelle, dans les rayons, les mélodies et les parfums.

Ici, les oiseaux chanteurs ont installé leurs concerts vigilants; deux pas plus loin, règne un silence éternel. Ce n’est point tant, en somme, de l’opulence de ces feuillages que mon cœur est épris, que d’une émotion indéfinissable, qui palpite en ces lieux favorisés du soleil et de la brise, et dont l’éclat est plein de joies intimes. Je sais, dans ce pays-là, une retraite fantastique, aussi fermée que la tombe aux bruits de la création ; c’est une eau dormante, dans son lit étroit, et aux rives couvertes d’arbres dont les branches, en se confon-

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dant par-dessus l’eau, forment un berceau naturel, verdoyant et touffu. Depuis combien de temps ces feuillages reverdissent-ils? Depuis combien de siècles? Nul ne le dira.

Si je devais compter, je ne dis pas les arbres prodigieux, mais seulement les avenues, les bosquets, en un mot le summa rerum de ce court trajet, ma petite narration deviendrait un long catalogue. Au sortir de cet océan de verdure, de parfums pénétrants, de couleurs vives et douces, on aborde à un large sentier, tracé au milieu des pelouses, tandis qu’à l’horizon, bordé de ravins et de collines rocheuses, se dressent toujours les grands arbres.

Vous gagnez Snow-Hill. Ici, qui que vous soyez, arrêtez-vous. Heureux ceux qui aiment à admirer, et dont l’émotion déborde volontiers en larmes devant l’œuvre de Dieu !

Snow-Hill est une verte colline où s’achève l’immense avenue dite Long-Walk (la Longue- Promenade). Cette avenue a une lieue d’étendue; elle commence presque au pied du château. Sa première moitié court parallèlement avec le Home-Park et la rue Peascod, et la seconde coupe le Grand-Park. Il est bon de contempler du haut de Snow-Hill les tours de Windsor, flottant dans le brouillard matinal, ou baignées dans le soleil de midi ! ou bien d’entrevoir, des terrasses du château, la colline de Snow-Hill, que domine la gigantesque statue équestre de Georges III. Celte

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statue, qui a vingt-six pieds de haut, se dresse sur un immense piédestal de granit, autour duquel paissent, sommeillent ou gambadent les daims et les cerfs, fixant sur chaque promeneur leurs grands yeux stupides. Au bout de l’avenue, chère aux galops sans frein, en tournant à gauche, est une porte par où l’on entre en ville.

Voici l’itinéraire du lendemain : on loue des chevaux de selle à l’entrée de la rue d’Eton, tout près le pont Victoria, chez un traîner répondant au nom terrible et pacifique de Canon. Entrez dans le Long-Walk, par où vous en êtes sorti hier, traversez-Ie dans sa longueur, et, arrivé au sommet de la colline, c’est-à-dire de la statue, tournez à gauche, vous aurez le pendant des scènes féeriques de la veille... même exubérance de sève, même délire de bleu et de vert; puis le tableau change... C’est un grand lac, encadré de petites collines inégales, - qui, relativement à l’homme, sont des montagnes, mais qui, jetées dans cet infini, sont de petites collines.

Ce grand lac est bordé de saules. Une petite embarcation, complète dans ses dimensions presque enfantines, repose éternellement sur ses flots dormeurs. Sur l’une des rives, — après la Suisse, voici la Chine, — se dresse un kiosque (je substitue une traduction profane au nom vénérable qu’on lui donne en anglais), un temple, s'il vous plaît, déclié à la pêche (Fishing-Temple).

A deux pas de là, des ruines — de vraies ruines

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— dont quatre ou cinq pilastres font tous les frais. Ces ruines sont situées dans une encoignure et presque adossées à une massive construction en briques, représentant un passage voûté, fermé par une grille. Cet admirable et mélancolique séjour répond au nom de Virginia-Water. On exécute admirablement les côtelettes à la bretonne, dans une auberge voisine.

Il est défendu de marcher sur l’herbe. C’est un endroit civilisé. Virginia-Water fut le buen retiro de George IV, pendant l’exil de la reine Caroline à Brandenbourg-House. Je ne ferai que nommer Crawbourne-Lodge , où résida la très aimée et très regrettée princesse Charlotte; Cumberland-Lodge, séjour de l’ancien duc de Cumberland, auquel on doit les perfectionnements de Virginia-Water. La campagne de Windsor est le triomphe de cette fertile campagne anglaise qu’il faut admirer même dans le voisinage immédiat de Londres. La fumée, la poussière et le brouillard ne prévaudront point contre ces arbres et ces prairies, qui font de si gros bœufs, lesquels font de si maigres Anglais.

Il est juste de dire un mot des poetes de Vindsor.

Geoffroij Chaucer, le père de la poésie anglaise,

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l’auteur des Canterbury Taies, du Testament de l’Amour et d’une traduction de notre roman de la Rose, demeura à Windsor en qualité’ d’intendant des travaux de la chapelle Saint-Georges. Chaucer eut avec la maison d’Édouard III des relations d’amitié, et même de parenté. Sa belle-sœur, aimée de Jean, fils d’Édouard III, fut par lui faite princesse. Antérieurement, Chaucer, déjà investi de la conflance du roi, l’avait accompagné en France vers 1359. Après la mort d’Édouard III, qui suivit de si près celle du prince de Galles, la fortune de Chaucer sombra dans les tempêtes qui marquèrent la minorité de Richard II. Chaucer, enveloppé dans l’arrêt de proscription dont on frappa les sectateurs de Wycliff, dut s’exiler, et perdit, par la faute de ses hommes d’affaires, la fortune qu’il tenait de son travail et des faveurs du roi. C’est au milieu de ces tribulations qu’il se révéla sous un autre aspect que celui d’homme de cour. C’est même, dit-on, dans le repos de ses dernières années qu’il écrivit ces poèmes, qui font de lui le premier des poètes anglais par la date, et l’un des meilleurs par l’expression et le sentiment Surrey (Henry), comte de Surrey, est celui dont le Danois Andersen a dit qu'après Chaucer, Surrey est un des maîtres à qui la littérature anglaise a le plus d’obligations. 11 eut pour père ce duc de Norfol-k, vainqueur à Flodden en 1513. Dès son enfance, on choisit Surrey pour compagnon de jeuxduducde Richemont, fils naturel de Henri VIII

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C’est alors qu’il se lia intimement avec sir Thomas Wyalt, qui, nous dit Warton, fut le premier satiriste anglais; Surrey, héritier de Pétrarque, fut» le premier, au dire de Southey, qui écrivit des sonnets anglais. Surrey, dans sa jeunesse, courut ^Europe à la façon des paladins féériques, partout émerveillant et charmant. Dans les tournois, où il se battit pour les couleurs de sa dame Géraldine, il cueillit la gloire d’un autre Roland, d’un autre Amadis des Gaules. Par ordre de Henri VIII, il fut emprisonné dans une des tours de Windsor, pour avoir mangé delà viande en carême; en outre, Surrey et le duc de Norfolk, accusés d’avoir écartelé leurs blasons des armoiries royales, se virent écroués dans la tour, et condamnés à mort. Surrey fut exécuté, et la mort du tyran put seule préserver Norfolk du même sort. Vers ce temps, la triste Anne de Boleyn payait cher sa fortune passée. Déclarée coupable par le parlement sur le chef d’adultère, elle porta sa tête sur l’échafaud. On ne dit pas ce que devint la belle Géraldine de Surrey, celle « de qui la noble race vient de Toscane, et dont la belle Florence fut quelquefois jadis le séjour. L’île occidentale, dont le doux rivage fait face au sauvage rocher de Camber, lui donna sa vive chaleur. Elle fut nourrie du lait d’un sein irlandais, sa figure est brillante, -^son nom est Géraldine. C’est à Hampton que je conçus le premier désir qu’elle fût mienne. Hélas ! et Windsor me chasse de sa vue ».

Shakespeare, dont Windsor est rempli, naquit à Strattfort sur F Avon, dans le comté de Warwick, le 23 avril 1564. A dix-huit ans, il épousa une femme de dix ans son aînée, ensuite il se lit acteur, et puis il devint le plus grand poète du monde moderne.

Un jour, la reine Élisabeth, ravie du personnage de Falstaff dans les deux parties du drame d’Henri IV, exprima le désir de voir ce grotesque héros représenté en amoureux. A cette fantaisie royale la postérité est redevable d’un chef-d’œuvre comique de Shakespeare : The merry ivives of Windsor (les Joyeuses commères de Windsor). Cette comédie fut, dit-on, écrite en quatorze jours, tant la reine avait hâte qu’elle fût représentée. Les héros de la pièce, Ford et mistress Ford, Page et mistress Page, sont des bourgeois de Windsor; l’action s’écoule tout entière à Windsor et se vient dénouer au cœur même du parc, au pied ,du chêne de Herne-le-Chasseur.

Pope mérite d’être appelé, de préférence à tous les autres, même sans en excepter Shakespeare le poète en titre, le poète officiel de Windsor. Il naquit à Binûeld, dans la forêt même, y passa toute sa jeunesse, et alla ensuite résider à Twickenham, délicieux village assis sur la Tamise. C’est là qu’il mourut, mais non pas avant d’avoir dédié aux splendeurs qui bercèrentson enfance l’hom mage d’un poème. La Forêt de Windsor mérite de figurer dans les œuvres du célèbre poète, mais c’est

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à la suite de ses satires et de ses épigrammes, où éclate avec tant de supériorité son génie rancuneux et misanthropique, qu’il put motiver cet aveu délirant : « Oui, je suis fier, et je dois être fier, en voyant des hommes qui n’ont pas peur de Dieu, avoir peur de moi! » D’ailleurs, la pastorale dite : la Forêt de Windsor, dédiée à lord Lansdown, parfaite de style, n’est au fond qu’un éloge de la reine Anne, et qu’une apologie des douceurs de la paix. Le tout est entremêlé de la glorification de la pêche à la ligne, d’allusions à Guillaume le Conquérant et à Guillaume le Roux, ou Rufus, et d’imprécations contre l’auteur des lois sur la chasse, « aussi féroces, dit le poète, que les bêtes de la forêt, et dépassées en férocité seulement par le roi leur auteur ». J’ai admiré dans la Forêt de Windsor une allusion énergique au destin posthume de Guillaume le Conquérant, qui, après avoir, de son vivant, dépouillé tant de gens de leurs terres, n’obtint qu’à peine, après sa mort, l’étroit espace de terre nécessaire au cadavre humain. Relevons encore dans ce poème un souvenir ému, adressé par Pope à la mémoire du poète Cowley, voisin de Windsor, et dont le roi Charles II disait qn’il n’y avait pas, dans toute l’Angleterre, un meilleur homme que lui, et du poète Denham, qui a écrit des vers sur Runymède et la Magna Charta.

v Thomas Gray, l’auteur de YÊlègie écrite dans un cimetière de campagne, naquit à Londres, mais fit ses études à Eton, c’est-à-dire au pied même du

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château de Windsor. C’est dans le cimetière de Stoke-Park, à cinq milles de Windsor, qu’il écrivit l’admirable élégie, qui, selon l’expression d’un critique anglais, doit soutenir doucement son nom sur le torrent des âges.

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