I.ONGFELLOW
Le catalogue est considérable de ceux d’entre ces derniers que nous pouvons attribuer «à la France et à l’Angleterre. Il est superflu de louer les récits des missionnaires, les peintures majestueuses de Chateaubriand, les travaux classiques de M. de Tocqueville et de M. Michel Chevalier ; mais on peut recommander le curieux ouvrage de M. Hepworth Dixon, intitulé : New America, et tout récemment : White Conquest, qui est comme le registre tenu à jour jusque vers 1876 des événements qui vont peut-être lancer l’Amérique dans ‘des destinées imprévues; les notes humoristiques de Charles Dickens, l’exquise relation du baron de Hiibner, écrite dans le meilleur français par un bon Autrichien. Je ne voudrais pas me donner le ridicule d’un trop facile étalage d’énidition bibliographique; mais comment ne pas citer à ce propos les noms de M. Laboulaye, de Philarète Chasles, en qui la France a perdu un savant critique, et les voyages de M. Paul Marcoy, et les ouvrages de M. Simonin, entre autres : le Monde américain ?
Il n’est pas permis de parler aujourd’hui de l’Amérique sans avoir lu ces volumes. On sera frappé, effrayé peut-être des augures que multiplient en faveur du Nouveau-Monde les statistiques de ses richesses souterraines, houilles, minerais, pétrole. Robert Peel a dit que l’avenir appartient à la nation qui possède le plus de houilles.
J’omets un certain nombre de travaux plus ou
LON GFELLOW.
moins intéressants, consacrés par des plumes françaises à l’Amérique. J’ai cité ceux qu’il importe de lire.
Arrivons aux fondateurs de la littérature américaine proprement dite. A leur tête, il est d’usage de nommer Franklin, dont la discutable bonhomie, coupable un jour de cruauté, n’a pas entamé le génie et la gloire ; Fenimore Gooper, qui balança un instant chez nous la popularité de l’homérique Walter Scott; Washington-lrving, charmant essayist dont nous nous rappelons le récit exquis d’une visite à Strattford-sur-Avon, le berceau de Shakespeare. Plus près de nous, et de nos jours, les noms célèbres se pressent : c’est Emerson, récemment révélé à la France, et dont les deux petits volumes. Conduct of Life et English Traits, ont la qualité des volumes qui durent; c’est l’aveugle-historien Prescott, dénicheur si clairvoyant de documents et d’archives; c’est Nathaniel Hawthorne, le conteur tragique et concis de la Lettre rouge; c’est Edgard Poë, le vainqueur d’Hoffmann et de Musæus, devenu sitôt l’un des nôtres et l’inspirateur de quelques-uns de nos auteurs à succès; enfin, c’est Marc-Twain, c’est Bret-Harte, mineur des placers californiens, qui nous a si bien raconté ce que l’on pourrait appeler l’âge de fer de ce pays de l’or. Bret-Harte, à peine annoncé chez nous, menace d’y tourner à l’engouement.
Enumérer les poètes nous entraînerait trop loin, et serait une besogne vaine et fastidieuse. Disons
LONGFELLO W.
seulement qu’à leur tête brille, du consentement général et de l’aveu de tous les lecteurs du monde, Henry Wadsworth Longfellow, objet de celte étude.
Nous aimons à parler aujourd’hui en l’honneur de cet homme, dont le souvenir est lié à quelques heureuses dates de notre vie, parce que d’abord il est un véritable poète à la taille de nos meilleurs, et ensuite parce qu’il est un grand ami de la France, dont il enseigne la langue et les chefsd’œuvre aux nombreux élèves de la première université d’Amérique. 11 a visité souvent et presque habité la France. Aussi n’est-ce point un ami du bout des lèvres, mais un ami de cœur et d’intelligence.
Il sait toutes nos provinces, toutes nos grandes villes, d’Agen à Arras. Il sait Paris mieux que nous, qui nous flattions de le savoir. Il nous en donna, quinze jours durailt, des preuves dignes de figurer au cours d’une biographie littéraire.
Qui essaye de décrire Londres se trouve devant une double difficulté :
Tout apprendre, tout dire à ceux qui n’y sont point allés; mais le plus difficile, c’est de rendre aux autres une sensation bizarre, opiniâtre,
LONGFEL LO W.
unique..., unique, j’en atteste ceux qui ont gardé le souvenir de leur première arrivée à Londres. Henri Heine est de cet avis; le témoignage de ce ' pénétrant observateur est des plus décisifs.
Quelle plume saura traduire l’àme de ce peuple morne et glacial, qui sillonne comme des ombres cette ville sans quais, sans soleil, aux sombres édifices estompant dans le brouillard leur masse émergée d’un océan de suie et de charbon! Dans cet air opaque et cette architecture inextricable se cache cependant l’âme de l’Anglais, cette âme étonnante dont l’unité est faite des plus énergiques contrastes qu’ait vus le monde.
Vers la fin de 1855 (très-peu de temps avant la mort du célèbre poète-banquier Samuel Rogers), je tombai, fort jeune encore, à la veille de Christmas, dans l’infini de Londres. Pour savoir et montrer combien Londres est grand, ce n’est point assez de le déclarer plus vaste que Paris, d’additionner rues et maisons, de dire : Londres a quatre millions d’habitants. Il ne suffit pas de l’avoir foulé en excursionist à l’aurore tumultueuse d’une exhibition, il faut y avoir résisté aux bruinesd’un longhiver... il faut, six mois durant, avoir entrevu, rejoignant les nuages, par les grises journées, le Dôme de Saint-Paul, la Tour du Parlement et dix mille autres tours, mais non pas un autre Dôme! 11 faut s’être attardé quelquefois, passé minuit, dans l’inimaginable horreur de ses carrefours et même de ses grandes voies et de ses alcazars funèbres.
LONGFELLOW
Je ne dis pas que vous y retrouverez l’humanité sous un aspect fait pour vous consoler d’être homme. Au contraire, il faut plutôt attendre que vous en emporterez une tenace mélancolie assez justement comparable à la tristesse d’un homme qui se trouverait seul, au milieu de la plus sinistre des mers, sans la vue du ciel, sans le chant des flots. Le sourire est une fleur inconnue au sol de Londres; rencontrer un visage amical, donner et recevoir un cordial bonjour dans cet incessant vaet-vient de fantômes humains, est une bizarrerie.
On se dit : « La gloire, la renommée, le bonheur d’aimer, le plaisir de lire, sont des mots qui ne figurent pas, sans doute, au dictionnaire de cette nation, et il doit être pauvre et inconnu celui qui a écrit ce dictionnaire! » On se demande, avec l’ironie du découragement suprême: Que pourrait-on bien inventer qui fasse retourner une de ces têtes tendues vers la banque, vers le railway, vers le charbon ? — où donc est né Shakespeare? — Voilà Londres.
Pourtant, dans ce Londres infernal, en décembre 1855, il n’est pas une de ces têtes tendues qui ne se fût penchée la veille au soir, ou n’eût fait semblant de se pencher sur un livre nouveau, sur un livre de vers, poème issu de loin et reçu en frère, honoré comme le roman plein de joie et de larmes du grand Dickens et comme la maîtresse histoire du lord Macaulay, populaire comme les récits de Sébastopol conquis l’été dernier.
LONGFELLOW
Hé! ne venons-nous pas d’esquisser ce contraste qui est le fond de l’unité anglaise-: l’âpre poursuite du gain, le morne labeur du chiffre, ornés des fleurs roses et bleues de l’idéal ?
D’une part, si l’Anglais voit ses villes fumeuses et sombres encadrées dans la campagne la plus verdoyante et la plus rêveuse du monde, s’il peut aller entendre bramer les cerfs de Richmond et de Windsor sous les chênes qui ont vu rêver Pope et Shakespeare, à trois lieues de ces noires usines et de ces ruelles où l’air ne pénètre jamais, d’autre part ce même Anglais voit son morne cerveau enveloppé de visions, de ressouvenirs et de croyances. On peut dire que Londres symbolise exactement ce double courant : Londres pandæmonium d’affaires enserré dans une quarantaine de petites villes paisibles et fleuries, où le plus noble lord et lè plus modeste employé ont chacun leur home de palais et de cottages.
Nous n’avons pas encore nommé le livre qui, dans un milieu défavorable en apparence à l’épanouissement de la fleur de poésie, sut, à mille lieues du sol qui l’a vu naître, passionner ce Londres tragique, depuis les plus humbles logis jusqu’aux hôtes altiers de ces Seats, de ces Halls , de ces Lodges, de ces Parks, où resplendit la fleur du peerage. C’était un poème indien, intitulé : the Songof Hiawalha, le Chant de Hiawatha.
Cependant, nulle palpitante actualité, pour parler la langue de nos libraires, ne plaidait en faveur
LONGFELLOW
de ces légendes, de ces traditions « venues du pays des Ojibways, venues du pays des Dacolahs, et recueillies sur les lèvres de Nawadaha, le musicien, le doux chanteur . »
C’était un spectacle charmant (j’y assiste encore par la pensée et par le cœur) celui de ces groupes de jeunes filles au visage mince, au regard profond, aux boucles blondes, écoutantsans surprise, et comme l’écho de leurs songes antérieurs, ces nouvelles aventures venues de si étranges et lointains pays. Pour nous, à dix-huit ans, tout frais sorti d’un collège de France, nous étions introduit à la fois dans les secrets d’une langue et d’une poésie nouvelles, par ce livre d’un homme jusquelà de nous inconnu, et dont le nom, depuis notre arrivée, vibrait sans cesse à notre oreille. Il nous semblait entrer, par une porte d’or, dans un monde enchanté de mélancolie et d’inspiration.
Ce n’est pas une petite excitation d’entendre souvent revenir le même nom dans une langue que l’on ne comprend pasencore. Aussi, dansnotre résidence en Angleterre, huit jours après notre débarquement sur le sol britannique, avant que nous fussions revenu d’un seul des nombreux étonnements de notre vie nouvelle, nous avions déjà entendu prononcer le nom de Longfellow, assez souvent et avec assez d’animation pour être impatient de comprendre ce qu’on en disait. Cette satisfaction obtenue, il nous sembla que toutes les conversations at home et toutes les réunions
LONGFELLOW
auxquelles nous assistâmes étaient autant de prétextes à la lecture et au chant des vers de Longfellow. C’est ce qui nous décida à entreprendre avant tout autre livre anglais ce fameux Chant de Hiawatha. Notez qu’un tiers environ du volume est fait de mots inintelligibles, imprononçables pour nous, et qui ont, au jugement de l’auteur luimême, exigé l’addition d’un petit lexique, à l’usage de ceux qui ignorent que Kabibon’nokka veut dire : le vent du iïord, et Baimwa-wa : le tonnerre.
Voilà, direz-vous, bien des embarras, bien des complications hostiles à la simplicité et à la jouissance de la poésie! — soit, mais ils témoignent aussi de sa vertu native lorsqu’elle en triomphe. Elle en triompha pour nous, car, malgré l’excessive abondance des mots indiens qui nous forçaient de recourir tous les dix vers au lexique final, nous fûmes charmé de ce frisson humain mêlé aux frémissements des branches, aux vibrations de l’air* A cette époque, Longfellow était des moins connus en France, si j’en excepte quelques rares articles de Revues, et la traduction de courts morceaux en prose dans nos journaux illustrés. Tandis qu’en Angleterre, tout le mondeautour de moi savait par cœur, avec un ensemble qui ne saurait être comparé qu'à l’universelle popularité de certains proverbes (ou, pour prendre un exemple chez nous, qu’à la vie, pour ainsi dire naturelle, de certaines fables de La Fontaine), douze ou quinze poésies de Longfellow.