Cette étude a été publiée pour la première fois en
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11 11e s’agit pas encore du branle-bas d’une élection présidentielle.
Il s’agit de la grande manifestation industrielle, artistique et commerciale qui rassemble présentement à Philadelphie les meilleurs produits du travail de tous les peuples, et aussi des représentants nombreux de toutes les nations du monde.
Ce n’est point ici le lieu d’étudier la partie morale, économique, sociale, internationale, en un mot civilisairice de ces exhibitions, ni de comparer les succès inégaux de celles de Londres, de celles de Paris (dont la dernière fut traversée de signes avant-coureurs si effrayants), ni de celle plus récente de Vienne1.
Le nom de l’Amérique suffit largement aux considérations très générales que* nous désirons énoncer en tête de cette étude; il suffit à remplir notre introduction, et, même en ne parlantquede l’Amérique, nous arriverons au terme de notre travail sans avoir dit sur elle, à beaucoup près, tout ce que l’on pourrait dire. Ce nom a un prestige, il exerce une sorte de fascination sur notre vieux continent, et en particulier sur le peuple français, qui aime à voir dans l’Américain une sympathie. Ce nom nous rappelle une revanche
1. Les remarquables lettres sur les États-Unis, adressées au Journal des Débats, par M. de Molinari, et l’intéressant article de M. Simonin, inséré dans la Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1876, donnent sur l’Exposition de Philadelphie et sur la situation actuelle de l’Amérique des renseignements précis* dans une forme littéraire.
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du passé. Après les affronts inouïs du règne de Louis XV, il nous rappelle les Anglais battus et surtout humiliés avec le concours de nos armes. Il nous rappelle la fondation de la plus grande république de l’univers, baptisée avec le sang de notre jeune noblesse, enthousiaste et vaillante.
En vain les Allemands ont fait de l’Amérique le déversoir de leurs émigrants, de leurs filles et de leurs espions, en vain les Wagners de la politique berlinoise entrevoient peut-être dans l’Amérique l 'Allemagne de l’avenir; en vain certaines rues de l’Union se sont pavoisées aux jours de nos malheurs... nous pensons, malgré tout, que les Américains nous aiment, et nous n’avons, à aucune époque de notre histoire, prononcé leur nom avec colère... pas même à propos des fameuses actions du Mississipi. La débâcle de la rue Quincampoix ne nous rappelle plus que l’anecdote d’un bossu ; le financier Law a pris à son compte toutes nos malédictions... Elles ne sont plus bien méchantes.
Pour la grande majorité des moins informés d’entre nous, l’Amérique reste un peu toujours à l’état de chose rêvée, de dénoûment heureux de drame ou de roman. Pour ceux-là, c’est invariablement le pays des dollars tombant comme la pluie et poussant comme la feuille, le pays des steamers meublés comme des palais, le pays des wagons plus confortables que les nids capitonnés du Wesl-End ou du boulevard Maiesherbes et qui
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font en une seule traite le voyage de sept jours qui séparent New-York de San-Francisco, le pays des navires qui sautent comme des canons trop chargés, le pays des marchands de soieries et d’ombrelles qui payent 300,000 francs un tableautin de Meissonier, le pays des villes énormes 1 jaillies en dix ans des herbes de la prairie, des sables de la grand’route ou des vases de la rivière, brûlées en une nuit, rebâties en deux mois, plus grandes, mieux aménagées qu’auparavant, sans que, dans l’intervalle, pas un service public n’ait souffert, le pays des Mormons, colonies d’émigrants devenus un État... dans VUtah... en un mot, quelque chose de fabuleux, et toujours un peu l’Amérique des oncles de l’ancien répertoire.
Pour quelques autres, ignorants des conditions, des origines, des combinaisons de races, de fois religieuses et de caractères qui ont produit l’Américain (impossible à comprendre si on l’isole des luttes quotidiennes et des champs illimités qui ont provoqué et satisfait son audace et sa fièvre d’entreprises forcées de tout créer et ne devant compter que sur elles-mêmes), l’Américain estle modèle, ses formes d’administrations, l’idéal,
1. Les chiffres suivants, émanés des rapports des chambres de commerce de Chicago et de Saint-Louis, prouveront que nous n’avons rien exagéré : Chicago , qui comptait 4,000 habitants en 1837, en compte, en 1875, 500,000, malgré le ruineux incendie de 1872. Le chiffre d’alors était 364,000.
Saint- Louis comptait, eu 1803, 1,200 habitants; il en compte également 500,000 en 1875.
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ses façons parfois grossières, la marque d’une âme vraiment libre.
S’il y a du systématique et du factice dans de pareils discours, c’est plutôt notre faute que celle des Américains. — Nous serions infidèle au rôle que nous nous sommes assigné dans le monde littéraire, si nous laissions s’échapper de notre plume un mot de satire ou de blâme pouvant blesser un honnête homme qui ne penserait pas comme nous. Mais nous pouvons, sans scrupule, relever un trait du caractère national : or, c’est notre faiblesse de récriminer contre le lot d’autrui, ou de prétendre le faire nôtre, sans nous y être adaptés. Quiconque rêve d’asseoir, du consentement public, dans un pays, un état de choses raisonnable et respecté, doit enlever à son programme cet air d’envie farouche, de colère haineuse, de revanches spoliatrices, égalitaires, niveleuses, qui a jusqu’à présent signalé certains rêves de réforme. Lâchons cette ornière, cette routine de menaces et de peurs! Que le mot de progrès signifie notre avancement et non le recul d’autrui! L’avenir n’est point à ceux-là qui, plus jaloux d’abolir les privilèges du voisin que de conquérir par le travail les mêmes avantages pour eux-mêmes, ont rendu justement suspect le plus beau mot de toutes les langues : la Fraternité.
Nous avons dit l’effet du nom de l’Amérique sur la France... Il serait difficile de qualifier en un seul mot celui qu’il produit sur l’Angleterre. A
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l’origine, l’Angleterre a dû applaudir, un peu malgré elle, et non sans jalousie, dans l’Amérique, une émanation d’elle-même, une fille orgueilleuse et volontaire dont l’émancipation lui rappelle des affronts qui l’indignent , sous les regards de la France momentanément vengée.
Jusque-là, il subsistait une tendresse amère et comme une fierté de famille au fond de ces discordes, d’ailleurs absolument inévitables. Depuis, l’Amérique s’est montrée plus sensible que de raison à l’ironie des voyageurs et des humouristes anglais. Ceux-ci, de leur côté, se sont évertués, aussi plus que de raison, à ridiculiser les façons américaines. On a dit chez nous que :
Le ridicule est plus tranchant
Que le fer de la guillotine.
L’Amérique semble l’avoir éprouvé ainsi ; par l’organe d’un de ses premiers écrivains, elle a averti l’Angleterre qu’elle était plus irritée de ces coups de plume que des anciens coups de canon, et que les moqueries, si elles se renouvelaient, porteraient une atteinte mortelle aux bons souvenirs et aux derniers égards de la parenté. D’ailleurs, il est visible que cette parenté a tendu chaque jour davan tage à n’exister plus que dans la langue. Or, la langue n’est pas toujours un lien. On n’est véritablement rapproché que par le cœur, l’imagination et le génie..., de même que l’on est éloigné par leurs différences.
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Aussi longtemps que dura la période d’imitation, l’Amérique resta une colonie ; mais, depuis, le génie propre est né; il y a le génie américain, il y a le type et l’air américains. Depuis longtemps, l’Amérique n’imite plus et n’est plus colonie; depuis longtemps, elle n’est plus attirée ; bien mieux, elle attire, elle a sa force d’attraction, attraction irrésistible et formidable.
Sans doute, à l’analyse, le globule hollandais et la fibrine anglo-saxonne se retrouveraientaisément dans la formation de ce type, mais cela ne contredit point l’originalité et ne dément pas le génie. Nul n’ignore que la marque du génie n’est pas de ne ressembler à personne, ni d’être venu au monde tout seul. C’est, j’imagine, de comprendre, de résumer les autres dans la conscience et le recueillement de soi-même; c’est d’aller droit à ce qui est, malgré ses voiles; droit à ce qui sera, au plus obscur de son germe; c’est de penser ce que tout le monde allait dire ; c’est quelquefois de dire le premier ce qui était dans l’air, ce que tout le monde pensait ou avait jusque-là exprimé imparfaitement; c’est de fixer mille traits épars ou de répandre une vérité cachée. Ce n’est pas d’être F inintelligible, comme le croient encore les badauds, c’est d’être Y intelligence.
On attribue à Raphaël cette maxime un peu excessive : Comprendre, c’est égaler. On voit, dès lors, qu’il y a le génie des principes et celui des généralisations. Quelqu’un a appelé le génie : une
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longue patience. Convient-il d’appliquer cette définition à l’histoire des peuples? et surtout oserons-nous l’appliquer, sans vous faire sourire, à ce peuple enfiévré d’énergie, insatiable de production, ivre de mouvement?
Patient! ce peuple du go-a-head, qui, jeté brusquement entre ces lacs qui sont des mers, ces prairies qui sont des empires, ces forêts qui sont des mondes peuplés d’arbres (dont la verdure aveuglante abrite, comme l’arche de Noé, toutes les espèces d’animaux connues), semble avoir pris pour tâche de rivaliser avec cette merveilleuse nature, et répond, à coups de villes, aux défis prodigues de sa végétation!
Oui, l’on peut nonobstant appliquer ce mot de patience au génie américain, parce qu’en patience, comme en bonne poésie, le temps ne fait rien à l’affaire; que la patience n’est pas une question de jours, mais d’humeur, et que celui-ci peut être plus patient en un mois que celui-là en une année.
Pour juger sainement le caractère américain, il faut donc le dégager de cette atmosphère de légendes, du brouillard des vaines lectures, et aller droit aux réalités et aux actes, comme ces gens-là font si volontiers eux-mêmes. Il n’y a point lieu d’abaisser l’Américain au personnage du mâcbeur de tabac, arrosant d’alcool aux aromates ou de chambertin glacé de pantagruéliques mar-
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chés de porc frais. Ce n’est point un casse-cou mal-appris, ce n’est pas non plus le héraut de la civilisation. Ce grand peuple, produit des fils les plus aventureux et les plus énergiques du vieux monde, a sa caractéristique, ainsi que nous avons la nôtre.
Malheureusement, la nôtre, c’est l’esprit de routine, les redites, la jalousie... et l’abus maladif des mots. La sienne, c’est l’esprit d’entreprise intrépide, favorisé par l’espace, et appuyé sur le
self-help.
D’ailleurs, ils ne sont ni plus ni moins de faibles hommes que l’Anglais, le Français, l’Italien, l’Espagnol, le Russe. Chez eux comme chez nous, il y a des braves et des lâches, des bons et des mauvais. A côté du glorieux et loyal Washington, il y a le perfide Arnold, et ce drame de trahison qui est une des plus sombres pages de la guerre d’indépendance. A côté du vaillant et inspiré Sherman (ce beau type d’Américain, dont les mémoires, très curieux, viennent d’être analysés, dans une grande revue, par un écrivain anonyme, qui ne serait autre, nous dit-on, qu’un des princes de la famille d’Orléans), il y a les concussionnaires dont les prévarications ont rempli tous les journaux dans ces derniers temps.
Somme toute, l’Amérique, où la plante humaine, si elle ne naît pas plus belle, selon l’image du poète italien, croît, du moins, plus abondante, plus expansive, plus industrieuse, plus altérée,
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l’Amérique appelle l’attention du philosophe autant que celle de l’économiste et de l’homme d’État. Devant notre Europe, croulant sous sa surcharge de traditions, de monuments, d’excroissances séniles, et moralement affaissée, l’ombre du cousin Jonathan grandit menaçante sur le mur.
D’après ce début, l’on pourrait croire que ce titre : la Poésie en Amérique, allait couvrir une étude de ces forces merveilleuses, et que nous entendions parler de la poésie des faits, car les faits ont leur poésie, et, rigoureusement, étymologiquement, la poésie, c’est le fait, la mise en œuvre; le reste n’est que songe. L’imagination des conteurs de féeries et des récits merveilleux de notre enfance n’a été qu’une prophétesse, qui semble avoir entrevu les prodiges que devaient réaliser la science, l’art et l’industrie modernes.
Eh bien, non! A propos de l’Amérique, c’est à la poésie proprement dite que nous pensons, à la poésie du rhythme, des sentiments et des visions, en un mot à la poésie littéraire, écrite, imprimée, débitée en volumes.
Il fut longtemps à la mode de refuser à l’Américain l’imagination, la culture, la politesse, les mœurs littéraires. On lui reprochait, non sans
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raison, l’intolérance de son esprit national, son goût presque sauvage, sa mesquine jalousie qui en faisait comme le provincial de l’Europe, sa mauvaise tenue devant la satire et la critique,' et la lourdeur vulgaire de ses parades et de ses ripostes.
Que n’a-t-on pas dit? Je répondrai seulement au reproche de manque d’invention et d’originalité littéraires que nous n’avons pas le droit d’être si fiers, et qu’un homme qui écrit du neuf est un homme rare, même parmi nous.
En outre, ces gens-là avaient autre chose à faire que d’aligner des phrases : ils alignaient des rues. Ce n’est pas, il va sans dire, que depuis ses origines il n’ait pullulé en Amérique des myriades de méchants rimeurs obscurs et de feuilletonistes du plus mauvais ton, pastiches fades des écrivains de la métropole anglaise, littérature de chef-lieu de canton, sonnets tels qu’il s’en dépose, à la nuit, signés d’initiales, dans les boîtes des journaux de sous-préfectures. Ce n’est point cela que l’on appelle la littérature et la poésie américaines. Elles sont de date plus récente. Désormais elles existent, et elles ont fait une trouée victorieuse dans, la méfiance et les préjugés de toutes les capitales de l’Europe. Il y a désormais une littérature américaine; il y en a même deux, si, jouant sur les mots, nous englobons dans ce titre les nombreux ouvrages de valeur consacrés à l’Amérique.