‹ Chez les anglaisChapitre 4 sur 29 · LES BELLES ESPÉRANCES · texte numérisé non relu

LES BELLES ESPÉRANCES

Il n’est pas facile d’exprimer en bon français, sans nuire à son laconisme original, le titre de ce roman de Charles Dickens : Gréai Expectations. Cependant, nous avons préféré la fidélité du mot à mot aux hasards de la traduction élégante. Le livre est conçu dans la forme autobiographique, qui, entre toutes, nous est chère. Elle est à la fois le champ naturel de l’observation, son meilleur outil et son interprète logique. Cela nous dispense d’insister sur ce point qu’elle est consacrée par de durables chefs-d’œuvre dans toutes les littératures.

Philipp Pirrip, par abréviation Pip, a reçu le jour dans la région marécageuse qui assombrit les rives de la Tamise, à vingt milles environ de la mer. Les plus tendres années de Pip se passent à vagabonder dans le rustique cimetière où dorment, jusqu’au jour du jugement, son père Philipp Pirrip, sa mère Georgina et ses cinq petits frères Alexandre, Barthélemy, Abraham, Tobie et Roger. L’orphelin Pip n’a qu’un souvenir indistinct de tous ses parents défunts, et, dès sa naissance, il a été recueilli chez mistress Gargery, sa sœur, épouse légitime de Joe Gargery, forgeron. La sœur de Pip est une maîtresse femme et en même temps la plus bizarrement tyrannique des protectrices, et reprochant souvent ses bienfaits.

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Pip a un compagnon de servitude dans la robuste mais docile personne de son beau-frère Joe, cœur d’or ouvert aux profondes tendresses, main de bronze qui, d’un revers, étourdirait un bœuf, mais caractère humblement soumis aux décisions de mistress Gargery. Joe chérit l’orphelin, sans pouvoir lui épargner un seul des terribles éclats de voix de sa femme, dont il ne parle, même en son absence, que la tête inclinée et pour glorifier sa beauté d’autrefois. Un soir, Pip, âgé de huit ans, se promenant dans les marais qui sont au delà du cimetière, est soudainement accosté par le plus sinistre drôle qui se puisse imaginer. Cet étranger saisit l’enfant par le collet , l’enlève de terre , l’étrangle à moitié et lui fait jurer qu’il apportera le lendemain , à une heure dite et à ce même endroit, de quoi manger et une lime. En cas de parjure ou de simple inexactitude, l’inconnu promet à Pip la visite d’un certain jeune homme auprès duquel, lui qui parle, est un séraphin aux blanches ailes; et cependant il n’est pas mal féroce comme cela. Il ne faut pas perdre de vue, ajoute l’interlocuteur de Pip, que ce jeune homme ne se dérangera que pour manger le cœur et le foie de Pip, et il n’y a pas à dire : « Je me soucie du jeune homme comme de l’an quarante », ce jeune homme entre où il veut, les murs des chambres s’ entr’o uvrent sur son passage, les verrous sont ses complices, et il se réjouit bien des couvertures de laine amoncelées sur les têtes. Pip,

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à demi-mort, s’engage par serment et regagne son logis. Gela se passe la veille de Noël, à la tombée du soir. L’enfant ne perd pas une seconde, et, au moment où il a déjà réussi à glisser dans sa poche une lime et un morceau de pain, le canon tonne au loin. Joe annonce à son beau-frère, stupéfait, que c’est là le signal, et qu’un forçat vient de rompre son ban. Il y a, paraît-il, des galères dans le voisinage. La nuit s’écoule, et Pip sort clandestinement les poches bourrées de provisions ravies au garde-manger de mistress Gargery, telles que de l’eau-de-vie, un supplément de pain et un pâté de bure, destiné au festin de Christmas. Pip n’est pas exempt de remords ; mais, avant tout, il est pénétré de respect pour la parole donnée, et d’effroi au seul penser du certain jeune homme. Comme il approche de la Batterie (ainsi s’appelle le lieu du rendez-vous), il croit reconnaître son homme de la veille, demi-couché sur un talus et l’attendant. C’est le même costume, la même attitude, mais celui-ci dort. Au léger bruit des pas de l’enfant, le dormeur ouvre les yeux, bondit et disparaît. Nous le retrouverons. Ce n’est pas celui d’hier, qui d’ailleurs se montre presque aussitôt et ne fait qu’une bouchée des provisions de Pip, vis-à-vis duquel il s’humanise jusqu’à rétracter l’existence du certain jeune homme. Désormais assuré que l’enfant est incapable de le trahir, il lui parle même avec intérêt et faveur ; mais un seul mot de Pip, relatif à la rencontre qu’il vient de faix’e et au

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signalement de l’individu, semble émouvoir violemment notre ex-affamé, qui s’informe aussitôt de la route prise par cet homme, vêtu comme lui, et s’efforce, avec la lime, de rompre le fer qui lui entrave une jambe. Pip regagne la forge, s’attendant à y être reçu par le constable en personne. C’est aujourd’hui Christmas, on s’en souvient ; les Gargery vont traiter à table M. Wopsle, le clerc de la paroisse, l’oncle Sumblechook et deux ou trois autres amis. Le dîner se passe en affronts de toutes sortes pour Pip, et il voudrait bien être humilié ainsi jusqu’à la fin de ses jours, pourvu qu’il ne fût pas question du pâté de hure. Inutiles souhaits! Rien ne peut sauver Pip, quand la plus inattendue des délivrances s’offre sous la forme d’un piquet de fantassins ornés de mousquets chargés. Tous ces braves, sergent en tête, envahissent la forge. Le sergent, dépositaire d’une paire de meno ttes, vient prier Joe d’en réparer les avaries et ne dédaigne pas d’apprendre à la compagnie que lui et sa troupe donnent la chasse à deux forçats en rupture de ban. Le pâté de hure est profondément oublié, et tous les invités mâles du banquet Gargery se mettent en tête de suivre les soldats dans leurs recherches. Pip aussi est de la fête. Arrivés près de la Batterie, tous ont l’oreille frappée par une étrange rumeur venue du côté des marais. Puis retentissent des cris : « Accourez! Au meurtre! Par ici, je tiens les forçats!» La troupe arrive sur-le-champ et s’empare des deux

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hommes qu’elle cherche, et dont l’un serre l’autre à la gorge jusqu’à le faire devenir violet, en criant dans le délire d’une inexplicable joie; a C’est moi qui vous le livre!» Dans celui qui vient de parler, Pip reconnaît l’homme qu’il a nourri, et, dans l’autre, l’objet de sa première rencontre de la matinée. Nous avons ici affaire à la plus aveugle haine et à la plus terrible soif de vengeance, puisque c’est au prix de sa propre liberté que le forçat a livré son camarade. Puis tout le monde se remet en marche. Dans une courte halte, le même forçat reconnaît Pip, et, éclairé d’une lueur subite, il demande au sergent à faire des aveux, afin qu’aucun soupçon n’inquiète les innocents. Il déclare que, ce matin même, mourant de faim, il a volé divers comestibles au village voisin, et notamment un pâté de hure chez le forgeron Gargery. Le bon Joe pardonne de grand cœur au misérable, et, à une heure de là, le bagne a retrouvé sa proie.

Un peu plus tard, nous retrouvons Pip à l’école, chez la grande tante de M. Vopsle; c’est là qu’il se rencontre pour la première fois avec la jeune et modeste Biddy, qui traverse cette histoire comme un reflet d’étoile le branchage des forêts. Un jour vient où, à l’indicible admiration de Joe, Pip sait écrire; puis un autre jour, qui doit avoir une influence déterminante sur le reste de sa vie, Pip est introduit, par l’entremise de l’oncle Pumblechook, chez la plus singulière personne du monde entier. C’est une vieilie fille, très riche, du nom

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de miss Havisham, et qui vit presque solitaire et perpétuellement renfermée dans son immense maison, n’admettant de société que celle d'une petite fille, appelée Estella. Pumblecliook luimême n’a pas échangé deux mots dans sa vie avec miss Havisham, à peine l’a-t-il jamais vue. Dès son entrée dans cette maison, Pip y est témoin de choses étranges : entre autres, de la mystérieuse miss Havisham avec ses cheveux gris et son front ridé, et rigoureusement vêtue en mariée, sauf que la robe blanche a jauni. Elle ne porte qu’un de ses souliers de satin et tient l’autre à la main. En outre, toutes les pendules de la maison marquent neuf heures moins dix minutes. Miss Havisham traite Pip avec une douceur distraite et le regarde sans déplaisir. Le rôle de Pip se borne à jouer aux cartes avec Estella, belle comme un ange, superbe comme une infante et très dédaigneuse envers l’enfant de la forge. Estella n’appartient par aucun lien de parenté à miss Havisham, qui la chérit d’une tendresse sauvage et ne se lasse pas d’exalter avec affectation devant Pip la grâce extraordinaire de la petite fille. Le soir venu, Pip est congédié après avoir dîné, servi par Estella. Mais, à partir de ce jour, Pip est prié, une ou deux fois par semaine, chez miss Havisham, où il se rencontre avec les collatéraux de la riche demoiselle et un sombre personnage, une sorte d’avouécroquemitaine, du nom de Jaggers, homme d’affaires de la vieille fille. Celle-ci, dont l’affection

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pour Pip semble grandir, ne s’oppose pas à le voir lié comme apprenti à la forge de Joe, et, malgré les ambitieux calculs de sa sœur et de Pumblechook, il n’a reçu de miss Havisham qu’une vingtaine de guinées en tout. Puis Estella, dont Pip est amoureux fou (et miss Havisham en est beaucoup la cause volontaire), Estella part pour la France. Les seules paroles qu’elle ait daigné adresser à son adorateur ont été pour lui reprocher durement la rudesse de sa peau et l’énormité de ses souliers. Pip aspire à devenir un gentleman. Mais comment faire? 11 s’épanche dans le sein de Biddy, qui fait maintenant partie de la forge, depuis que mistress Gargery est réduite à un état de double imbécillité par suite d’un ténébreux attentat dont le criminel auteur est un odieux cauchemar du nom d’Orlick, garçon de forge, sous les ordres de Joe. Un soir que Pip est allé rejoin-, dre son beau-frère au cabaret des Trois joyeux Bateliers , il y trouve, haranguant l’assistance, un singulier personnage qui, au départ, le gratifie d’une guinée soigneusement enveloppée dans deux vieux chiffons de papier, dont chacun représente une banknote d’une guinée. Dans l’auteur de cette munificence, Pip n’a pas été long à reconnaître son forçat; mais il n’en souffle pas mot; il a bien d’autres soucis en tête; et celle fièvre de devenir un gentleman pour l’amour de cette petite princesse d’ Estella le tient plus que jamais. Estella est à Paris. Par l’entremise de miss Havisham, Pip a

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fréquemment de ses nouvelles et il apprend qu’elle se réveille tous les matins plus jolie que la veille. Dans une autre visite au cabaret déjà nommé, Pip et Joe y sont accostés par ce rébarbatif avoué Jaggers, avec lequel le petit beau-frère du forgeron s’est déjà croisé dans l’escalier de miss Havisbam. Jaggers leur annonce que Pip a de très belles espérances ( great expectations ), et qu’il lui faut songer à quitter Joe et la forge, pour Londres où l’on apprend à devenir gentleman- Les adieux de Pip à Joe, à sa sœur, qu’il ne reverra plus, et à Biddy sont très attendris du côté de l’honnête forgeron et de sa jeune compagne, mais tempérés chez Pip par les ambitieuses rêveries de son jeune cerveau. Il s’élance dans la voiture qui va lui faire franchir en cinq heures l’espace qui sépare son hameau natal de la grande métropole britannique; ici finit la première partie de l’odyssée de Pip, qui en comprend trois au total; mais l’analyse des deux dernières nous demandera peu de lignes. La discrète protection qui s’étend sur Pip, par la main du sombre Jaggers, s’attache spécialement à mettre Pip à même de faire riche figure dans le monde. Le taciturne Jaggers a pour premier clerc, en son étude de Little— Britain , près Smithfield, le nommé Vemmick, avec lequel Pip est destiné à former un commerce d’hospitalité; on donne pour précepteur à Pip un cousin de miss Havisham, M. Matthew Pocket, habitant d’Hammersmith, et dont le fils aîné, Herbert, devient l’ami de cœur

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cle l’enfant de la forge. Nos deux adolescents vivent ensemble à Londres, dans le voisinage du Temple. Comment, aidés par de si apparentes ramifications, Pocket, Jaggers, etc., Pip ne devinet-il pas tout de suite que la protection dont il est entouré ne saurait émaner que de miss Havisham? II est temps d’esquisser l’histoire de cette dernière. Miss Havisham, fille unique d’un très riche brasseur des environs de Londres, entre mille soupirants dédaignés, a fixé son cœur sur un aventurier à l’œil noir qu’elle idolâtre, et auquel elle laisse prendre sur son esprit et sur sa dot un empire absolu. Ce fascinateur est un misérable de la plus noire espèce et déjà marié. Le jour où il doit conduire miss Havisham à l’autel, à neuf heures moins dix minutes, la pauvre fille reçoit une lettre qui la fait trembler et se mourir de douleur et de honte. Fermez les portes, renvoyez chez eux les invités, décommandez le prêtre... il n’y a plus de mariage ici, il n’y a plus d’époux. C’est depuis lors, c’est depuis vingt ans qu’elle vit dans les images, dans la seule pensée de ce déplorable jour, au milieu d’horloges arrêtées à l’heure néfaste. Sans les cheveux blanchis de la victime, sans cet air de désastre, sans cette odeur de poussière, nous serions en plein conte de la Belle au bois dormant. Cependant miss Havisham n’est pas encore tout à fait morte à deux projets : l’un est de tromper la cupidité de ses cousins, les Pocket, parmi lesquels Matthew est le

seul à donner l’exemple d’un noble desintéressement; l’autre, de se venger sur le sexe masculin de l’infamie d’un de ses pires membres. C’est dans ce but qu’elle reçoit, un jour, avec bonheur, des mains deJaggers une petite fille, âgée d’un an au plus, dont elle prend un soin vraiment maternel. Cette Artémise sans Mausole a enfin trouvé l’instrument de sa vengeance, et le premier atteint sera ce mêmePip, adorateur innocent des grâces royales d’ Estel la, la hautaine vierge, au berceau douteux, aux parents ignorés. Dans l’intervalle, Pip et son Pylade, Herbert, plongent, sans s’y noyer (tant est vigoureuse leur probité native), dans les expensive passe-temps de Londres, jusqu’au jour où, grâce à la délicate et silencieuse intervention des finances de Pip, Herbert, qui rêve le commerce, réussit à entrer dans une flrm de Londres, où on lui promet une grande part des bénéfices. Puis Estella revient de France; c’est maintenant une petite merveille de bon goût et d’insensibilité qui désole le cœur de Pip et de maints autres, plus riches et plus beaux que Pip, pour consentir à devenir l’épouse d’un lâche et maladroit vaurien, du nom de Drummle, qui la vole, la bat et la délaisse. Miss Havisham se désespère : elle avoue à Pip son forfait, et meurt en léguant à Estella la totalité de son bien, sauf une donation à Matthew Pocket. Mais d’où vient cette Estella? Pip le demande à tous les échos; enfin la lumière éclate à ses yeux dans des circonstances

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surprenantes. Un jour qu’il dîne chez Jaggers, il s’arrête et regarde fixement la servante de ce dernier, parce que Vemmickla lui a recommandée comme type remarquable de tigresse humiliée devant son dompteur. On ne saurait ne pas être frappé de la ressemblance de cette femme avec l’image que Pip porte dans son cœur. Cette servante, sinistre comme lady Macbeth, avec ses joues pâles, ses yeux à l’éclat sombre et son corps fébrile, est la mère d’Estella. Le père d’Estella (l’auriez-vous deviné?) est ce forçat dont Pip a soulagé la faim. Le protecteur inconnu de Pip est ce même forçat.

Un soir que le jeune homme est à lire au coin du feu, en l’absence d’Herbert, on frappe à sa porte, et il ouvre à un inconnu vêtu du sordide costume des passagers mendiants. Son teint nous dit qu’il arrive des lointains climats, et son épuisement, qu’il a subi toutes les fatigues et toutes les privations de la route. Pip le reconnaît et s’étonne. Son étonnement devient dégoût; son dégoût se change en stupeur quand il voit le misérable s’asseoir sans façon auprès de lui, avec le bien-être de l’homme heureux de pouvoir abriter sa tête sous le toit élevé par ses mains, quand il l’entend dire: «Pip, mon cher Pip, ai-je fait de vous le gentleman que je voulais? » Le forçat a nom Magwitch; il est exilé à perpétuité, sous peine de mort, s’il ose reparaître en Angleterre, Que lui importe? Sous l’habit des vagabonds, et au péril imminent

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de sa vie, le voici accouru de Botany-Bay pour embrasser son cher Pip et prodiguer à ses caprices de gentleman l’or gagné là-bas. Du moins Pip a-t-il mené la vie à grandes guides depuis qu’il est à Londres? Magwitch a formellement exigé qu’on ne refusât rien à son cher Pip. Ainsi parle l’horrible et touchant galérien ; et Pip retire sa main de la sienne, et tous les frissons de l’agonie morale agitent le jeune homme expirant de honte. Le caractère de cette scène est un sublime sui generis ; on s’apitoie sur l’abnégation du pauvre forçat, sans oser blâmer Pip ni l’accuser d’ingratitude. Dans ce conflit intérieur, une idée lumineuse vient éclairer l’âme troublée de Pip : l’important est de soustraire Magwitch aux périls sans nombre qui l’attendent à Londres, où il ne saurait demeurer sans rencontrer la mort au premier pas qu’il ferait dans la rue. A certains indices qui se révèlent à Pip dans cette soirée, il ne faut point douter que Pip est escorté et suivi, en tous lieux du monde, par une haine personnelle et vigilante. L’agent de cette haine est ce même camarade de fers que Magwitch déteste jusqu’à la mort, et que nous avons déjà rencontré au début de ce récit. Le forçat livré par Magwitch s’appelle Compeyson. C’est l’auteur de la désolation de miss Havisham et aussi de la dépravation de Magwitch, qu’il a compromis jadis dans mille exploits criminels, d’où il se tirait toujours fort habilement, en perdant Magwitch, lequel s’est vengé de la manière

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qu’on sait. Mais Compeyson reprend l’offensive en révélant à la justice la fugue de son ancien complice, sa présence à Londres, et en faisant aborder par une croisière légale la barque sur laquelle Pip, Herbert et ses amis veulent emmener Magvvitch en Hollande. Compeyson est sur le pont de la croisière, et sa haine triomphe, quand Magwitcli bondit vers lui, l’entraîne au fond de l’eau, à la surface de laquelle il reparaît seul, pour être saisi, emprisonné, jugé sommairement et condamné à mort. Alors Pip se révèle ému et reconnaissant, il n’abandonne point l’infortuné, à qui pas n’est besoin de solliciter un recours en grâce, car, tué par de si rudes épreuves, il rend l’âme dans les bras de son cher Pip, dont la voix affectueuse murmure cet adieu à son oreille consolée : « Cher Magwitch, vous aviez jadis une fille par vous chérie, ensuite perdue. Cette enfant a trouvé des amitiés qui lui ont adouci la route; elle vit grande dame, adorablement belle, et je l’aime. » Magwitch mort, ses richesses passèrent à la couronne. Pip, après deux mois d’alarmante maladie, dont, plus encore que la science des médecins, le guérit la sollicitude de Joe, va chercher fortune en Orient, à côté d’Herbert marié. Il y gagne un peu d’argent, et lorsque, après onze ans, homme aujourd’hui, il reprend la route de la bonne vieille forge, il y retrouve Joe vieillissant et la brave Biddy, père et mère d’heureux enfants. Le soir même de son arrivée, Pip, errant mélancolique dans les cours

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désertes de ce qui fut la maison de miss Havisham, y revoit Estella, toujours belle, triste et fière... Et sur cette rencontre, pleine d’évocations et prélude entrevu d’une réparation, le récit s’achève.

Jetons un dernier regard sur les nombreux personnages de cette action compliquée. Le principal, Pip, n’a pour lui que sa candeur et sa bonne foi, et il ne se recommande par aucun héroïsme. Ingrat envers le bon et naïf Joe, son premier bienfaiteur, démesurément accessible à la fausse honte, il ne se trouve capable d’amitié qu’une fois envers Herbert, et son amour pour Estella, dont il nous parle tant, ne va pas jusqu’à tenter de la conquérir à travers les hasards de l’inconnu et les écueils de la persévérance. Il n’a jamais désiré vivement que d’être un gentleman; il est capable d’en devenir un. Joe nous est particulièrement cher pour sa loyale bonté. Cet Hercule moutonnier se révèle, à de certains moments, avec l’auréole des sentiments qui témoignent que l’homme est la création choisie de Dieu. Sa criarde et despotique moitié et l’imposant Jaggers, sans intéresser le cœur, arrêtent l’attention. Avec une figure tout à fait secondaire, celle de Vemmick, le clerc du terrible avoué, avec la peinture de sa maisonnette, de sa sollicitude pour son vieux père et ses paisibles amours couronnés par un mariage de raison, Dickens a tracé un des plus radieux intérieurs tombés de sa plume d’or. Alors, c’est un véritable charme de couleur et de dessin, c’est

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l'harmonie parfaite. Là fut le berceau de sa gloire, et là aussi en est la cime. Un des plus saisissants personnages de Dickens, c’est le forçat Magwitch. Ici Fauteur a montré le plus grand zèle à éviter un autre rôle que celui de conteur. Avec un art extraordinaire, il fait mourir Magwitch pardonné et digne de pardon, non pas en vertu de raisonnements et d’hypothèses, mais par la seule force de la conscience et de la bonté. La nécessité, le mauvais exemple ont fait de Magwitch un scélérat, la loi le châtie justement comme tel ; mais ne hérissons pas de pierres la pente divine des belles à mes vers la miséricorde. Est-il tout à fait un mauvais homme, celui qui peut être à un tel point reconnaissant de l’ancien bienfait, sensible à l’affection et à l’injure, et animé de haines si vigoureuses contre Fauteur de sa chute?

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